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VI : Hésione

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Par &douard , maelys

“Faut-il redouter le fracas des armes ou le murmure des intrigues ?  

Car il suffit d’une rumeur, d’un secret confié à la mauvaise oreille pour renverser un empire. Le pouvoir ne se perd pas toujours sur les champs de bataille. Il s’effrite dans les salles de conseils, se fissure dans les couloirs sombres, s’effondre sous le poids des révélations auxquelles personne ne s’était préparé.

Zelys, Podestà de Vélymène, n’en était que trop consciente. Pour étouffer certaines voix dangereuses, elle fit ériger une forteresse massive sur une petite île au large de Myrthène. Là, loin de toute civilisation, seraient enfermés ceux dont les mots dérangent, ceux dont le savoir menace l’ordre établi. On dit que nul ne peut en sortir vivant. On dit qu’elle est imprenable.

Son nom résonne comme une sentence. La prison des secrets.”

Chroniques de l’Archipel, La Voix Errante

Mois de Syvyne, An 125 après les Premiers Pas

- Une rivalité éclata bien vite entre les deux déesses, attisée par les paroles venimeuses de Cilo, qui se complaisait à semer la discorde.

Dorias s’était juché sur un fauteuil et ses mouvements incessants menaçaient de le faire glisser de son perchoir. Il écarta soudain les bras avec vigueur, les yeux écarquillés. Laïs et Aséis, assises sur une montagne de coussins à même le sol, buvaient ses paroles. Vétias, comme d’habitude légèrement en retrait, semblait toutefois tout aussi absorbé, comme en témoignait son vague sourire.

- Chacune prétendait être plus importante que l’autre, poursuivit le poète, avoir un rôle plus lourd à porter. Tandis que Syvyne vantait son influence sur les mers, regorgeant de ressources et de trésors, Zuasyn, maîtresse des cieux, maintenait qu’aucune tâche n’était plus cruciale que la sienne. Pour le prouver, elle refusa de tourner son visage à l’est, et d’ainsi faire venir le jour. L’on ne vit plus que son profil sombre constellé d’étoiles. Le monde fut plongé dans une nuit sans fin.

A ces mots, Dorias s’empara d’un grand voile noir et s’en drapa le visage quelques instants. Hésione se plaisait à observer l’expression de son époux lorsqu’il faisait la chose qu’il affectionnait le plus : déclamer des vers, ou narrer de belles histoires. Elle aimait la flamme qui éclairait ses yeux dans ces moments-là.

- Les autres dieux la supplièrent de recouvrir la raison, de faire revenir le soleil, mais elle déclara que tant que Syvyne ne reconnaîtrait pas sa suprématie, elle n’en ferait rien. Syvyne, trop fière pour céder, demeura bien sûr sourde à cette demande. Pire encore, elle alla s’enfermer dans son royaume marin, et déchaîna les mers dans une tempête terrible.

Dorias gonfla ses joues et souffla avec force, tout en agitant ses bras comme pour imiter le remous des vagues. Laïs laissa échapper un petit rire. Elle s’imaginait sans peine l’obstination des deux déesses, pleines d’orgueil, se chamaillant comme des enfants prétentieux. Dorias marqua une pause savamment calculée. Voyant l’effet de cette dernière, un sourire satisfait naquit sur ses lèvres.

- Alors que le déchaînement des eaux et l’obscurité du ciel s’éternisaient, Hagias, jeune dieu aux cheveux tressés de fleurs, eut une idée. Il alla trouver l’une puis l’autre, et leur parla du pouvoir né de l’union “Si vous joignez vos forces, dit-il, nul ne pourra remettre en cause votre pouvoir. Car qui maîtrise le ciel et la mer, maîtrise le monde entier.” Avec force de persuasion, Hagias parvint à faire entendre raison aux déesses. Il les réunit devant l’autel de son palais, envahi par une végétation luxuriante. Là, il leur fit prononcer un serment qui ne saurait être brisé. Elles burent le vin le plus exquis dans la même coupe, oignirent le front de l’autre d’huile parfumée, puis scellèrent leur union par un baiser. Ainsi fut célébré le tout premier mariage.

