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Le lycan qui rime

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Par Sim

Primneige 3650, Forêt gelée

Théodore

Marline, dans ma folie, pour survivre, j’ai fait le pire, d’un terrible coup de griffe… Mon amie, depuis, je la vois mourir et je ne sais plus s’il me faut mourir ou dormir.

L’arène n’a qu’une règle.

Meurs ou tue.

Sacrifie ton honneur ou lâche ta vie.

Que Mère me l’eût dit : tu vaudras trois gammas avant d’avoir grandi. Je ne l’ai jamais crue ! Aujourd’hui, les hybrides me fuient et les louvetiers ennemis se disputent ma mantelure… Mais de tout ça, je n’en ai cure ! J’aspire à vivre ! J’aspire au simple bonheur et je suis le tueur de ma confrérie.

L’arène n’a qu’une règle…

Loin de toute cette souffrance, mon enfance me manque. L’odeur de Mère, de sa taverne et du pain de ma tante, le rire de mes cousines, le marché des agités…

Mais l’adolescence troque l’innocence et offre la folie, puis la sauvagerie et cette puissance.

L’héritage du violeur !

Ce géniteur, j’aurais tellement aimé être son tueur.

Pourtant, Mère apprécie tant mon existence que j’ai fini par m’assumer finalement. Elle élève un bon, un juste chanteur à la joie de vivre et à la rime facile.

Des années que j’ai fugué, quand il était trop compliqué de garder les crocs, de résister aux appels forestiers, de se taire en entendant les autres hurler. Craindre mon instinct, risquer de blesser mes cousines ou ma tante. J’ai promis de revenir une fois la crise passée et cinq ans qu’elle ne passe…

J’appris de ma naïveté, qu’elle profite aux bruns et que la confiance est mieux rendue par les noirs. À vagabonder au sud, au centre, j’ai préféré prendre la mer et ses aventures insulaires. Mes chants en échange de pitance et d’une chambre.

Mauvais marin, mais, bon musicien.

Au gré des vents, j’ai vaincu certains de l’Union, certains soldats et certains pirates.

Je prends garde aux Révolutionnaires dont Mère me disait qu’ils étaient les pires traîtres de cette ère : pas né qu’ils cherchèrent à m’enlever d’elle. Jusqu’ici, je l’ai écoutée et me suis caché, toujours se cacher, car le Démon a promis d’éliminer la progéniture de mon géniteur. Si loin de ses volcans d’orient, j’ai baissé ma vigilance et l’arène m’a pris.

J’ai dû tout détruire, dévoré la vie, jusqu’à me trahir, pour juste survivre.

Pour juste survivre, continuer d’aimer, j’ai assassiné, sans hésiter, mon prochain.

Sans hésiter, ni même conscience…

J’ai promis de lui revenir. Tout trahir pour ne pas la trahir, c’est mon prix.

Maintenant, je suis autant tueur que les chasseurs qui me musellent dans les profondeurs de l’arène. Supplicié des cauchemars qui me hantent, tortionnaire de mes rêves…

Que quelqu’un me réveille…

Il me traîne et m’enchaîne au froid.

Je me débats ! Laissez-moi vivre ! Écoutez-moi chanter !

Je tire sur mes chaînes. Sortez-moi de l’arène !

L’argent me glisse sur le corps.

Je ne chante plus.

L’argent crucifie.

Je hurle.

Ils cherchent ma folie.

Ils cherchent le Demi.

Pour satisfaire l’appétit de la reine.

Les chutes ne me briseront pas.

Les précipices ne me prendront pas.

Je suis fait d’os d’acier et de sang écarlate.

Je suis fait de sang et d’acier.

Ma folie, ils ne l’auront pas.

La bouffée d’air est glaciale, la souffrance m’irradie et je rugis.

Sisko

Son cri me tire de mon demi-sommeil. Camille dégaine ses dagues par réflexe. Les regards de Batiste et du loup de Marbre se fixent dessus. Évidemment, l’argent. Un loup n’y revient pas deux fois.

Il rengaine ses armes mais le tanneur garde l’air méfiant. Je lâche le manche de mon couteau. La créature de Marbre tâte sa poitrine bandée en tremblant. Il est incapable de tendre ou fermer la main. Les louvetiers l’ont clouté comme il le méritait.

Les deux louves s’approchent avec précaution et l’interrogent sur son mal. Il a de grands yeux comme un enfant devant une sucrerie, et un sourire éternel.

Il explose de rire. D’abord.

Ça m’étonne, et je ne suis pas la seule. Il a le corps ravagé, brûlé à vie et il est heureux. Il se met à tous nous remercier sans que personne ne dise rien, il clame que jamais la forêt n’a été aussi belle puis s’effondre en larmes dans les bras de la bâtarde. Il gémit longtemps, sanglote plus encore, puis demande où sont ses compagnons.

