« Le plus difficile n’est pas de voir le mal, mais de décider ce que l’on fait une fois qu’on l’a vu. »
Marcelin le Saltimbanque, Pérégrinations dans les Trois Pays
Le lendemain, la lumière n’avait plus de contour. Nulle aube franche : seulement un ciel pâli à force d’avoir pleuré toute la veille, un ciel usé d’épuisement. Les toits suintaient, les flaques dormaient au creux des ornières.
On se contenta de peu : un quignon de pain dur, quelques gorgées d’eau froide, et ce mutisme qui collait aux lèvres. Les gestes étaient lents, retenus, chaque mouvement risquait de réveiller quelque chose enfoui sous la terre.
Gratte donnait les ordres comme on tousse : brusquement, sans souffle pour les répéter, sans regard pour les hommes. Vif, lui, qui chantait d’ordinaire dès l’aube, mâchait ses mots au lieu de les laisser voler ; ses yeux étaient pris ailleurs, tournés vers un lointain que personne d’autre ne voyait.
Nuri et Marjine les suivirent jusqu’aux champs, mais leur esprit demeurait en arrière, au bord de la grange close, là où pendait un cadenas trop neuf, trop luisant, un œil étranger dans la rouille familière. On reprit le travail, sans âme. Les corps savaient quoi faire ; les mains, seules, continuaient. Les betteraves sortaient de terre une à une, têtes rondes, visages blafards couverts d’argile.
Dans le frottement de la binette et le tranchant des feuilles coupées au ras, Nuri entendait le bruit de la nuit : ce grattement obstiné qui n’appartenait ni au vent, ni aux bêtes, ni aux arbres. Marjine, elle, se penchait si bas que ses cheveux frôlaient la terre. Ses doigts touchaient l’humus comme on touche une blessure. Parfois, ses mains tremblaient malgré elle, car le souvenir de ce qu’elles avaient frôlé la nuit précédente remontait sous sa peau.
La nuit suivante, nul ne trouva le repos. La paille était glacée, les murs suintaient d’humidité, et dans le noir, chacun gardait les yeux ouverts.
Puis le grattement revint.
Plus net. Plus désespéré. Ce n’était plus un appel pour sortir, mais pour rester en vie.
Nuri se leva sans un mot. Marjine se tenait déjà près de la porte, les yeux fixés vers l’obscurité. Ils traversèrent la cour noyée d’humidité. Les arbres frissonnaient, les seaux renversés luisaient d’une eau froide. Nulle chouette, nulle brise : seulement le souffle humide de la nuit.
La grange close les attendait, massive, muette. Le cadenas brillait sous la lune voilée. La chaîne, gonflée par la pluie, respirait au rythme de la nuit.
Le bruit cessa lorsqu’ils approchèrent. Puis reprit, plus faible, mouillé, obstiné.
À côté d’un tonneau, un vieil outil oublié ; un lourd pied-de-biche, tordu par les ans, taché de rouille, semblait les attendre, lui aussi. Nuri le prit sans un mot. Le métal était froid. Il leva l’outil, l’enfonça dans le maillon de la chaîne. Le fer grinça, résista, puis céda dans un souffle rauque.
Nuri poussa la porte.
Sous sa main le bois gémit ; les gonds expirèrent un soupir de cave, de tombeau mal refermé. Alors l’obscurité, vaste, humide, leva doucement ses paupières.
Une haleine leur monta au visage ; froide, acide, un souffle mêlé de chaux moisie, de paille croupissante, et plus loin, ce secret honteux : l’odeur chaude d’un être encore accroché au monde.
La lanterne fut avare de lumière, mais ce qu’elle montra suffit à glacer les veines.
Dans un lit de boue, de paille pétrifiée et de chaux durcie, gisait un corps, encore vivant, accroché à la vie comme un clou au mur qui s’écroule.
Un homme, ou peut-être un grand adolescent, difficile à dire, moitié pris dans la croûte blanchâtre, les jambes noyées sous cette pierre molle, craquelée comme une peau de serpent malade. Sa peau luisait, grise, tremblante et translucide. Deux trous, nets, perçaient ses joues : par là s’échappait son souffle, sifflant, le vent dans les fentes d’un cercueil. Ses lèvres, fendues, remuaient à peine et laissaient fuir ce souffle brisé, mêlé de sang et de nuit.
Sa main droite griffait la terre d’un ongle obstiné. Grattement sec, maigre rappel de sa présence. Ce bruit n’appartenait ni à l’homme ni à la grange, mais à la peur elle-même.
Marjine recula. Ses doigts tremblaient contre sa bouche. Elle voulut tracer un signe, mais ses mains retombèrent, mortes de stupeur.