Hésione songea au sien, célébré quelques semaines plus tôt. Le temps passé avec Réfus avait fait filer les jours à une vitesse surprenante. A cette pensée, Hésione se rappela qu’elle avait oublié de le prévenir de son retard. La venue de Dorias au palais la ferait sortir bien plus tard qu’à l’accoutumée. Elle espéra que Réfus ne l’attendrait pas trop longtemps. Il ne fallait pas que Dorias l’aperçoive, surtout.

Dorias s’agenouilla pour se mettre à hauteur de son auditoire.

- Suite à cela, Zuasyn et Syvyne s’enfermèrent pendant dix jours dans le palais de la déesse des mers. Elles devisèrent sans relâche, heureuses de cette alliance. A leur sortie, la mer s’apaisa, et le soleil reparut. Et grâce à Hagias, la vie reprit son cours. Pour le remercier, Syvyne recueillit pour lui les perles les plus brillantes de l’océan. Zuasyn lui offrit sa plus belle étoile. On peut la voir au-dessus de la grande porte de l’entrée du palais du dieu du mariage. C’est elle, la Grande Lumière de Zuasyn, qui guida les explorateurs des Premiers Pas jusqu’à l’Archipel.

***

- J’ai entendu une autre version de cette histoire, au port, déclara Hésione alors qu’elle saisissait le bras que Dorias lui tendait.

- Il fallait bien que je l’adapte à mon noble public, répondit Dorias avec un sourire entendu. Je connais aussi l’autre version mais je ne pouvais pas décemment raconter ce que les déesses firent durant ces dix jours d’isolement.

Hésione eut un petit rire et jeta un regard vers la ruelle où Réfus l’attendait à l’accoutumée. Elle ne le vit pas.

- Que te dit Aséis à mon sujet ? demanda soudain Dorias.

- Que veux-tu dire ?

En réalité, Hésione savait ce que voulait Dorias. Il était toujours très préoccupé de l’opinion de son mécène.

- T’as-t-elle dit sur qui son choix se portait ? Les Jeux approchent.

- Elle ne l’a pas mentionné. En ce moment, elle ne parle que de politique.

Dorias haussa les épaules.

- La politique m’ennuie. Ce que je veux savoir, c’est si je dois dès maintenant me mettre à écrire ce fameux discours d’ouverture de cérémonie.

Son agacement perça malgré elle :

- Et bien je n’en sais rien, conclut Hésione. Tu peux toujours l’écrire au cas où.

Elle se reprit aussitôt :

- Il y a de grandes chances pour que ce soit toi. Tu es son poète préféré.

Mais le visage de Dorias s’était rembruni, et il ne répondit pas.

- Le mien aussi, ajouta-t-elle.

- Combien connais-tu de poètes ?

-  Assez pour savoir reconnaître le meilleur.

Son mari sourit alors et déposa un baiser sur la joue. La joie ne quitta pas son visage du trajet. Quand Dorias était de bonne humeur, tout allait mieux.

***

Seule dans sa chambre, Hésione s’assit devant sa coiffeuse, brossa lentement ses longs cheveux, le regard perdu dans le vague. Son esprit était empli d’inquiétudes au sujet de celui qui ne l’avait plus quitté depuis quelques jours. Réfus. Il l’avait quitté ce matin-là avec la ferme résolution de parler à l’Archonte d’un sujet si important qu’il ne lui en avait pas fait part. Elle espérait qu’il avait pu obtenir ce qu’il désirait, quoi que cela fusse.