Je vais lui dire qu’ils sont tous crevés et que lui aussi aurait dû y rester mais je me retiens : il y a le Camille qui veille.

Le soleil s’est bien levé. Il faut repartir. On chausse les raquettes que j’ai fabriqué avec l’aide des Souriens. Les louves confient leurs vêtements à Kassor et prennent chacune un blessé sur le dos.

Je marche devant, aussi loin que possible des deux bêtes. La taille d’un cheval et plus épais encore. Effet du pelage d’hiver. Ou pas. Ils prennent les élans d’un coup de griffe et piétinent les bisons, détruisent le reste.

Un arrêt pour boire au ruisseau vers midi. Le loup de Marbre dans le coaltar répète niaisement : « Vous êtes trop beaux… T’es trop belle Oran… Vous êtes magnifiques… Et la forêt aussi, et le pin là… » Qu’il se taise. « Oh… T’es Nordique, toi ? » Quel malheur d’avoir croisé son regard. « Tu t’appelles comment ? » Je l’ignore et je reprends ma besace pour repartir. « Da… Théo, okojaeava. Thnivaser ovgi se shaajia ! (Je suis Théo, tu m’honores. J’apprécierai devenir ton ami !) »

Ça me surprend moins que les autres. Le loup a des notions de ma langue. Je ravale ma grimace. Jamais une Nordique ne doit refuser les honneurs. Il a un accent terrible. Refuser, j’y songe, et les evax me maudiraient davantage.

« Sisko. » je maugrée malgré tout, j’ai besoin de chance.

Ça m’arrache l’âme d’accepter les honneurs d’une bête. Au moins, je ne suis pas obligée de lui rendre. Un affront que seuls les Nordiques peuvent comprendre.

Le louvard a un grand sourire tout content.

« Tu connais le nordique ? s’étonne la bâtarde.

- Oh non, je connais deux trois mots pour me débrouiller, hein, mais c’est tout !

- Derkurth.

- Aha oui ! Merci ! »

Je l’ai insulté d’incapable et il n’a rien compris. Les bases de la présentation et rien d’autre.

Un gosse comme lui ne survivra pas.

La marche reprend. Toute seule, j’aurais pu atteindre les steppes nanamoises dans la journée. On s’en rapproche à peine. Au col du devire, j’aperçois les vastes plaines. On est trop lents.

« Petite pause ? fait Camille.

- Et la mort nous rattrapera.

- Je suis la plus grande peur de la mort. »

Loïc

Une jeune femme au fort caractère. Les Nordiques sont toutes trop fières et trop libres pour se laisser mener. J’en ai pas souvent croisé mais j’admets volontiers les trouver à mon goût. Cette Sisko me rappelle Iria, mon amie nordique par sa mère. Que dit le dicton ? Si tu joues avec son cœur, c’est qu’elle t’a déjà pris le tien ! Les Nordiques gagnent toujours.

Je ne crois ni aux mythes, ni aux légendes, ni à Marcy l’Étoile, Grantauri et autres fables du genre. Je crois ce que je sais, ce que je vois, ce que j’éprouve et ce que j’expérimente. De tels axiomes, ah ! Je me ferai un plaisir de leur donner tort.

Je vais méfier d’elle. Elle a l’air plus sauvage, plus indépendante et plus libre que les autres que j’ai pu rencontrer. Les Franchisseurs ont dû l’enlever petite et une Nordique qui s’éduque seule par chez nous est toujours plus dangereuse qu’une Nordique éduquée par les siens. Les Nordiqueshors de leur patrie sont toujours plus durs que les autres. Mais ces Nordiques affranchis sont de redoutables armes, je l’ai expérimenté. Elle n’a pas tremblé sous le charisme de Batiste et elle n’a peur de rien. Il s’agit de la convaincre que les lycans ne sont pas si mauvais que la propagande le prétend et je pourrais peut-être la garder sous le coude quelques seizaines, ou quelques saisons… Au mieux quelques années.

« Alors on va s’arrêter, hm ? »

Elle crache un juron dans son patois puis part s’asseoir à l’écart. La partie n’est pas gagnée, j’en souris.

Oran et Caliope se rhabillent.

L’état de Fernand ne s’améliore pas : la plaie s’est infectée. Batiste refait son bandage, appliquant les feuilles de sirpa que Phaul lui propose. Le vieux prend quelques gorgées de yudra pour apaiser sa douleur.

« Qu’est-ce qu’il reste ?

- Une trentaine de feuilles de lecta, trois lotions… deux lotions de yudra, et… il nous reste six feuilles de sirpa, décompte Phaul.