Nuri, lui, s’agenouilla. Dans sa poitrine, quelque chose se serra jusqu’à la douleur. L’homme avait un œil ouvert, l’autre, gonflé et cimenté par la chaux, demeurait scellé. Dans l’œil vivant, il n’y avait ni plainte ni effroi, seulement une fatigue immense et une question nue : est-ce qu’il reste quelqu’un, quelque part ?
Le souffle râpa sa gorge, passa par les deux trous de ses joues, produisant un murmure funèbre qui rappelait un violon fendu qu’on force à chanter.
Sa main chercha, fouilla le vide, râcla son flanc, le sol, la paille. Était-ce prière ? Ou simple refus de disparaître ?
Alors, Marjine avança la main. Son pouce toucha la joue meurtrie. La peau était vivante. Elle retira sa main, brusquement.
Puis dans l’ombre, elle dessina : un cercle, puis deux pointes vers le bas. Tombe ? Enfer ? Ou bien : qu’avons-nous laissé faire ? qu’avons-nous trouvé ?
Nuri ne répondit pas. Il avait la bouche pleine de silence et de cendre.
Il se releva, regarda une dernière fois l’œil unique, ce souffle qui passait par les plaies des joues, ce secret qui refuse de mourir. Puis il referma la porte comme on ferme les lèvres d’un mort.
À l’aube, Gratte les attendait.
Il ne cria pas. Ses yeux n’avaient ni colère ni reproche, seulement une fatigue, la même que celle des pierres au bord du chemin. Son regard glissa vers leurs bottes, croûtées de chaux blanche et cela lui suffit.
Ses doigts, sans qu’il y pense, vinrent gratter sa poitrine. Il enfonça l’ongle jusqu’au sang, la démangeaison venait de l’intérieur, de là où se logent les fautes qu’on ne savait pas nommer.
— Vous savez maintenant.
Sa voix était basse, nue, défaite d’orgueil. Il parla, face au matin gris, sans les regarder.
— C’était un accident. La pluie, le toit qui cède, la charrette lourde. Ils dormaient là, des gens de rien, de passage. Quand la poutre est tombée… ça a été vite. Très vite.
Un souffle rauque secoua sa gorge.
— Ils ne bougeaient plus. On a cru qu’ils étaient morts. Tous. Alors on a fait ce qu’on fait. La chaux. Pour que ça ne sente pas… pour que les bêtes ne viennent pas fouiller. Pour protéger la ferme… les vivants.
Il eut un frisson, imperceptible.
— Lui… on a cru aussi. Ou peut-être qu’on n’a pas voulu regarder longtemps. C’est pareil.
Les mots s’arrêtèrent là, étranglés.
Vif apparut derrière lui. Il tenait sa casquette entre ses mains, tordue entre ses doigts dodus. Son visage, d’ordinaire rieur, semblait plus vieux que l’hiver. Il demanda simplement :
— Il est vivant ?
Nuri acquiesça. Vif ferma les yeux. Ses cils tremblèrent à peine. Gratte finit par parler :
— Si ça s’ébruite… on nous prendra tout. La terre, les bêtes, le pain… On dira que c’est notre faute. Peut-être que ça l’est. Peut-être pas. Mais la corde sera déjà prête.
Il leva les yeux vers Marjine, puis vers Nuri.
— On n’est pas de mauvais bougres. Vous le savez, hein ?
Il ne demanda pas pardon. Il ne mentit pas non plus. Ils s’éloignèrent, et le silence resta.
Le vent passait sous la porte de la grange, respirait par les fentes ou bien une poitrine malade. Par moments, le grattement revenait, pas fort, pas pressé, fidèle, un cœur obstiné qui refuse de s’éteindre.
Marjine s’accroupit. Dans la boue, elle trempa ses doigts, et traça un trait sur la pierre. Puis un autre. Puis un troisième. Trois traits. Trois jours ? Trois morts ? Trois battements contre l’oubli ?
Nuri, debout, fixait la porte fermée. Une pensée lui vint, nue, tranchante : si on l’ouvre, tout bascule. Si on ne l’ouvre pas, tout bascule aussi.
Marjine leva les yeux vers lui. Aucun pleur. Juste cette attente immense, qui ne demande ni mots ni gestes, seulement le courage de voir.
Entre eux, pas de phrase mais une question sans voix : combien vaut une vie, quand elle peut emporter toutes les autres ?
Le grattement continuait. Mince. Humide. Le dilemme resta suspendu, comme la pluie au bord du ciel : ni résolu, ni tombé, mais présent jusque dans la moelle.
Le vent, lui, murmurait au travers des planches les mots du Saltimbanque :
Soyez vrais, même dans vos failles.
Dans l’ombre, peut-être, la Vieille Mésange guettait, tapie près de la grange close.