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La fille du Premier

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Par Sim

Primneige 3650, Nanama

Merida

Je compte les fen que les passants ont bien voulu me donner. J’inspecte les petites piécettes de cuivre frappées par le sceau de l’aigle de Ville-Centre. Quinze fens, tout de même.

Ce couple qui passe… Je saisis le livre de leur âme.

Lui, Donald, un fervent milicien, fier de la justice de Ville-Centre, tout juste dans sa première année de service. Il se voyait déjà accomplir grands exploits et sauver les plus faibles des criminels dénaturés et des loups ensauvagés. Il se voyait déjà grand vétéran Maréchal, honoré par des dizaines de décoration. Il aimait scander et vibrer au pas avec ses camarades d’armes, le Cœur de l’Aiglier Saintes, hymne de Ville-Centre.

Elle, Diana. Couturière et tisserande, première fournisseuse des casaques des casernes de Riveren et Coméolex. Elle aimait quand le fil glissait droit, que l’aigle, fier, gris sur son champ vert, prenait vie. Elle aimait choisir la teinte la plus fière, celle qui éclate au soleil. Elle aimait voir son œuvre accompli sur les torses bombés des miliciens protecteurs. Elle aimait aussi enlever cette casaque à Donald. Elle la gardait près d’elle, la nuit, lorsque les missions le menaient dans d’autres cités.

Bon, ce sera le Cœur de l’Aiglier.

Je raccorde rapidement mon gros bourdon et ma mouche pour attraper la bonne tonalité, et je lance ma vieille à roue.

Bien sûr, je maîtrise les harmoniques complexes de ce chant.

Lorsqu’ils daignent me laisser une petite poignée de fen dans la housse de ma vieille, je les remercie avec un doux sourire d’orpheline. Dix fens, au total. Les gouvernementaux sont toujours généreux lorsqu’ils entendent quelqu’un capable de jouer leur hymne.

Je les regarde passer dans leurs riches habits.

Que je tiens en horreur Ville-Centre et sa politique militaire. À s’immiscer dans les cultures de chaque cité-libre – partout. À y imposer ses miliciens, ses louvetiers, ses arènes, sa justice sans procès, sa monnaie, son patriarcat… Soumettre les peuple au culte du génocide passif des lycans – quitte à gaspiller la vie des innocents. Ce système a séduit mon frère aîné, Leroy, et il en perdu son humanité.

Et moi, je me retrouve là, seule orpheline au milieu des rues.

La soirée n’est pas finie. Tant qu’il y a des soulards qui déambulent, il y a des âmes à lire et des fen à se faire. C’est toujours mieux payé que la distribution des journaux…

Soudain, j’intercepte deux âmes amies.

Emily, avait seize ans et était une voisine de l’orphelinat de Castamier. Petite, ses parents pauvres commerçants, la laissait aller jouer dans la cours des orphelins. Malicieuse et adepte d’une justice qui lui était propre, elle était toujours en quête d’une niaiserie à faire. Elle était revenue de son service militaire en thermie de l’année passée encore plus rusée et audacieuse qu’elle ne l’était déjà. Ce soir, elle s’était faite belle et séduisante, rien que pour détrousser les pervers qui oseraient un peu trop s’approcher d’elle. Elle avait déjà deux bourses volées à sa ceinture.

Joris avait dix-sept ans et était un camarade de chambre de l’orphelinat de Castamier. Toujours tranquille et nonchalant, il travaillait aux champs pour un grand cultivateur. Payé au lance-pierre, il rêvait parfois de s’en aller vivre seul en forêt mais il avait trop peur des loups pour s’y risquer. Il aimait sculpter le bois et regrettait de ne pas être l’apprenti du menuisier. Ce regret, il le noyait de plus en plus souvent dans la drouge et se tentait parfois à la steix. Avec ses vapeurs, s’en allaient ses peines.

Je m’arrête de jouer. En les regardant approcher.

« Merida ! Devine ce que je cherche ce soir ! » s’exclame joyeusement Emily.

J’échange un coup d’œil amusé avec Joris. J’hausse les épaules. « Un pointeur ?

- Trop forte ! Comment tu as deviné ? »

J’ai lu tes pensées.

« Je commence à te connaître, après toutes ces années…

- Oui, oui, bon… Est-ce que tu en as repéré un ? » me demande-t-elle en s’accroupissant près de moi.

Elle et Joris ont les traits de tous les natifs de Lavergo. La peau mate, badigeonnée de tâches de rousseur, les cheveux raides, épais et noires, les mâchoires rondes et un petit nez. Ils ne sont pas très grands, élancés et très souples. Emily, particulièrement, a une posture et des gestes très élégants et assurés. Elle attire le regard, exactement ce qu’elle veut pour duper ses cibles.

