« Il est des vérités qui ne crient pas : elles grattent doucement jusqu’à ce qu’on n’ait plus d’autre choix que d’ouvrir. »
Marcelin le Saltimbanque, Pérégrinations dans les Trois Pays
L’aube ne se leva pas : elle suinta. Un gris épais s’étira au ras des haies, imprégné de terre et de sommeil inachevé. Dans la cour, la boue avait la mémoire des pas : elle rendait les empreintes plus profondes que la veille. Elle avait mâché durant la nuit les semelles et ruminait les lourdeurs du jour à venir.
Gratte était déjà dehors. Il se grattait, bien sûr, d’un geste entêté qui commençait dans la peau et finissait dans l’os. Sous l’auvent, la lanterne pendue vibrait, vieillie par le vent. Vif sortit de l’ombre de la grange, son seau cognait sa jambe avec un bruit d’enclume ; il souriait d’avance à quelque chose que personne n’avait dit. Gratte, sans lever la tête, lança :
— Debout, les routiers. La terre attend pas.
Nuri hocha la tête, serra sa veste. Marjine passa le châle sur ses cheveux et fit naître devant elle, de ses mains, la forme d’un jour : un arc qu’elle ouvrit, puis referma. Vif applaudit avec entrain.
Ils partirent par le chemin détrempé, les bottes aspirées par la glaise ; Brindille tirait un petit plateau où se balançaient des paniers. Les champs d’automne s’ouvraient en plaques sombres ; les betteraves dormaient, épaisses, luisantes de pluie, enterrées jusqu’à la gorge.
Gratte montra le geste. C’était simple : dégager la terre avec la binette, saisir la touffe de feuilles, tirer droit, secouer, couper la tête d’un coup sec, lancer dans le panier. Simple et répétitif.
Le travail entra dans les corps par les poignets. Nuri sentit ses épaules prendre la cadence, son dos chercher l’angle juste ; bientôt les gestes se firent pareils, et devinrent le seul langage. Marjine allait vite, étonnamment. Elle ployait la taille, redressait la tige, tranchait de sa petite lame, et ses mains, rapides, dessinaient des croissants de lune au ras de la terre. Elle ne forçait pas : elle glissait.
Vif, lui, exagérait tout. Il levait la binette trop haut, frappait trop fort, arrondissait le dos jusqu’à se plier en deux. Parfois, il parlait pour lui-même, la moitié de ses mots emportés par le vent.
— Bonjour la pierre… Attention la taupe… Oh ! Le chant ! Le chant des betteraves !
Gratte traça la lettre P du bout du doigt, puis souffla, épuisé par l’effort et transi par le froid.
— Il dit “le champ”. Le champ.
Nuri rit, et aussitôt le rire s’éteignit dans la respiration blanche du matin. Gratte, lui, s’arrêta pour gratter sa clavicule, un rictus pendu aux lèvres.
La terre avait une odeur de sucrerie froide. Pour une betterave arrachée, c’était une tête pâle qu’on déterrait humide d’argile ; les couteaux coupaient, les feuilles tombaient, et les paniers se remplissaient d’une satisfaction sans mot. Par moments, un cri sec : une taupinée, un caillou traître qui rebondit sur le tibia. Personne ne se plaignait ; il n’y avait pas de place pour les phrases longues.
Vers la fin de la matinée, la pluie prit l’habitude de tomber. Pas une averse, non : plutôt une compagnie, une présence fine sur la nuque. Vif leva la tête, bouche ouverte, pour boire la grisaille.
— Bon jus !
Gratte corrigea :
— C’est de l’eau.
Vif, écarquilla les yeux :
— De l’or ?
— De l’eau.
Il se gratta le front puis la nuque.
Quand ils firent une pause, ce fut debout, au bord du champ, les paniers alignés. Nuri mordit dans un quignon ; la mie humide colla aux dents, un morceau de fromage se brisa. Ils mâchaient la fatigue plus que le pain. Marjine, elle, esquissa un bol fumant, puis une flamme. Vif se mit à souffler en réponse, enflant les joues, comme s’il pouvait allumer un feu avec son souffle. Il en rit tout seul, un rire qui sonnait dans l’ouate du jour. Gratte, malgré lui, sourit ; on aurait dit que le sourire lui démangeait aussi.
