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Où se croisent deux tribulations

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« Il est des hommes qui entrent dans une histoire comme on entre en scène.

Et d’autres qui y trébuchent si bien qu’on ne les oublie plus. »

Marcelin le Saltimbanque, Pérégrinations dans les Trois Pays

Certains villages poussent au creux des vallées. Ces champignons peu bavards conservent tout pour eux : les histoires, les marchés, les querelles, et même la lune, coincée dans leurs toits, ne sait plus comment s’en aller. C’est dans un de ces bourgs que Nuri et Marjine arrivèrent à l’heure où la nuit hésite entre rester sombre et devenir fête. La route, dégoulinante de pluie, exhalait une odeur de pierre rincée. Brindille, savant d’échine, secoua sa crinière, et la charrette, prise d’un scrupule, consentit à grincer un peu moins fort pour ne pas déranger la musique neuve qui montait de la place.

On y avait dressé une estrade de planches usées, bordée de fanions qui claquetaient dans le vent comme des petites langues curieuses. Deux grandes torches empanachées projetaient une lumière d’ambre sur les visages ; la foule, serrée et bruissante, formait un lac de chuchotements où venaient mourir des rires, des soupirs, des « chut » qui n’en étaient pas. On vendait des nougats sans miel et des pommes d’amour sans promesse ; ça sentait la braise, la résine et la peau chaude. Nuri, qui parlait comme il buvait, c’est-à-dire souvent et à petites gorgées, souffla :

— Regarde, on dirait que le monde nous attendait pour applaudir la fin du spectacle.

Marjine haussa les épaules, index posé à la verticale devant sa bouche, un geste qui voulait dire : Écoute d’abord.

Ils abandonnèrent Brindille près d’un crochet où l’on attachait d’ordinaire les ânes modestes et se faufilèrent jusqu’au bord du lac humain. Là, deux silhouettes occupaient la scène : l’une, droite et sèche, avait planté sur sa tête un feutre à la manière d’un étendard un peu myope ; l’autre portait dans son sourire une connivence d’auberge.

L’homme au feutre avait l’œil vif des gens qui pêchent des mots à la volée et la bouche sûre d’elle, trop sûre peut-être. Ses mains faisaient des gestes d’arpenteur de mirages. L’autre, qu’un murmure dans la foule nommait Marcelin le Saltimbanque, inclinait la tête, musicien qui accordait la foule à son violon.

Nuri et Marjine arrivèrent pour la fin de quelque chose ; la fin d’une histoire, sans doute, car l’homme au feutre se tenait au milieu d’une phrase qui n’en finissait pas de finir. Sa voix courait devant lui, comme un enfant qui dévale une colline.

— …Ah, vous croyez que tout ça, c’était la fin, hein ?

Non, chers amis, le miracle n’est pas encore atteint.

Lilette, ma chère Lilette, avec son rêve de ciel,

A trouvé la solution, un procédé sans pareil.

Elle a vu les cieux, elle les a voulus,

Alors moi, Cléandre, homme de raison, un peu perdu,

J’ai dit : Ma p’tite, faut pas juste y croire,

Il faut du rêve et de la science, un peu d’espoir !

Il faisait de petits moulinets avec les doigts, pour accompagner l’éloquence de ses propos. La foule penchait la tête, un même cou gigantesque.

Et j’ai trouvé la solution, plus puissante que tout,

Pas d’ailes, pas de plumes, non, non, pas du tout !

J’ai dit à Lilette : Viens, il te faut de la propulsion,

Une vraie force, une révolution !

Alors j’ai pris un baril, un grand de poudre noire,

Et j’ai dit : Mets-toi là, sois prête, regarde-moi,

Ce sera rapide, tu n’auras rien à craindre,

Mais prends garde, ma petite, à ne pas t’éteindre !

Elle m’a écouté, confiante et innocente,

Pensant que l’air la porterait en une danse.