Je passe un regard dans la rue en faisant mine de chercher quelqu’un alors que j’ai déjà lu et identifié deux pointeurs dans le bar d’en face.

« Le type à la veste… verte à carreaux. Avec ses bottes noires. »

Joris tire sur sa roule de drouge : « Celui qui boit un vin nordenic ? »

Je feins de vérifier. « Oui, celui à droite de Gaffeur. »

Un sourire s’étire sur le jolie minois d’Emily. Elle rajuste son manteau pour mettre en valeur sa poitrine et nous fait un clin d’œil. « Je reviens vite, restez-là. »

Nous la regardons s’engouffrer dans le bar. Joris me propose sa drouge mais je décline. Je préfère ne pas toucher à ces choses-là… J’en ai lu des âmes détruites par ces maudites herbes.

Je range ma vieille dans sa housse.

« Un jour, ça finira mal pour elle. Il suffit qu’elle tombe sur le mauvais gars… » murmure Joris.

J’hausse les épaules avec un triste sourire. « C’est pour ça, que nous, on reste toujours en arrière. Au cas où ses tours tournent mal. »

Il me considère avec un air sceptique. « Un fermier armé d’une roule et une petite vielliste ? On va la défendre avec quoi ?

- Des mots bien choisis et un chantage efficace.

- Il n’y a que toi qui sais faire ça… »

Je me contente de sourire.

On regarde le ciel nocturne se couvrir et les petits flocons qui flottent poétiquement sur le pavé.

« Ça s’annonce neigeux ce soir. Tu vas dormir où ? me demande-t-il.

- J’ai de quoi payer une nuit à l’auberge de Woki.

- Tu as encore une place à l’orphelinat, tu sais. Jusqu’en thermie, au moins.

- Je sais. »

Il sait pourquoi je ne veux pas y retourner. Il n’insiste pas et me met dans la main dix fens. C’est sa paye à la semaine. De quoi dormir deux nuits de plus chez Woki. Le prix pour trois miches chez le boulanger.

« Joris…

- Tu en as plus besoin que moi, et c’est le butin qu’Emily m’a partagé. Tu ne me voles rien, ne t’inquiète pas pour ça.

- Merci… »

Emily ressort en tirant la langue, une bourse dans la main. « Eheheh ! Regardez-moi ça ! Vingt-cinq fens ! » Elle nous distribue cinq fen chacun et puis garde le reste pour elle pour aider le commerce de ses parents.

Mes deux amis m’accompagnent jusqu’à l’auberge de Woki, m’embrassent puis s’en repartent déambuler dans les rues qui s’enneigent.

Je les reverrai demain lorsque je distribuerai le journal au kiosque.

Je pousse la porte de l’auberge et Woki m’accueille avec un grand sourire. Cette ancienne professeure de vielle à roue a transformé une petite école vétuste et abandonnée en abris pour ceux qui cherchent à s’en sortir. Elle me connaissait avant que mon frère Leroy n’entre à la milice. C’est elle qui m’a appris la vieille à roue dès toute petite. Comme elle s’occupe ponctuellement des enfants de l’orphelinat de Castamier et que j’y suis restée un certain temps, elle a pu continuer à m’enseigner.

La professeure Woki était fière d’elle.

Ça me fait toujours du bien de la voir.

Mais je ne suis pas la seule à la rue et Woki a de quoi faire. Entre les cours qu’elle donne au conservatoire de Nanama, son deuxième travail à Castamier et son auberge qu’elle ouvre aux saisons froides, elle essaie surtout de s’en sortir elle-même et de payer l’école à ses petits-fils.

Elle les a à charge depuis que sa fille aînée, milicienne, est morte en héroïne sur les fronts de Wesniat. Ses deux autres enfants sont louvetière à Riveren et étudiant en physique à Vartiostar. Ils rentrent rarement à Nanama.

Ses deux petits garçons courent à travers le dortoir.

« Vous n’êtes pas couchés tous les deux ?

- Il y a pas école demain ! me lance Tobias.

- Il y a pas école ! Il y a pas école ! » chantonne Yvon.

Ils ont le teint moins sombre que celui de leur grand-mère westrienne. Ils disparaissent à l’étage. Ils me rappellent mes frères… Lorsqu’on courrait dans la ferme, on rigolait bien. Stepan et Leroy finissaient toujours par se battre. Stepan a toujours eu le sang aussi chaud que le fer qu’il travaillait dans la forge. Mais le traître, ça a toujours été Leroy.