Hésione reposa sa brosse, saisit une des crèmes que Dorias lui avait offertes. Elle huma un instant son parfum d’agrumes et de menthe puis en préleva une noisette dans sa paume et l’appliqua doucement sur ses bras, puis son cou et sa poitrine.

Réfus demeurait un mystère. Elle n’avait jamais eu l’explication de ses pleurs au palais. De sa relation avec l’Archonte, de ses liens avec sa famille, elle n’avait jamais rien su. Bien sûr, elle soupçonnait des conflits, des blessures anciennes, mais elle ne pouvait se rappeler d’aucun fait, vu ou raconté, qui aurait pu venir confirmer ses intuitions.

Lorsqu’elle eut fini, elle se releva après un dernier regard en direction de son reflet, et partit trouver Filias, laissé seul comme chaque jour dans sa chaise roulante.

- Bonsoir, murmura-t-elle en s’asseyant en face de lui.

Ses yeux se tournèrent vers elle sans vraiment la voir.

- Rien d’intéressant à raconter aujourd’hui, je le crains, poursuivit-elle. Je me suis promenée dans les jardins avec Laïs. Le temps se refroidit.

Hésione se releva, alla chercher un linge. Tout en essuyant le mince filet de bave qui avait coulé sur le menton du vieillard, elle poursuivit son monologue :

- Votre fils est venu conter une histoire ce soir. Le mariage de Syvyne et Zuasyn.

Ensuite, Hésione remplit une coupe d’eau, la porta aux lèvres de Filias qui but goulûment.

- C’est un bon conteur. Il aurait pu être né chez les Voyageurs du Vent.

Elle se releva, s’étira un instant puis s’accroupit devant lui.

- Vous voulez aller prendre un bain maintenant ?

Elle n’attendait pas de réponse, mais la question était devenue un rituel.

***

Le soleil s’était couché depuis longtemps lorsque Filias laissa échapper un hurlement effroyable. Il demeurait presque toujours muré dans le silence, sauf lorsque l’une de ses crises le saisissait. Alors, il poussait des hurlements de chien blessé qui résonnaient dans toute la maison. Hésione avait été témoin d’une de ces crises quelques jours auparavant, au lendemain même de son mariage. Elle avait été saisie de terreur. Ces crises arrivaient sans s’annoncer, brutalement. Alors, le vieillard s’animait et hurlait, hurlait encore, sans que rien ni personne ne puisse l’apaiser. Pylenor, l’esclave, avait conseillé à Hésione de l’enfermer seul dans une pièce jusqu’à ce qu’il s’endorme d’épuisement, comme on le faisait d’ordinaire.

Pourtant, ce soir-là, son cœur se serra de pitié pour son beau-père lorsque la crise éclata, en plein dîner. Dorias soupira et quitta aussitôt la pièce. D’un geste, Hésione congédia Pylenor et demeura seule face au vieillard, en gardant une distance prudente. Elle se contenta de le regarder.

A plusieurs reprises, l’envie de fuir la saisit -retrouver le silence, l’air, la paix - mais elle s’y refusa. Incapable de se lever, Filias se contentait de hurler, les yeux exorbités, les sourcils froncés. Il sembla à Hésione que son attente dura une éternité. Les cris du vieillard sifflaient douloureusement dans ses oreilles, et elle commençait à ressentir un terrible mal de tête. Elle tenta plusieurs stratagèmes pour le calmer. Elle essaya les murmures rassurants, tenta de lui conter une histoire, se mit même à humer une mélodie. Rien n’y fit. Finalement, elle se décida à essayer la méthode forte.

- Filias ! s’écria-t-elle en tentant de couvrir ses hurlements.

Il ne réagit pas. Elle appela son nom à nouveau, plus fort cette fois. Soudainement, les cris de son beau-père s’arrêtèrent et sa tête retomba sur le côté alors qu’il haletait, à la manière d’un coureur après son effort.

- Tout va bien, chuchota Hésione, épuisée. Tout va bien.