- Pas de lotion de sirpa ?

- Nop… »

Oran s’approche. « Je vais prendre dix feuilles de lecta pour Théo. »

Il les lui passe.

J’espère pouvoir nous ravitailler à Nanama, si les évadés n’ont pas tout détruit sur leur passage. Si tel est le cas, Salinéo a dû embarquer Merida dans notre planque en nous attendant. Ou peut-être sont-ils morts. Ils auraient pu fuir à Coméolex. Ou plus au nord. Je verrai.

Oran applique les feuilles sur les blessures de Théodore. Il en a des convulsions. Caliope doit l’aider à le calmer. C’est un louvard très instable mais il n’y a rien d’alarmant à ce comportement : il a tout juste seize ans, c’est la puberté qui éprouve sa folie. Caliope vient d’avoir vingt-deux ans, Oran va sur ses dix-neuf ans, et toutes les deux se maîtrisent désormais relativement bien. Exception faite de Sébastian – si on le retrouve – dont il faut malgré tout se méfier, car lié à sa sœur comme il l’est, son état finira tôt ou tard par se dégrader avec l’âge.

Le cas du Vergorançais m’intrigue énormément. Il ne dit rien. Il est très puissant pour son âge – quinze ? seize ans ? – et se contrôle avec une justesse que j’ai rarement vu chez un lycan.

Théodore

J’y suis encore, l’argent passe sur mon corps.

Ils cherchent ma folie !

Il m’arrache l’esprit…

Je vais me dévorer.

Le cauchemar persiste.

Un peu.

Suffisamment pour encore pleurer.

Batiste

« Ça va le vieux ? demande Camille avec un sourire amical.

- Oh, j’ai connu des jours bien meilleurs. Mais pour sûr, j’vais me remettre. »

Je regarde. Non. Il ne va pas s’en remettre. Pas sans docteur. Amputer ?

Je vois la bête arracher les jambes de Zoé. Le piège qui me sectionne l’articulation. L’argent me prend le bras et… les yeux de l’Apocalyspe.

La steix, pour que ça s’arrête, pour que j’arrête de me souvenir.

Pour que ça se taise !

Il revient. Il revient ! Et Vergorance brûle.

Cette lune, là, le hurlement qui me grimpe et qui m’appelle.

Mon bras se met à trembler. La crise va venir si je n'ai pas de steix.

Ça ne se tait pas. Comme les cris de Vergorance, ça ne se tait pas ! Le mal qui me grimpe des tripes, qui me remonte de la colonne et qui m’inonde la tête. La réalité se distord et rien ne se tait.

Ça ne se tait jamais tout seul.

Il me faut la steix !

Le cauchemar, je n’ai rien dans les poches…

Pas de steix.

Je subis. Je subis. Et je vais céder, je vais finir par mordre, je vais finir par tuer.

Que quelqu’un me fasse taire, il n’y a rien pour me soulager.

Sinon tout détruire.

Arrêter de penser.

Arrêter d’être.

Il n’y a pas de steix.

Arrêter de penser.

Comme mordre la viande. Comme hurler avec la lune.

Arrête.

Zoé est juste là, derrière l’épaule de Fernand, à me juger.

« Tu m’as tuée. »

J’ai jamais voulu ça !

Elle est fausse.

Je me répète.

Elle est fausse.

Elle est fausse.

C’est juste un cauchemar.

Un cauchemar vivant.

Et mon bras qui tremble.

Je vais me céder.

De très loin, Camille me demande si ça va. La réalité s’est embrumé et je m’accroche à son écho. « Tout va bien ? »

Les yeux sous la visière de la gavroche. Je hoche la tête deux fois. Je ne suis plus vraiment là. Ailleurs. Nulle part. J’aurais articulé, c’est juste un réflexe : « Je reviens. »

Je me lèverai. Personne ne me suivra. Je marcherai des heures. Le temps s'effritera comme l’écorce entre mes mains. Peut-être quelques minutes suffiront. Pour marcher.

Il n’y avait pas de steix pour défoncer le mal, et adoucir l’ailleurs de mes souvenirs, et en retrouver les couleurs.

J’aurais voulu me débattre mais je serais pris dans les mâchoires d’une peur viscérale. Je suis ma propre proie et je suis incapable de m’en sortir seul.

Alors c’est ça, le sevrage ?

C’est se noyer dans sa douleur ?

C’est ça que tu as vécu, Père ?

C’est ça que tu as vécu, pour moi ?

Je me demande si je le méritais vraiment…

Vivre, c’était si important pour lui et Maman…

Je dois m’accrocher à ça.

Je dois m’accrocher à Vergorance.

Mais qu'est-ce que c'est Vergorance, si ce n'est qu'un rêve de gosse ?

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