Ils reprirent. Les heures se ressemblèrent. Le monde se réduisit à trois choses : le poids, le bruit, la répétition. Dans ce rétrécissement, quelque chose se lava en eux. Nuri ne pensa pas à la Vieille Mésange. Il faisait, et ce faire avait une vérité qui ne s’expliquait pas. Marjine avait le visage inondé de pluie ; de temps en temps, elle clignait des yeux et, sans s’arrêter, traçait d’un doigt une petite aile au coin d’une betterave, pour lui donner du courage. Elle remarqua que Vif s’accordait à intervalles réguliers, un bref moment de répit, le regard perdu en direction d’une grange fermée.
Elle se tenait un peu à l’écart, sur le flanc du bâtiment principal, tournée de biais comme une bête qui ne veut pas être vue de face. Une grosse chaîne en serrait les portes, gonflée de rouille, coiffée d’un cadenas bien neuf pour elle. De l’une des fentes, une lame d’ombre, sortait une obscurité d’un autre noir.
Vif détournait aussitôt les yeux, comme s’il avait regardé le soleil et montrait un autre endroit :
— Là, un nid de mulots !
— Laisse-les. Ça nous mangera pas le pain.
La journée tint bon jusqu’au bout. Quand la lumière décida enfin de changer, devenant plus douce et moins jaune, ils attelèrent Brindille et ramenèrent les paniers jusqu’à la cour. Sur le seuil de la cuisine, la chaleur eut le visage d’une vapeur. La soupe sentait la feuille et l’os ; on y devinait de l’ail obstiné, des miettes de graisse, quelques dés de betterave volés à la charrette et blanchis dans l’eau.
Ils mangèrent debout d’abord puis la première urgence passée, ils trouvèrent les bancs. Vif soufflait sur ses cuillerées avec application, un souffle fort qui éparpillait la buée. Entre deux bouchées, il chantonna, pas une chanson, non : plutôt une note qu’il portait avec un sérieux comique, sourcils froncés. Nuri, amusé conseilla :
— Moins haut. Sinon tu vas nous éclabousser avec ta soupe.
— Casser la soupe ? Non, non, non !
Il se remit à souffler, plus doucement, aussi concentré qu’un enfant qui apprenait à lacer ses chaussures.
La satisfaction vint sans mots, dans la chaleur du ventre, dans les mains qui retrouvent leurs doigts. Après la soupe, Gratte posa sur la table un bout de lard, quelques pommes terre tardives qui avaient résisté au gel ; le ragoût noircit au coin du feu. La peau de Gratte le démangeait moins, peut-être parce qu’une autre démangeaison, celle de la journée achevée, venait de se gratter en lui. Il conclut en reniflant :
— C’est du travail propre. Vous trichez pas.
Nuri inclina la tête. Marjine fit le geste d’un masque qu’on écarte, puis tendit les mains vers le feu. Vif l’imita, et faillit se brûler ; il éclata d’un rire sidéré.
La toilette se fit à l’eau froide, dans un seau au fond de la cour. Elle eut le goût de punition et la couleur d’une absolution. La peau piqua, puis s’habitua ; la boue partit en filigranes, laissa sur les doigts des petits chemins roses. Nuri frotta ses paumes jusqu’à les faire chanter. Marjine passa un linge sur son visage, tapa ses joues jusqu’à en tirer une fraîcheur modeste. Vif plongea la tête toute entière et ressortit triomphant, chauve-souris d’eau, ruisselant, se félicitant à mi-voix d’être devenu ruisseau. Gratte, lui, se rinça à peine : il n’aimait pas enlever à la peau ses défenses.
La nuit revint sans faire d’histoires ; elle prit la cour comme un manteau posé sur des épaules dociles. On se coucha dans la grange ouverte, sur la paille neuve qui sentait le labeur et le sucre. Brindille mâcha dans l’ombre, à intervalles réguliers, des bouchées de silence. Le sommeil vint aussi vite qu’une pierre jetée.