Tous deux restèrent immobiles un long moment, profitant du silence tant désiré. Soudain, Filias tendit vers Hésione un bras décharné, comme pour l’atteindre. Tout son corps se contracta dans cet effort, et le bras resta là, tendu, tremblant, la main crispée telle une serre d’aigle prête à se refermer sur sa proie.

Hésione hésita, puis s’approcha, doucement, et glissa sa main dans la sienne. Il la saisit aussitôt avec une force inattendue. Hésione retint un cri alors que ses longs ongles s’enfonçaient dans sa peau. Puis, pour la première fois, son regard rencontra vraiment le sien. Ses yeux, d’un bleu acier, brûlaient d’une ardeur en total contraste avec son corps affaibli. L’espace d’un instant, Hésione crut apercevoir le terrible combattant qu’il avait jadis été. Dans son regard, elle imagina la mer qui se déchaînait avec violence, les vagues agitées par les tempêtes que Syvyne avait créées dans sa colère.

Peu à peu, le vieil homme se calma. Sa respiration s’apaisa, redevint lente et silencieuse. Ses ongles se retirèrent de la main meurtrie d’Hésione, et ses doigts retombèrent, inertes, dans les siens. Elle contempla les marques rouges qui striaient sa peau et grimaça.

Elle aurait voulu comprendre quels démons le hantaient, quels cauchemars pouvaient ainsi le tourmenter. Mais cela lui demeurait inaccessible.

Les yeux de Filias, il y a un instant si vifs, redevinrent vides. Sa main amorphe resta dans celle d’Hésione, qui demeura un long moment pensive.

- Hésione.

Dorias venait de faire son apparition. Il avait revêtu son peignoir de soie verte, ses longs cheveux bouclés retombaient librement sur ses épaules. Il avait l’air de s’être juste levé de son lit. Il avança jusqu’à elle, posa une main sur ses épaules. Hésione se redressa un peu, sans lâcher la main de Filias.

- Viens te coucher. Je t’attends depuis plus d’une heure.

Ses sourcils se froncèrent malgré elle. Elle n’avait jamais su dissimuler ce qu’elle ressentait. Aséis le lui répétait souvent : son visage trahissait tout. Il lui arrivait même de lui donner un léger coup de coude lorsque le mépris se lisait trop clairement dans ses traits, comme lorsqu’elles se trouvaient en compagnie de Pysctas Orphane. Son ancienne maîtresse, elle, avait la dignité d’une reine. Rien ne transparaissait jamais.

- Ton père a besoin que l’on s’occupe de lui. Et ici, je suis la seule à le faire.

Dorias lâcha les épaules d’Hésione et s’éloigna un peu :

- Je ne t’ai pas demandé de le prendre en charge. Pylenor…

- Pylenor ne sert à rien ! s’écria Hésione. Il laisse ton père à l’abandon ! Il n’y a que moi ici qui fasse quelque chose pour lui.

Dorias, qui faisait face au mur, revint vers Hésione, posa sa main sur son bras et le serra avec force.

- Que sais-tu de tout cela ? Tu n’as vécu ici que quelques semaines.

- Assez pour voir l’état déplorable dans lequel tu le laisses, rétorqua-t-elle.

Les doigts de Dorias se resserrèrent davantage autour du bras d’Hésione tandis que son visage se contractait.

-Comment pourrais-tu savoir ce que c’est, de voir son père perdre la raison ? De suivre sa lente descente aux enfers, année après année ?

- Lâche-moi, ordonna Hésione, les dents serrées. Tu me fais mal.

Dorias relâcha la pression et s’éloigna à nouveau, le regard fixé au sol.

- Tu crois être la seule à t’être jamais occupée de lui ? Que penses-tu que j’ai fait, depuis tout ce temps ? Pourquoi penses-tu que je vis à ses côtés, que je passe tout mon temps ici, avec lui ?

