Primneige 3650, Forêt Gelée
Sébastian
C’est vraiment bon. C’est encore chaud. C’est délicieux. Ça croustille. Des frissons de plaisir. Tuer la faim. Ça fond dans la gueule, salvateur. Tirer sur la viande, avaler sans mâcher, même les os, j’ai trop faim. Le sang qui glisse de mes babines. Je savoure, lové contre la carcasse de l’élan. Respirer encore une fois et survivre.
J’ai mal, mon flanc percé. Je tente de me soulager, de l’oublier, en le dévorant.
Les borgnés rôdent.
Les évadés rôdent.
Je suis seul.
Mange vite, vite… avant qu’ils me retrouvent. Je dois reprendre des forces et me battre encore.
Bats-toi louvard, bats-toi.
Les corbeaux croassent. Je suis la proie.
J’ai si mal… La morsure du zêta brûle mon flanc et l’air vient mal. Survivre. Mordre la chair. Reprendre des forces. Guérir. Vite. Vite…
Mon museau me démange encore. Une gêne à la patte arrière : le piège à ours a failli m’amputer à la cheville. Pas pire que le zêta, la trappeuse, pas pire…
Pas de borgnés, ici, mais des évadés en grand nombre. Rachitiques, affamés, encore plus fous que moi. Ils n’approchent pas. C’est ma proie. Je l’ai chassée. Je l’ai mise à terre avec ce qui me restait de force. Je l’ai égorgée et je l’ai tenue. Ma proie. Ma viande. C’est tout ce qui me reste.
Ils approchent.
Je grogne, je préviens, lève la truffe de ma carcasse.
Ils sont trois.
Ils sont gros, ceux-là.
Montrer les crocs, le poil hérissé, la queue en l’air, je tente de paraître plus grand. Ils s’arrêtent, attentifs. Ils ne répondent pas à la provocation ni ne se soumettent.
Je me lèche les babines. Vite. Vite… Je continue mon repas en grondant, avec un œil sur les trois. Un petit loup noir tâché par l’argent sur toutes ses pattes. Un vieil et énorme loup brun – énorme – avec le tatouage de la Meute Brune sur le poitrail, amputé d’une oreille et de la queue. Et une louve blanche à l’œil opaque et aveugle, aussi grosse que le vieux brun, toute sa face droite brûlée par l’argent, de la tempe à l’épaule, et la marque de la Meute Blanche sur son autre tempe.
Le noir s’assoit et patiente, prudent, mais les deux autres, ils ne me craignent pas. Des évadés en bonne forme, ceux-là…
Laisse la proie, menace le vieux brun.
Le poil s’hérisse et je claque des mâchoires quand il mord dans ma proie. Il m’ignore malgré tout mon charisme et la tire pour lui. Voleur ! Voleur ! Ma proie !
Je lui arrache l’oreille qui lui reste, il recule et gonfle le pelage. Son charisme charge, m’étourdit proprement et la blanche me prend la gorge, me cloue dans la neige. Je griffe, je mords, je secoue, j’étouffe, j’ébranle, je grogne, je souffre : elle me tient, elle me tue ! Je me débats, je m’épuise, je me… je me…
Ne bouge plus. Arrête de lutter. Renonce à tout et soumets-toi ! Tu n’y survivras pas autrement.
Ils sont plus forts. Tu es la proie.
Il faut laisser humilier, ramper, supplier.
Reconnais ta faiblesse ou meurs.
Je m’arrête. Elle ne desserre pas. Je renonce. J’abandonne la proie, je tiens trop à vivre. Je suis un lâche. Je suis un inférieur. Par pitié, qu’ils m’épargnent. J’ai mal au flanc, mais je me tourne sur le dos. Ils disposent de moi et je ne m’appartiens plus.
Elle ne desserre pas.
Lâche le louvard, tu tues assez des nôtres pour l’épargner, jappe le noir.
Elle gronde et me libère brusquement.
Le noir, lui, j’en aurais fait qu’une bouchée.
Je m’aplatis, j’évite le regard, queue entre les pattes, je m’éloigne de leur proie. Je me couche dans les ombres et j’observe les voleurs. Le brun et la blanche sont énormes comme des bêtas…
Le zêta ramperait aussi à ma place…
Je n’ai aucune chance. C’est leur proie et ma défaite.
Ils nettoient l’élan, broient les os, il ne reste plus grand chose… Le vieux brun se lèche les babines et me toise avec un sourire carnassier.
Je suis le prochain.
