Encore une réunion, j’en peux plus de ces réunions interminables où on ne fait que parler et reparler des mêmes choses. Si au moins il y avait vraiment une plus-value pour nous aider à résoudre les enquêtes, mais non… C’est juste que le grand patron aime tout superviser et, surtout, il aime s’écouter parler. À mon avis, il aurait dû faire carrière en politique. Encore un qui a loupé sa vocation !
Je n’ai jamais aimé ces réunions, mais depuis que mon partenaire s'est barré, c’est encore pire. Plus soporifique tu meurs. Heureusement que je suis shooté à la caféine et au sucre, sinon je ne tiendrais jamais.
On a bien essayé de me redonner un partenaire, sauf que ça ne dure jamais longtemps. Ils disent que je ne fais aucun effort. Sérieux ?! Ce n’est pas de ma faute si les novices ne tiennent pas la route. Mon ancien binôme me dit souvent que c’est parce que j’ai un caractère de merde. Ouais, on a beau être séparés professionnellement, dès que je le peux, je vais squatter chez lui. On était inséparables à l’université et ce n’est pas aujourd’hui que ça va changer. Ils ont raison, peut-être que je ne fais pas beaucoup d’efforts non plus. Si je n’étais pas aussi compétent, ça fait longtemps que mon supérieur m’aurait passé une soufflante pour mes sautes d’humeur.
Mais comment faire sans ma moitié ?! Si ça avait été une gonzesse, je crois que je l’aurais épousée, et elle m’aurait brisé le cœur. C’était un sacré baratineur. Il embobinait n’importe qui avec son bagou, surtout les gonzesses d’ailleurs. D’où son surnom, Casanova. Ça lui allait comme un gant et le pire, c’est qu’il adorait ça. Ça gonflait son ego, comme s’il n’était pas déjà assez grand. Enfin, ça, c’était avant... Ça fait des mois qu’il a perdu sa bonne humeur et même moi, ça me tord les tripes. Quelle affaire de merde ! Rien n’est terminé, c’est d’ailleurs pour ça qu’il est inquiet. Dans le fond, moi aussi je le suis, sauf que je ne peux pas lui dire. S’il s’en rend compte, j’ai peur qu’il finisse par s’effondrer. Je dois l’appeler ce soir, mais avant, je dois relire le rapport du psy. On ne peut pas se foirer sur ce coup-là, il y a beaucoup trop de choses à perdre. Mes pensées s’égarent vers Julia.
Afin de me réveiller un peu, je prends une nouvelle tasse de café et je lis les conclusions :
« Le sujet, faisant face à un traumatisme grave, reste mutique et absent durant la rencontre, le regard vague. Les notes de l’équipe soignante laissent à penser que le sujet souffre d’une profonde mélancolie. Face à une charge psychique trop importante, le sujet a eu recours, de façon inconsciente, à une stratégie défensive lui permettant de survivre psychiquement au risque d’anéantissement : le sujet s’est en effet coupé du monde extérieur afin de se réfugier loin de toutes les stimulations sensorielles et émotionnelles, impliquant une rupture de contact avec les professionnels et les proches. Afin de ramener le sujet dans le monde réel et l’interaction, nous formulons l’hypothèse suivante : il conviendrait, au-delà du traitement, de proposer un cadre sécurisant sur le plan affectif, tout en restant éloigné de tout ce qui pourrait faire écho au traumatisme ayant entraîné le présent effondrement mélancolique... »
Ouais, je n’y pige pas grand-chose à son jargon, mais ce que je comprends de tout ça, c’est que la laisser là-bas, c’est prendre le risque de la perdre, et la faire sortir… c’est prendre le risque de la perdre… On n’est pas dans la merde ! Ça fait des années que je bosse pour le FBI et je n’ai jamais eu une décision aussi difficile à prendre. Je me passe une main sur le visage comme si ce geste pouvait me permettre d’ouvrir les yeux sur ce que j’aurais loupé jusqu’alors. Tic-tac, tic-tac, je ressens la pression sur mes épaules. Il faut prendre une décision, le temps nous est compté. Il faut absolument qu’on arrive à mettre ce fumier derrière les barreaux et je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour y parvenir, je lui ai promis !