- Tu ne lui accordes même pas un regard, sauf à un seul moment de la journée, peut-être ! s’écria Hésione. Tu l’ignores complètement, tu le méprises !

Dorias releva la tête soudainement et Hésione fut surprise par son expression. Jamais elle ne l’avait ainsi. Son beau visage était déformé par la colère.

- Je ne supporte pas de le voir ainsi ! hurla-t-il. Je ne le supporte pas ! Et je préférerais qu’il soit mort, car ça me ferait moins souffrir !!

Hésione sentit une forte pression sur sa main. Les doigts de Filias s’étaient agrippés aux siens, si fort que ses phalanges blanchirent. Dorias chancela jusqu’au divan et enfouit son visage dans ses mains. Hésione n’osa pas briser le silence qui s’installa. Elle reprit son souffle, caressant machinalement la main de Filias de sa main libre. Il finit par la lâcher, et sa main retomba, comme s’il était une marionnette dont on avait relâché le fil.

- Hésione, murmura Dorias.

Sa voix était lasse, comme s’il ressentait un épuisement immense suite à son emportement. Hésione resta muette. Jamais elle n’avait entendu son époux hausser la voix. Jamais elle ne l’avait vu sous l’effet de la rage.

Lorsqu’il avait crié, elle s’était senti redevenir une toute jeune fille et elle avait replongé dans ses pires souvenirs. Elle avait revu l’intendant, l’homme colérique chargé de la dresser lorsqu’elle avait été achetée par la famille Medius. Elle ne se souvenait plus de son visage, seulement de ses leçons : Un esclave est moins qu’un animal. Un esclave ne vit que pour servir ses maîtres. Un esclave exécute. Un esclave n’a ni rêves, ni désirs, ni sentiments.

Hésione sentit que son souffle s’était coupé, que tout son corps s’était tendu.  

- Hésione, je ne voulais pas crier, pardonne-moi…

Il releva le visage. Les larmes dévalaient sur ses joues, et toute la peur d’Hésione s’envola. Elle ne ressentit que pitié devant la tristesse de son mari. Elle s’approcha de lui, doucement, s’assit à ses côtés. Presque aussitôt, il appuya sa tête sur son épaule, la mouilla de larmes.

- J’avais à peine quinze ans, lorsqu’ils m’ont pris ma mère.

Il avait prononcé cette phrase entre deux sanglots. Hésione ne dit rien, de peur de voir s’envoler la confidence comme l’oiseau qui quitte son nid. Elle se contenta de caresser d’une main les cheveux de Dorias.

- Ma mère…a été accusée d’un crime, d’un acte…odieux qu’elle n’avait pas commis. Elle… elle était la grande prêtresse de Suspiro et notre famille était plus puissante que jamais, entre cette haute fonction et les exploits militaires de mon père. Ils ont voulu nous faire tomber, alors ils l’ont accusé.

Hésione n’interrogea pas Dorias sur la signification de ce “ils”. Elle se contenta d’écouter, sans cesser de caresser d’une main distraite le dos de son époux.

- Son procès s’est tenu au palais, devant tous les nobles bien heureux de la voir tomber. Ces vautours…ils attendaient notre chute avec impatience. Ils l’ont humilié, ils l’ont…

Dorias fut saisi d’un tremblement, comme si le souvenir était encore vif dans son esprit.  

- Ils l’ont bannie. Et ils l’ont emprisonné pour…pour toujours. Ils… Ils ont…

La voix de Dorias se brisa et il resta silencieux un instant. Puis son corps fut soudain secoué de sanglots, sa respiration se fit haletante et il s’accrocha à Hésione comme un enfant.

