ELENA
Cela fait plusieurs semaines que je m’entraîne avec Alec à la salle, mais depuis ma petite discussion d’hier avec Suzanne, j’ai du mal à me concentrer. Foutu Suzanne ! Alec est un élève studieux et moi je suis à côté de la plaque. C’est le monde à l’envers. Fort heureusement, si Alec a remarqué à quel point j’étais distraite, il n’a fait aucun commentaire. J’avais peur qu’il n’en fasse qu’à sa tête, et discute chacun des exercices que je lui donne, mais il s’est montré très attentif et a même accepté depuis peu de rendre les coups. Je sais qu’il n’y met pas toute sa force, mais j’ai aussi senti à quel point c’était difficile pour lui de franchir cet étape.
Aujourd'hui encore, il écoute attentivement, appliquant scrupuleusement mes conseils. J’ai l’impression de découvrir un autre Alec et cette nouvelle facette bien que plaisante m’intrigue beaucoup. Je ne comprends pas vraiment pourquoi il a demandé à suivre des cours particuliers, ni pourquoi il se montre si investi. Il y a quelques semaines, Harry a bien essayé de dire quelque chose mais Alec l'en a empêché. Ça se voyait qu’il n’avait aucune envie de partagé cette histoire, et même si cela attise encore plus ma curiosité, je respecterai toujours son choix. Après tout, lui aussi respecte mes secrets, autre point auquel je ne m’attendais pas.
Perdue dans mes pensées, je sourie bêtement sans prêter attention à mon élève.
— À quoi tu penses ? M’interpelle ce dernier tout à coup. — T'as l'air ailleurs.
Prise au dépourvu, je fuis son regard. Quelque chose me dit qu’il serait capable de lire à travers mes défenses s’il le voulait. Il est hors de question que je laisse quiconque rentrer dans ma tête, et encore moins dans mon cœur. C’est trop douloureux. Je revêts mon masque habituel, le cynisme et la défiance sont comme une seconde peau, ou comme une armure dirait mon psy.
— Rien qui ne te regarde "niño".
Je le vois se raidir un peu, peut-être ais-je répondu un peu trop sèchement. Je ne voulais pas le blesser, juste le tenir à l’écart.
— En tout cas, rien dont tu ne devrais t’inquiéter.
Je lui adresse un sourire sincère qui semble le rassurer. C’est vrai qu’il peut être mignon quand il arrête de se montrer arrogant. Mais qu’est-ce que je raconte moi ?
— Bon en tout cas, il est temps de passer à la pratique. On va faire un combat tous les deux. Je veux que tu fasses attention à tes pas et que tu appliques les mouvements que l’on vient de voir ensemble.
Je me positionne et Alec se poste face à moi. Son regard s’accroche au mien.
— Bientôt l’élève dépassera le maître et très vite je te ferais mordre la poussière, "chaton" !
Et revoilà le Alec suffisant tête à claque.
— C’est moi qui vais botter tes fesses alors te réjouis pas trop vite.
Alec s’avance d'un pas rapide, feintant habilement à gauche avant de tenter une prise au corps. Dommage pour lui, je suis plus rapide. J’esquive d'un mouvement fluide, pivotant sur mes appuis pour contrer son assaut. Alec anticipe ma réaction et il me saisit par la taille.
— Pas mal, mais pas suffisant.
Je lui envoie un joli coup de tête pour me dégager. Alec, est surpris et je suis plutôt fière de moi. C’est un coup bas, mais il faut aussi qu’il apprenne à se battre à la déloyale. Dans la rue, tous les coups sont permis. Il grimace de douleur et desserre légèrement son étreinte. J’essaie de profiter de cette occasion pour m’extirper tout en me retournant pour faire face à mon adversaire. En me sentant m’écarter, il tente de me retenir et s’avance d’un pas à l’aveugle. Nos pieds s’emmêlent maladroitement et je me sens tomber. Il essaie de me rattraper sans y parvenir. Nous nous écrasons lourdement au sol et dans cette chute nos lèvres se rencontrent, créant une tension électrique dans l'air.
Je sens la chaleur me monter aux joues et une contraction saisir mon bas ventre. Ma discussion avec Suzanne me revient alors accentuant d’autant plus ma gène. Mon cœur s’affole et j’ai peur qu’Alec puisse lire mon trouble. Je détourne les yeux, fuyant son regard. De son côté, Alec reste immobile, comme s'il mesurait encore l'instant. Puis, fidèle à lui-même, il brise le malaise naissant avec humour.