Woki m’offre un feuillon de gingembre et la tasse infusée aux arômes épicées me réchauffe les mains.

« Tu devrais retourner à Castamier. T’aurais un toit, au moins jusqu’à tes quinze ans. C’est en thermie, je crois...

- Si je reste à Castamier, je serai dans les petits papiers de la milice pour le service militaire.

- Ils viendront te chercher de toute façon, tu sais. Ils savent que tu traînes dans les rues, ils te voient.

- Oui, mais avec ma gueule, ils me pensent plus jeune et ça me laisse un sursit.

- Ah ! Et comment tu peux en être aussi sûre ? »

« Je le lis dans leur âme à chaque fois que je les croise. » Je ne peux pas lui répondre ça. Personne n’est au courant pour mon pouvoir. Personne ne doit l’être.

« Et si Castamier te dénonce ? insiste-t-elle.

- Encore faudrait-il qu’ils se souviennent de moi. Et Castamier a autre chose à faire que de dénoncer les orphelins des rues qui ne sont pas recensés, tu ne crois pas ?

- Pourquoi tu refuses le service militaire à ce point ? Tu n’es jamais allée à l’école, cela te permettrait d’apprendre…

- Je veux apprendre la musique. Ça ne m’apprendra pas la musique, ça m’apprendra la guerre. Je ne veux pas faire la guerre. »

Je veux venger ma famille.

« Très bien, très bien… Mais au moins, t’aurais un toit, des camarades sur qui compter et une petite rémunération…

- Il est hors de question que je mette les pieds dans une caserne milicienne, est-ce que je suis claire ? » je m’agace.

C’est la milice qui a brûlé ma ferme. C’est la milice que mon frère Leroy a intégré. Ils ont tout brûlé : l’étable, les pâtures, les planches de légumes. Ils ont égorgé les chevaux, les chèvres, décapité nos cailles, ils ont violé ma mère et ils l’ont exécutée avec mon père. De moi, Leroy a eu pitié. Je le sais, je l’ai lu.

Woki sait ce qui est arrivé à sa famille.

Après un instant de silence, elle tente à nouveau :

« Le service militaire peut se faire auprès des louvetiers, de l’armée ou de –

- Je suis ni trappeuse, ni en assez bonne condition physique pour avoir cette chance-là. Pour la dernière fois, je ne mettrai pas les pieds chez les gouvernementaux. Je ne veux pas.

- Merida, sois raisonnable…

- Je ne veux pas. Je préfère encore crever sur le pavé. Si tel sera, que Marcy m’exhausse ! »

Il y a longtemps que je ne crois plus en Marcy, mais Woki est une fervente adepte de cette religion et ne prend pas les jurons de ce genre à la légère.

Woki était outrée par des propos aussi graves mais elle saisissait finalement le ressentiment de Merida.

Peut-être me laissera-t-elle tranquille là-dessus pour quelques temps.

« Je veux juste t’aider Merida.

- Je sais. Je suis désolée que tu n’y arrives pas. Il n’y a rien à faire pour moi. Merci pour le feuillon… »

Je lui rends la tasse et je pars au dortoir sans un mot. Je prends le temps de sonder les âmes autour de moi pour savoir avec qui je vais partager ma nuit.

Une famille de fermiers aux abois après les dernières taxes, Janos l’ivrogne au cœur brisé, Bérengère qui souffrait de syphilis et que la maison close n’acceptait plus, une lycane noire et un partisan révolutionnaire.

J’identifie la lycane et le chien d’un coup d’œil. A choisir, je préfère encore dormir avec la milice, mais il se met à neiger fort dehors alors je me résigne. J’essaie de me rassurer en lisant plus exhaustivement leurs âmes.

La lycane noire, Etton Elisabël était une lambda solitaire en errance depuis quelques années. Elle survivait surtout de la trappe et se réfugiait dans une cabane qu’elle avait construite elle-même dans les marais de l’Erek. Mais dernièrement, des borgnés étaient venus pour la recruter au nom de Goet Guillaume. Les lycans que Guillaume ne recrute pas sont des lycans morts. Elle espérait les avoir semés et souhaitait surtout se reconstruire une cabane dans les steppes nanamoises et se faire oublier. En espérant que les louvetiers de Riveren ne rôdent pas par ici… La lune était nouvelle ce soir, et son loup, calme. Aussi s’était-elle payé le luxe de coucher au chaud dans l’auberge de Woki.