- Ils ont pris ma mère… ma mère… ma maman…

Ce fut à force de caresses et de murmures que Hésione parvint à l’apaiser. En le voyant si vulnérable, le visage baigné de larmes, le coeur d’Hésione se serra et elle eut l’étrange certitude de l’aimer, peut-être pas de la manière dont une femme devait aimer son mari, mais de l’aimer pourtant. Lorsqu’il fut plus calme, il renifla et ajouta d’une voix faible :

- Et après avoir perdu ma mère, j’ai vu mon père partir en mer puis, quand il revint… être réduit à….

Dorias se tourna vers Filias, toujours immobile.

- à ça, acheva-t-il en désignant le vieillard d’un mouvement de tête.

***

Hésione se réveilla avec l’impression de n’avoir pas dormi. Elle se leva tout de même, n’ayant à l’esprit qu’une seule préoccupation : Réfus. Il fallait qu’elle le rejoigne avant d’aller au palais. Elle brûlait de l’interroger au sujet de son entrevue, et de lui confier la conversation qu’elle avait eu la veille avec Dorias. Peut-être en savait-il davantage au sujet de l’épouse de Filias et de son bannissement.

Lorsqu’elle arriva à la cascade, leur point de rendez-vous habituel, Réfus n’y était pas. Elle attendit longuement, guettant le moindre bruit, mais une heure passa sans qu’il n’apparaisse. A contrecoeur, elle finit par gagner le palais.

La journée s’étira avec une lenteur accablante. Durant la leçon de Laïs avec Keleon, elle s’éclipsa pour retourner à l’endroit où elle l’avait vu pour la dernière fois. Elle eut beau examiner l’étroit couloir, puis la porte par laquelle elle l’avait fait entrer avec minutie, elle ne trouva rien. A chaque fois qu’elle croisait quelqu’un, un garde ou un esclave, elle voulait le questionner mais ne trouvait pas le courage de le faire. Son esprit échafauda mille théories. Elle s’imagina que Réfus était aller retrouver son père, avait peut-être tenté de faire la paix avec ce dernier. Ou peut-être était-il parti dans l’espoir de retrouver Pélias, ou même sa nourrice. Peut-être était-il simplement rester se reposer dans sa chambre. Pourtant, alors qu’elle tentait de se rassurer, elle ne pouvait chasser de son esprit le pressentiment qu’elle avait eu l’avant-veille. Au fond d’elle, une certitude s’installait : quelque chose n’allait pas.

Le soir, dès qu’elle fut libérée de ses obligations, elle se précipita dans la ruelle à droite du palais. Sans surprise, Réfus n’y était pas. Hésione se rendit alors à l’auberge où il logeait. On lui apprit qu’il ne s’y était pas présenté la nuit précédente et que nul ne l’avait aperçu de la journée. Désemparée, Hésione rentra chez elle, l’esprit assailli d’hypothèses et de craintes. A présent, elle ne voyait que des malheurs : un accident, une attaque, une catastrophe, une fuite.

Elle repensa au soir où il avait disparu, il y a dix ans. Elle était venu le trouver dans sa chambre le soir mais lorsqu’elle s’était approchée du lit, il était vide. La pièce ne comportait plus aucune trace du jeune garçon qui l’avait habitée des années durant. Hésione, paniquée, s’était empressée de questionner tous les esclaves qu’elle avait croisés. Enfin, on lui avait appris que Réfus Orphane avait quitté le palais dans l’après-midi, pour ne jamais revenir. Quelque chose s’était brisé en elle, comme si en partant, Réfus avait emporté avec lui une petite partie d’elle-même. Réfus…Se pourrait-il qu’encore une fois, tu aies fui ?

***

Le lendemain, la cité tout entière frémissait d’une agitation fébrile. À l’Assemblée, les membres défilaient tour à tour pour déposer leur vote, tandis qu’une même interrogation brûlait toutes les lèvres : Menestas serait-il réélu une année de plus, après dix années de pouvoir ?

Sur la place, les marchands avaient déserté leurs étals pour se masser près des marches de l’Assemblée. Chacun y allait de son avis, partageant son opinion sur l’Archonte.