— Eh bien, si tu voulais un baiser, fallait juste demander. Je me serais appliqué mieux que ça.
— Dans tes rêves, Alec. Maintenant, bouge, tu m'écrases.
Il roule sur le côté, hilare, puis me tend la main pour m'aider à me relever.
— Hé, c'est toi qui es tombée dans mes bras. J'y peux rien, moi.
— La prochaine fois garde tes lèvres loin de moi ou je les mords! Le menaçais-je tout en lui souriant. Ce moment était plutôt malaisant, mais comme toujours Alec est parvenu à lui donner de la légèreté. J’aime beaucoup ce trait de caractère chez lui. Il arrive à tout illuminer sur son passage, même les cœurs les plus sombres comme le mien.
Nous reprenons le combat, sans nouveau incident. L’heure qui suit passe vite et ce n’est que lorsque mon téléphone sonne à plusieurs reprises que notre bulle éclate.
— Tu devrais peut-être allé voir qui te harcèle, ça pourrait être important ?
— Je déteste me sentir forcé de répondre.
Et je déteste qu’on soit ainsi interrompue dans notre entraînement, mais ça je le garde pour moi. Alec a pris ses distances pour me signifier qu’il me laissait prendre ce coup de fil. Je décide de récupérer le téléphone malgré moi. J’ai l’impression que mon cœur vient de s’arrêter de battre l’espace d’un instant en découvrant l’identité de celui qui m’appelle.
— Tout va bien ? Me demande Alec.
J’essaie de prendre un air détaché.
— Ouais, rien d’important.
— Vraiment ? Parce que ça n’a pas l’air à voir ta tête.
J’envoie un message rapidement avant d’être à nouveau harcelé. Je sais que je devrais m’éloigner pour prendre cet appel, c’est peut-être urgent, vital, mais je ne peux pas. Je commence à peine à vivre à nouveau réellement, c’est trop tôt, j’ai peur de m’effondrer à nouveau, j’ai peur mon monde s’écroule à nouveau.
— Si c’est un ex un peu trop collant, je pourrais m’en charger si tu veux ? En plus, j’ai pris des cours dernièrement avec un super prof, je suis devenu imbattable.
Je ris tout en rangeant mon téléphone dans mon sac.
— Tu t’es beaucoup amélioré, mais tu n’arrives toujours pas à me battre.
— Ça ne saurait tarder. Tu verras, bientôt l’élève dépassera le maître.
— Trop sûr de toi tu es jeune padawan…
Alec se marre comme une baleine. J’adore cette relation qui nous unit. J’avais oublié à force de me chamailler avec lui, combien c’était simple et agréable d’interagir avec lui. Vu l’heure, nous ne ferons rien de plus. Je me rapproche d’Alec pour l’aider à ranger le matériel.
— Alors, c'est quoi ton programme ce soir ? Tu vas encore bosser, j'imagine ?
— Non, sortie entre filles avec Suzanne. Elle a besoin de se rappeler qu'elle est canon.
— Suzanne ? Vraiment ?
Est-il vraiment surpris que je puisse présenter Suzanne comme canon ? En même temps, Alec a toujours eu un faible pour les blondes à grosse poitrine, un vrai cliché ambulant.
— Oui, Suzanne ! Mais, j’imagine que comme elle est rousse, tu n’as même pas dénié lui accorder le moindre regard.
— Hey ! C’est pas ça, c’est juste que comme c’est la pote à Lucas, elle est hors limite.
— Ouais, bien sûr ! Comme si ça t’avais déjà gêné de sortir les amies de tes potes.
— C’est pas pareil. J’apprécie beaucoup Lucas et je sais que si quelqu’un fait du mal à Suzanne, ça lui fera du mal. C’est un peu comme une sœur pour lui et je ne touche pas aux sœurs des potes. Alors, même si Suzanne me faisait de rentre dedans, je ne ferais jamais rien.
J’imagine que c’est aussi pour cette raison qu’il n’a jamais tenté de me séduire. Enfin, il y a eu cette fois sur le canapé, mais ça ne compte pas. C’était juste un jeu, une façon de nous taquiner lui et moi.
— En tout cas, maintenant que tu le dis... C'est vrai qu'elle est jolie. Elle ne cherche pas à en faire des tonnes, elle est naturel et ça lui donne un certain charme.
