Primneige 3650, Riveren
Batiste
Les premières neiges étaient tombées avec les vents hivernaux. Les ours blancs étaient rentrés en hibernation. J’ai parié avec Fernand. Quels trappeurs allaient se risquer à en ramener ?
Je suis tout seul à garder la boutique ce soir. La colère du vent s’est calmée avec le crépuscule. Je regarde la trotteuse de la montre battre la seconde. Dix heures passées. Quatre heures que je n’ai pas bougé, je n’ai pas eu faim et n’ai même pas pris la peine d’allumer les lampes. Aucun trappeur n’est passé. Qui oserait sortir avec un temps pareil aussi tard la nuit ? J’entends Fernand ronfler dans la chambre de l’arrière-boutique. Je n’ai pas sommeil. Je continue de suivre la course de l’aiguille. Le temps avance sans moi. Le temps court et les regrets restent.
Une silhouette à l’extérieur me détourne de la trotteuse. Je rajuste ma gavroche grise. C’est Sisko, l’une des trappeuses sans guilde des environs et la plus jeune, aussi. D’aussi loin que je me souvienne, elle a toujours été là. Comme tous les orphelins de cette époque, elle s’est toujours débrouillée seule. Elle loge à l’auberge de Golfy, quelques rues plus loin et paye son loyer avec les prises qu’elle ramène. Elle ne s’arrête jamais.
Elle pousse brusquement la porte. Elle a toujours ses sourcils froncés et ses yeux clairs animés par cette hargne. Ses cheveux sauvages sont tressés à la façon des guerrières du Royaume du Nord. Je me demande ce qu’elle fait aussi loin de sa patrie.
Comme d’autres, elle n’a sans doute pas eu le choix.
Elle tire derrière elle un traîneau sur lequel repose le pelage d’un ours blanc. Elle n’est pas si différente de la trotteuse. Lorsqu’elle referme la porte, elle me toise, toujours avec ce regard froid. Je considère le pelage quelques instants puis je pose mes mains à plat sur le comptoir. Je soupire, rajuste ma gavroche et me lève alors qu’elle approche.
« 80, je dis.
- 100. »
Avec elle, la négociation était toujours un calvaire.
« 85. »
Sisko
Je pose mes poings sur le comptoir, bien face à lui. Avec lui, la négociation était toujours un enfer.
« 95.
- 85.
- Je ne descendrai pas.
- Je ne monterai pas. »
Il m’agace.
« 95 ou je vais chez Igor.
- Le prendra pas pour plus de 75. »
Il bluffe. Ou peut-être pas…
« 95.
- 85.
- Prends-lui pour 92 ! » coupe Fernand en sortant de l’arrière-boutique, une main sur son dos douloureux.
Batiste disparaît sous sa gavroche et quitte le comptoir, las. Je ne laisse rien paraître, Fernand peut être dur en affaire parfois et je suis fatiguée de la journée.
« 92. »
L’ancien prend place ouvre la caisse et fait rouler les Fenworks sur le comptoir. Je vérifie le compte avant de les faire glisser dans ma besace.
« Merci.
- Au plaisir de faire affaire avec toi, Sisko. »
Je pousse le pelage sur le parquet, récupère mon traîneau et m’en vais, laissant une bourrasque glaciale s’engouffrer dans la boutique. À peine la porte claquée que je me fais bousculer par une bande de gamins.
« Pessière ! Regardez où vous allez !
- Un loup de Marbre ! Les louvetiers ont ramené un loup de Marbre ! » s’esclaffe l’un des marmots.
Un loup de Marbre ? Ça existe encore ? J’ai un regard pour les deux tanneurs. Ils ont entendu, eux aussi. Fernand me rejoint sur le perron et son neveu retourne dans l’ombre de l’arrière-boutique.
« Le petit môme a bien dit loup de Marbre ?
- Ouaip.
- Qu’est-ce qu’il foutrait si loin du Grand Continent ? »
J’hausse les épaules et je suis les enfants, laissant le vieux à la porte de sa boutique. Il devait en avoir vu, lui, des loups de Marbre, dans sa jeunesse. Trente-trois ans que le Gouvernement a rasé leur territoire, mettant un terme à une décennie de guerre. Il se dit aussi que les derniers survivants ont été tués dans la destruction de Vergorance, il y a sept ans.