Hésione, appuyée sur le rebord d’une fenêtre avec Aséis, observait la scène qui se jouait en contrebas. Aséis lui serrait la main avec plus de pression que d’habitude. Malgré son expression imperturbable, Hésione la connaissait assez pour savoir qu’elle était inquiète. La position de son mari s'était plus affaiblie ces dernières semaines que durant les dix dernières années. Avec l’attaque d’Asène et l’opposition montante de certaines familles, sa réélection était pour la première fois loin d’une évidence.

Enfin, un battement sourd résonna contre les colonnes. Les portes de l’Assemblée s’ouvrirent et l’Archonte apparut. Vêtu d’une toge d’un blanc immaculé, auréolé de soleil, Menestas descendit lentement les marches. Derrière lui, l’expression de Pysctas Orphane annonçait le résultat avant même que le héraut n’élève la voix. Sa mine satisfaite écoeura Hésione. Elle avait toujours détesté la vanité de ce vieil homme, qui n’avait sûrement jamais envisagé pouvoir un jour devoir faire face à l’échec.

- Par décision de l’Assemblée, Menestas est reconduit dans sa charge pour une onzième année.

Aséis laissa échapper un soupir de soulagement et serra Hésione dans ses bras, le sourire aux lèvres. Cette dernière l’étreignit en retour, tout en regardant distraitement la foule en bas qui se dispersait déjà. Son esprit était ailleurs.

- Aséis, s’entendit-elle demander. Serait-il possible d’obtenir une entrevue avec l’Archonte ?

***

En entrant dans la pièce, Hésione retint un frisson. Les lourdes tentures filtraient la lumière, la réduisant à quelques stries de lumières dont l’une d’entre elles la frappait en plein visage. Chaque pas qu’elle faisait sembler résonner exagérément, comme si la salle se chargeait de dénoncer sa présence. Tout ici lui murmurait qu’elle n’y avait pas à sa place.

L’Archonte l’intimidait toujours, même lorsqu’il se montrait détendu. Il était allongé sur un divan aux accoudoirs sculptés, dégustant distraitement des baies disposées sur un plateau doré. Deux esclaves armés, postés de chaque côté de la porte, rappelaient l’importance de son statut. Quand il la vit, il ne se redressa pas. Ses yeux verts se posèrent sur elle avec une intensité troublante. Elle se sentit comme étudiée, sondée, lue.

Même allongé, plus bas qu’elle, il dominait l’espace. La lumière, les gardes, les fruits, tout semblait s’organiser autour de lui, comme s’il était la pièce maîtresse d’une grande mosaïque. Il saisit un fruit, et le léger craquement de la baie écrasée entre ses dents résonna dans la pièce. Hésione sentit ses épaules se raidir malgré elle.

- Hésione, la salua l’Archonte. Aséis a insisté pour que je te reçoive. Je n’ai que quelques minutes à t’accorder, j’espère que cela suffira.

Avant qu’elle ne puisse répondre, il ajouta :

- Je t’en prie, assieds toi.

Elle s’exécuta, prit place sur le rebord du divan en face de l’Archonte. Mal à l’aise, elle espérait que pour une fois, son visage ne la trahirait pas.

- Mange, si tu veux.

Hésione déclina poliment, la gorge serrée. Elle n’avait que faim d’informations. Sans attendre, elle se lança :

- Je viens au sujet de Réfus Orphane. Il était avec toi hier. Il m’a dit avoir besoin de te parler. Et depuis, il est introuvable.

Menestas resta impassible quelques instants, puis son visage se voila. Il ne demanda pas à Hésione en quoi cela la concernait, ne l’interrogea pas sur la nature de leur relation. Il ferma les yeux un instant, puis les rouvrit. Ils étaient empreints de tristesse.