— De toute façon elle mérite mieux qu'un tocard comme toi.
— Tocard, carrément ?
Malgré son air offensé, je sais qu’il n’est pas du tout vexé. Lui aussi s’amuse de nos joutes verbales.
— Faut être réaliste, Alec. Toi et moi, on est exactement le genre de personnes que les âmes romantiques devraient éviter s'ils veulent rester en paix.
— Vu comme ça, t'as pas tort, déclara-t-il avant de prendre une grande gorgée d’eau. — En tout cas, c'est chouette que tu te sois fait une amie. Vous avez l'air hyper proche toutes les deux et vu comment Lucas en parle, c’est une fille bien.
Une amie… Je ne suis pas sûre d’en avoir envie. Mon cœur se sert et je réprime les souvenirs qui me hantent. Je pince mes lèvres, réfléchissant à ce que je pourrais répondre à ça.
— Mmh… J'ai pas plus envie de m'impliquer avec un mec qu'avec des amis. C’est pour toi et Harry que je suis revenu, vous me suffisez.
— Pourtant, vous êtes toujours fourrés ensembles.
— C’est vrai. Suzanne est du genre à s’accrocher coûte que coûte. J’ai connu une personne comme ça… C’est peut-être pour ça que j’ai du mal à la garder loin de moi. J’espère seulement que je ne le regretterais pas.
L’air se fit plus pesant. Je déglutie difficilement, ravalant ma peine. Pourquoi faut-il que je me montre si vulnérable face à Alec. Je ne dois pas me montrer fragile. Mes défenses doivent tenir.
Alec perçut mon trouble et silencieusement il me prit dans ses bras pour poser un baiser sur le haut de ma tête avant de m’ébouriffer les cheveux. Je le repousse avec un sourire franc.
— Me touche pas, tu pus.
Il se marre et encore une fois, je lui suis reconnaissante pour son soutien non invasif.
— J'imagine que tu dormiras pas à l'appart ce soir non plus ?
— Oh que non! J'ai besoin de décompresser et rien de mieux qu'une partie de jambes en l'air pour ça. Enfin, faut d’abord que je trouve un mec à la hauteur et ça court pas les rues...
— Je me dévouerais bien mais, je me suis donné pour règle d'or de ne jamais coucher avec les brutes au sale caractère, me taquine-t-il.
— La ferme !
On termine le rangement en se taquinant comme deux gosses mal élevés, puis après une bonne douche je ferme la salle pour rejoindre l'appartement. Une complicité étrange et silencieuse nous lie depuis quelques temps. Suzanne avait raison. Les choses ont évolué entre nous. Il ne s’agit pas d’amour, c’est autre chose… comme une compréhension mutuelle mêlée de bienveillance. J’éprouve à présent du respect pour Alec. C’est quelqu’un de complexe qui se cache en partie de l’autre à travers l’humour et l’arrogance. Il n’est pas si différent de moi j’imagine.
— Hey d'ailleurs, vu que tu comptes pas rentrer à la maison cette nuit, j'en conclus que t'auras pas besoin de moi pour t'aider à t'endormir ce soir ? je suppose donc que j'ai ma soirée ?
— Oui... et merci pour ça aussi..
— Merci pour quoi ? feignit-il de ne pas comprendre.
— Ben tu sais…
— Non, je sais pas, poursuit Alec avec un large sourire. Il voit la gène empourprer mes joues, mais c’est plus fort que lui. Il a envie de me pousser toujours un peu plus loin.
— Pour venir me voir dès que je zone parce que j'arrive pas à dormir...
— C'est ton frère qui a remarqué tes insomnies. Je voyais bien que ça l'inquiétait alors j'ai préféré venir te voir. Comme ça, il arrête de stresser et surtout il arrête d'me saouler avec ça.
— Charmant. Moi qui croyais que tu avais fait ça parce que tu te souciais un peu de moi...
— Moi? M'inquiéter pour toi ? s'amusa Alec, — T'as pris un mauvais coup sur la tête ma parole !
Son sourire toutefois me dit le contraire.
— Ça doit être ça. Je vois pas d'autres explications.
Dans le fond, je ne suis pas dupe. Même si c'était Harry, celui qui a remarqué mes insomnies en premier, Alec a agit de son propre chef. Ça, je sais bien qu'il ne l'avouera jamais.