Freinard Emile, originaire de Vartiostar, était un ancien voleur récidiviste qui avait trouvé sa rédemption auprès des Révolutionnaires. Il avait travaillé honorablement comme marchand grossiste à Riveren. Parmi ses caisses de vivres, il faisait parfois passer des armes pour les Révolutionnaires. Sinon, il détournait certaines marchandises, trafiquait la comptabilité et les stocks, ou sabotait certaines livraisons. Et pour son plus grand malheur, il avait été dénoncé à la milice de Riveren. Prévenu à temps par une lettre espionne, il avait pu s’enfuir en volant un cheval. Sa route le menait ici. Il était très inquiet pour la suite…

Finalement, je ne risque pas grand-chose d’eux. Ils ne sont pas venus pour moi mais je vais quand même rester sur mes gardes concernant le chien. Les Révolutionnaires sont au moins aussi dangereux que la milice.

Je retire le manteau qui a appartenu à mon frère Casper, mes bottes de cuir usées et j’utilise la housse fatiguée de ma vielle à roue comme coussin de fortune. Les couvertures sont chaudes est douces, elles sentent la lavande de la lessive de Woki.

Je serre contre moi le manteau de feutre vert de Casper. À force de le porter quotidiennement, il a fini par se trouer. Bien que je détienne toutes les connaissances sur les différentes techniques de coutures, je n’ai pas de matériel pour le réparer comme il le mériterait. J’ai dû le rafistoler et improviser avec du fil grossier que j’ai volé.

Casper voulait être médecin, il étudiait avec abnégation et j’ai encore dans ma bibliothèque tout ce qu’il avait appris. Mes parents n’étaient pas bien riches comme fermiers, ils n’avaient pu payer l’école qu’à Leroy et Casper. Stepan préférait la forge à l’étude, et moi, petite dernière, je n’oubliais rien de ce que les autres savaient. Nous deux n’avions pas besoin d’école.

De toute façon, en tant que seule fille et seule enfant adoptée de la famille, j’étais traitée différemment. Ils ont toujours voulu me tenir à l’écart du monde. Ils me protégeaient. Vers mes huit ans, mes pouvoirs ont commencé à se développer et j’ai découvert des vérités sur la réalité que les enfants ne devraient pas savoir.

Uldric et Féréoline sont mes parents, ils m’ont aimée et protégée comme s’ils m’avaient enfantée.

Mais celle qui m’a enfantée, c’est Galia Cériss, le Premier Héraut des Révolutionnaires.

Je suis la nièce du Maréchal des services de renseignements gouvernementaux de Ville-Centre, Galia Caïto.

Et personne ne sait que j’existe.

Pour mon plus grand malheur, j’ai hérité des pouvoirs télépathiques de ma famille. Alors évidemment que si mon existence était sue, les Révolutionnaires et Ville-Centre s’arracheraient mon pouvoir.

La guerre entre la Vague Noire et la Belle Alliance ne m’a jamais intéressée. Elle est lointaine, sur un autre continent et ne m’a jamais concernée jusqu’à ce que Leroy exécute notre famille.

Il y a longtemps que j’ai compris que la guerre entre humains et lycans ne prendra jamais fin. Les lycans sont trop sauvages et les humains sont trop serviles. Si Vergorance n’est pas parvenue à mettre un terme à la guerre de nos différences, rien n’y parviendra. C’est écrit d’avance. J’ai lu assez d’âmes de miliciens, de chiens, de lycans et d’innocents pour le savoir. Ils sont tous mauvais. Ils sont tous bons. Ils ont tous leurs forces. Ils ont tous leurs tares. Ils ont tous tort. Ils ont tous raison.

Ce qui me concerne, dans cette existence, c’est comment j’accomplirai ma vengeance. Leroy est un milicien, mais il aurait tout aussi bien pu être un chien.

Ce qui me concerne, c’est quel prix Leroy paiera pour avoir assassiné Casper, le plus candide des enfants. Quel prix Leroy paiera pour avoir menti à ses camarades de milices. Quel prix Leroy paiera pour avoir accusé Stepan. Quel prix Leroy paiera pour avoir brûlé notre ferme, nos terres et abattu nos animaux. Quel prix Leroy paiera pour avoir laissé Mère à la cruauté de ses camarades. Quel prix Leroy paiera pour les cordes qui ont pendu nos parents. Quel prix Leroy paiera pour avoir torturé Stepan jusque là. Quel prix Leroy paiera pour la dague qu’il a plantée dans son cœur. Quel prix Leroy paiera pour mes cris, mes larmes et mes supplications. Quel prix il paiera pour avoir trahi sa famille.

J’ai lu toutes ses pensées. Je vais toutes les lui faire payer. Je vais lui relire chacune de ses pensées. Je les ai. Et à chacune de ses pensées, je lui ferai payer cent fois sa peine.

Que Marcy m’exhausse même si j’en renie toutes ses leçons.

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