- Réfus est venu me voir hier, confirma-t-il. Il était confus, il m’a semblé agité, nerveux. Il n’était pas lui-même. Il m’a demandé de le pardonner pour l’altercation que nous avions eu à l’Assemblée. Puis nous avons parlé… du passé.

L’Archonte saisit une fraise, l’examina un instant avant de la reposer. Il soupira.

- Tu n’ignores sans doute pas à quel point Réfus a souffert, enfant. Chez lui, avec Pélias qui le blâmait, et la mort de sa sœur pour laquelle il se sentait tant coupable… Enfin, il a déjà dû se confier à toi à ce sujet.

Hésione hocha la tête, dissimulant la douloureuse vérité : jamais Réfus ne lui avait rien dit. Un pincement d’étrange jalousie lui serra le cœur, face à l’évidence que l’Archonte en savait plus qu’elle. Menestas se pencha, saisit la main d’Hésione.

- Le corps de Réfus a été retrouvé ce matin au pied des falaises. Je suis désolé, Hésione.

Les mots parvinrent aux oreilles d’Hésione sans qu’elle ne puisse d’abord les saisir. Ses yeux s’écarquillèrent, sa bouche s’entrouvrit. Quelques secondes s’écoulèrent avant qu’elle ne sente une larme rouler lentement sur sa joue.

- Je partage ta douleur. Je l’aimais comme un fils.

L’Archonte avait la mâchoire serrée, les yeux perdus dans le vide, comme s’il était sur le point de pleurer. Il déglutit avec peine, puis lâcha la main d’Hésione, qui resta immobile, figée sous le choc.

Non. Ce n’est pas possible. Réfus n’est pas mort. Il ne peut pas. Pourtant, une petite voix résonnait au fond d'elle-même, une voix qui lui disait que cette nouvelle confirmait ses pires pressentiments. Tout concordait : il était allé voir son ancien mentor, cherchant à alléger sa conscience, tentant peut-être de se raccrocher à quelque chose, une présence rassurante. Rien n’avait suffi. Il s’était donné la mort.

Alors que les larmes dévalaient silencieusement sur son visage, elle entendit l’Archonte se relever.

- Je m’excuse, je dois te laisser. J’imagine qu’il est inutile que je te raccompagne.

Hésione cligna des yeux, essuya du revers de la main les larmes qui lui brouillaient la vue, salua l’Archonte d’une voix blanche et quitta la pièce.

Elle rentra chez elle presque mécaniquement, le regard vide, les sens éteints, ne pensant qu’à une chose. Une seule phrase, qui tournait en boucle dans son esprit.

Réfus est mort.

On avait retrouvé son corps, au pied des falaises. Son corps. Au pied des falaises. Réfus. Elle revit son visage, l’inquiétude qu’elle y avait lue avant qu’il ne la quitte, ce trouble qu’elle avait perçu. Elle avait su que quelque chose n’allait pas. Elle l’avait senti. Pourquoi ne l’ai-je pas retenu ? Hésione sentit soudain une nausée la saisir.

Elle aurait pu le prier de rester, elle aurait pu l’accueillir chez elle, le présenter à Dorias comme un ancien ami. Il aurait compris. Elle aurait pu essayer de l’arracher à ses démons, elle aurait pu tenter de l’aider. Pourtant, elle l’avait chassé. Puis ce matin-là, elle l’avait laissé partir.

Arrivée devant la villa, elle s’arrêta. Elle tremblait. La culpabilité qu’elle ressentait était plus lourde que jamais. Elle ferma les yeux et de nouvelles larmes vinrent mouiller ses joues. Elle s’appuya contre la porte, incapable de rentrer. Dans son esprit, les images se bousculaient, cruelles. Le corps fragile de Réfus, brisé sur les rochers. Le sang auréolant son visage. Il était mort seul, seul comme l’enfant qu’elle retrouvait chaque soir au palais. Seul dans son grand lit, le visage humide des larmes qu’il n’avait jamais cessé de verser.

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