Je m’écrase encore, la truffe dans la neige. Il approche, et la louve le suit. Ils me cernent et tournent.
Le bâtard est seul ? s’amuse le vieux brun.
Laisse-moi…
Le bâtard est seul, il est faible, il est blessé.
Je grogne.
Tais-toi, bâtard ! Le charisme de la louve me lamine, je termine en couinant.
Mangez pas le louvard. Notre promesse… laissez le cannibale à l’arène, souffle le noir.
Je suis, la furie de Riveren. Je n’ai pas de promesse et que des proies, fait froidement la blanche.
Je tremble, je ne regarde pas, le brun approche encore, son souffle ensanglanté me nargue.
Le bâtard est seul, faible et blessé. Des plaies de loups sur toi. Bâtard, qui te blesse ?
Tourne l’œil, remue le museau. Je réponds : Les borgnés. Il faut fuir, les borgnés, vieux loup…
Il se recule, lève son charisme. Il jappe à la louve : Furie, ceci n’est pas une proie. Frère Noir a raison. Laissons le bâtard vivre et tenons la promesse de ne pas dévorer les nôtres.
Le charisme de la louve s’éteint aussi vite. Mon pelage est trempé de neige, je ne veux pas prendre le risque bouger. Elle passe, tout près, et je n’existe plus. Elle retourne à la carcasse dans le silence.
Mais le brun reste et me surveille bien.
Tu as une meute, louvard ?
J’acquiesce en penchant la tête.
Où ?
Je sais pas, vieux loup… je cherche. Ceux qui veulent faire tomber l’arène.
Le noir jappe, remue la queue. Ça s’agite, ça s’explique. Ils s’adoucissent.
Les libérateurs, fait la louve. Les bons humains.
Ils sont partis en direction de –
Frère Noir ! Tais-toi ! claque le brun. Tais-toi. Le louvard est à nous.
Le noir grimace du museau puis relève les babines, pas d’accord. Le vieux loup veut me garder, me maintenir à son groupe et me soumettre. Aucun loup brun ne refuse un hybride dans ses rangs : nous sommes des armes de puissance. Mais je n’en peux plus d’être utilisé pour tuer, d’être enrôler pour mon corps et de me faire saccager l’esprit, encore. La détresse m’étreint, d’un coup et je couine : Je veux trouver ma meute…
Il veut trouver sa meute, oméga, ose insulter le noir. Laisse-le chercher sa meute.
Le vieux brun claque des mâchoires : Je ramène le bâtard à mon Alpha.
La furie s’ébroue et gronde : Ton Alpha, jamais il n’est venu te chercher. Jamais il te reprendra pour un bâtard qui tient à trois pattes. Le bâtard… nous encombre, les borgnés le traquent… Les louvetiers me suffisent, oméga.
Le noir acquiesce : Laisse le petit chercher sa meute.
Le vieux brun, je comprends, n’est rien qu’un oméga, un lycan banni par l’Alpha Brun.
Lui, le vieux, avec cette taille, il aurait pu être un bêta.
Jamais je n’ai entendu parler d’un bêta banni par Gabriel…
Ou j’étais trop petit…
Le vieil oméga tranche : Je connais, le bâtard, je connais son père. Je le ramène à Gabriel. Ça vaudra ma place.
Le grognement de haine me fait bondir sur pattes, retrousse les babines.
Bâtard, garde tes crocs, ou je ne ramènerai que ta fourrure à ton père.
Il n’est rien qu’un oméga en exil qui veut racheter sa place.
Il veut me ramener à Gabriel qui me vendra à mon père. Je ne veux pas y retourner. La folie croissante, les fronts, la steix, l’horreur, la torture…
Il se détourne un instant vers la louve qui proteste et je détale. Cours. Je cours. Je cours et il n’y a que l’oméga à mes trousses. Je tire sur mes os, sur mes muscles, sur mes blessures et je file plein nord, là-bas, rodent les borgnés et ils sèment leur odeur partout. Le vieux s’agace, il veut me faire plier avec son charisme, mais je crains mon père plus encore. Je me détruits physiquement pour tenir la vitesse et je le mène en plein territoire des borgnés. Il finit par me laisser décamper.
Il aboie : Ta meute est partie nord-ouest, pour les territoires des deux villes des steppes. Jusqu’à un autre jour, survis, bâtard !
Son charisme se vrille en volonté, et me pousse, léger, sur la neige. La décharge d’énergie, il m’en insuffle et je cours.
Un bêta aurait pu me rattraper.
Je suis reconnaissant qu’il ne l’ait pas fait.