Je passe dans la Grande Avenue qui divise les quartiers ouest et est. Au sud, elle mène aux maisons closes et aux baraquements insalubres. Au nord, trône l’arène et ses milliers de voûtes en roche noire. L’édifice domine la ville. Les louvetiers y enferment les loups et les font s’affronter dans des combats à mort. J’y ai déjà mis les pieds. La chaleur y est étouffante autant que les odeurs de viscères et de sang. Dans les immenses gradins, le public est fou. J’en ressortais toujours avec un acouphène et la voix cassée. Ils y distribuent bières, kerkovs, fraîches, vins, charcuteries, confiseries et autres apéritifs pour mieux profiter du spectacle. L’arène est au centre des gradins. Un parterre circulaire sableux de vingt mètres de diamètre couverte par une cage en barreau d’argent pur d’une bonne dizaine de mètres de haut. Les loups viennent des cachots souterrains et rentrent par deux herses. J’ai déjà parié une ou deux fois, sans succès.
Une perte de temps, et d’argent. Relever les collets et dégivrer les pièges à ours me rapporte davantage. Et si je veux me payer une place pour remonter sur le Grand Continent, il faut continuer de travailler, de négocier avec le boucher et le tanneur – et éviter le neveu de celui-ci : il est trop dur à la négociation. C’était trapper ou se prostituer. Et je suis Nordique, chasser et survivre sont dans mon sang. Vendre son corps est une humiliation.
Primneige est bien là, les premières neiges déroulent un tapis blanc jusqu’à l’arène. Il y a une telle effervescence devant le bâtiment que je dois bousculer les commères pour me faufiler à travers la foule. J’aperçois la bête qu’ils ont capturée.
Un loup de Marbre comme j’en ai vu en peinture, en fresque, en dessin. Des yeux d’un rouge vif perçant à travers sa muselière en flexus – un alliage d’acier et d’argent. Sous son pelage, des muscles saillant se crispent. Noir sur le dos, crème sur le reste du corps. Un loup de Marbre. À quelques pas. Les louvetiers, tous habillés de fourrures lupines, lui ont enchaîné les pattes au flexus. L’animal secoue la tête, cherche à se débattre, mais le métal lui ronge la peau et il laisse derrière lui une trainée de sang. Si certains couinent en approchant de l’arène, d’autres grondent comme les tremblements de terre. Il est de ceux qui grondent et qui retroussent les babines. Le cri du prédateur. J’estime sa taille d’un coup d’œil : un mètre cinquante au garrot. Un pelage encore duveteux. Celui-là n’est pas bien vieux.
Alors si celui-là n’est pas vieux, ça signifie qu’il existe des loups de Marbre pour se reproduire encore aujourd’hui. Pessière... je n’aime pas cette idée.
J’en ai assez vu. Je regagne l’auberge de Golfy. La taverne est vide. Tout le monde est sorti voir le phénomène. Je m’enferme dans ma petite chambre, nettoie mes couteaux de chasse à la lumière des bougies avant de me coucher. Demain, je trappe le sanglier.
Batiste
Depuis le toit de la boutique, j’observe l’effervescence de loin. Toute la ville est réunie devant l’arène, comme une marée noire au pied de l’édifice. Je les entends clamer.
Je les entends encore clamer au-dessus de ma tête.
Le public ne se lasse jamais de leur mort.
Jusqu’à la haute charpente, les gradins qui grimpent…
Je suis pris de sueurs froides.
La steix par pitié.
Je retourne dans la chambre par la fenêtre.
Le souvenir ne me lâche pas.
Fernand était allé voir. Ce soir, la lune brille trop fort. Et la trotteuse de la montre est infernale. J’ouvre précipitamment le tiroir de la table de chevet.
Je veux hurler ! Laisse-moi pleurer !
La steix !
Mes mains qui tremblent.
Je ferme la fenêtre mais le public continue de hurler.
Je saisis les feuilles de steix séchées et la pipe de Fernand.
Je l’allume, j’attise les braises et j’inspire à pleins poumons.
Le monstre gronde.
Je ne veux pas être fou.
La réalité s’est troublée autant que le souvenir.
Je me sens tomber sur le matelas.
Tout se mélange.
Je ne suis plus vraiment là.
J’ai beau inspirer la steix, le cauchemar persiste.
C’est trop tard. La crise est là.
« Tu m’as tuée. »
J’aurais beau gémir...
Et Vergorance brûle encore.