Il les aurait tous pris sans reste si un bruit n’avait pas changé de place.
Cela commença par un frottement. Rien, d’abord, qu’une bête qui se tourne ou une branche qui chasse la pluie. Puis, sous la pluie, un rythme. Loin. Proche. Loin encore. Et dans l’intervalle, un souffle qu’on n’entend pas, mais que la paille sent : elle se crispe.
Nuri ouvrit les yeux. La grange dormait en bois ; les poutres étaient des côtes de baleine. Il se tourna sans bruit vers Marjine : elle le regardait déjà. Elle leva le doigt, désigna le mur. Au-delà, c’était la cour. Au-delà de la cour, la grange close.
Ils sortirent sans réveiller Vif, qui rêvait à voix basse : pas casser la soupe. Gratte ronflait par à-coups, comme s’il y avait dans sa gorge un clou mal planté.
Dehors, la pluie avait changé de nom. C’était un suint, une haleine. La lanterne sous l’auvent battait plus bas, au ras des flaques. Ils traversèrent la cour à pas de chat. Au bout, la grange verrouillée se dressa.
Il n’y avait pas de lumière. Pourtant, l’air à hauteur de serrure paraissait plus chaude qu’ailleurs. Nuri posa la paume sur le cadenas : il n’était pas glacé. Marjine approcha l’oreille ; ses cheveux perlés de pluie cliquetèrent. Elle ne bougea pas longtemps ; puis elle fit, avec ses mains, un geste hésitant : le battement d’un cœur ou celui d’une aile contre une paroi.
Au pied de la porte, la boue gardait des formes qu’elle n’aurait pas dû connaître. On aurait dit des bottines d’enfant,serrées, pressées mais parfois, l’empreinte s’allongeait, devenait traînée, comme si le pied, au lieu de peser, avait glissé sur un ventre. Nuri se pencha ; au bord de la flaque, une poussière blanche avait séché en croûte : cendre ou chaux ? Il frotta du bout du doigt ; la poudre grimaça entre ses ongles.
Une odeur monta qu’il n’avait pas respirée dans la journée : pas le fumier, pas la betterave ni le feu.
— Hé !
C’était une voix derrière eux, basse et râpeuse. Gratte était là, silhouette coupée au couteau dans l’ombre. Il tenait la lanterne ou bien une vérité qui gêne. Il demanda sans colère :
— On dort pas ?
Nuri se redressa lentement.
— Le vent nous a levés.
— Le vent. Oui. C’est un vent qui siffle dans cette porte-là.
Il s’approcha, posa la lumière juste assez près pour faire briller la chaîne, pas assez pour éclairer les battements du bois.
— On touche pas. Rien à voir ici.
Il regarda la serrure. Un instant, ses doigts quittèrent sa poitrine ; ils tremblaient, cherchant malgré eux la clef absente. Puis, comme honteux d’avoir cessé de se gratter, il reprit son geste, plus fort, jusqu’au sang. Il ajouta :
— Demain, on fera l’autre côté du champ. Y a des racines grosses comme des crânes. Ça paiera un peu.
Il tourna les talons. La lanterne repartit dans sa main, petite lune prisonnière. Nuri et Marjine restèrent une seconde de plus, immobiles, à l’endroit où l’odeur de métal battait.
Ils regagnèrent la paille. Vif, dans son sommeil, avait pris un panier vide pour oreiller et serrait contre lui une betterave molle, chose ronde qu’il croyait peut-être un chat. Nuri s’allongea et sentit dans ses épaules une fatigue d’une exactitude parfaite. La grange close tenait à présent dans son thorax, quelque part entre deux côtes, avec le bruit régulier de la pluie. Il parut à Nuri que, dans cette nuit où la sincérité avait le goût de boue propre et de soupe chaude, la vérité, la vraie, ne criait pas mais grattait contre une porte, doucement, pour ne réveiller que ceux qui écoutent.