Je l’ai poussée dans le baril, la mèche allumée,

Elle m’a regardé, toute joyeuse et animée.

Il étira un silence comme on tire une pâte jusqu’au point de rupture. Les fanions, eux, avaient cessé de parler.

— Alors, il y a eu… le miracle.

Il prononça « miracle » avec l’assurance d’un charcutier qui dit « andouille ». Ses mains s’ouvrirent, solennelles. Sa voix se fit euphorique, emportée par la chute qu’il croyait sensationnelle :

— Et puis… BOUM ! Elle a explosé dans les cieux,

Ses morceaux d’elle, dispersés, heureux,

Et là-haut, en plein vol, elle criait : Cléandre, regarde-moi !

Je vole ! Je vole ! Et moi, là, je savais ça…

Elle s’élevait, oui, dans une belle fumée,

Et moi, je savais qu’elle était… bien… éclatée.

C’est ça la vérité, vous comprenez ?

Voler n’est pas si simple, faut savoir doser.

Pas de magie, pas de fée, juste du feu,

Et des morceaux d’elle, qui volaient dans les cieux !

Le mot « morceaux » tomba sec. Il y eut une giclée de silence. Nuri, qui riait d’avance, se noya dans sa propre gorge. Marjine, saisit le malaise ambiant. Elle porta deux doigts à ses tempes, les croisa pour former une paire de ciseaux, puis les rouvrit très lentement ; geste de papier qu’on déchire. Nuri déglutit.

Cléandre, lui, acheva sa démonstration par une révérence longue d’une respiration et demie. Quand il se redressa, il n’y avait pas de rire pour amortir sa poitrine. La place, si loquace tout à l’heure, venait d’apprendre la grammaire du mutisme. Une vieille, au premier rang, resserra son châle fleuri. Un enfant se cacha derrière une jupe et fit semblant de compter ses doigts, pour oublier qu’il savait compter jusqu’à dix.

Quelqu’un, quelque part dans la foule souffla de biais :

— Ce Cléandre n’est vraiment pas net…

La phrase ramassa la place tout entière. Cléandre tenta un clin d’œil, un sourire, un grain de sel jeté au hasard ; rien ne croqua. Alors il haussa les épaules, posa son feutre pour se couronner, et descendit de l’estrade sans se presser, le dos droit, l’orgueil tenu en laisse courte. Il passa tout près de Nuri et Marjine ; son regard glissa sur eux, poli, tranchant, inutile.

Marcelin, le deuxième protagoniste en scène, s’avança d’un pas de danseur. Il fit un salut cabossé, leva les paumes pour rassurer et lâcha :

— Mesdames, messieurs, la poésie est un animal à surprises. Buvez, respirez, demain on se souviendra de ce soir pour de bonnes raisons que chacun choisira. Bonne nuit aux délicats, bon courage aux autres.

Il salua, cette fois en souriant avec les yeux, puis commença à dégrafer la fête : un fanion démonté, une corde enroulée, une torche soufflée d’un geste qui avait l’habitude du feu. La foule, soulagée d’avoir un mouvement à faire, se dispersa en grappe de voix.

Nuri, qui ne savait pas rester à côté d’un silence sans tenter de l’apprivoiser, lança à Marjine un regard de pacte. Elle répondit par un minuscule hochement de tête, allez. Ils contournèrent l’estrade. Le bois sentait la résine et la sueur. De près, Marcelin avait le visage de ceux qui préfèrent s’user que moisir : quelques rides de rire, un menton qui aime les défis, et des mains où restaient des paillettes de sciure à moins que ce ne fût la poussière dorée d’un jour travaillé.

Nuri commenta la prestation du soir :

— C’était…

Sans lever la tête, en coinçant un piquet sous son bras, le Saltimbanque compléta :

— Oui. C’était.

— Je veux dire : c’était une belle chute. Inattendu pour les âmes d’ici.

Marcelin sourit.

— Ici et ailleurs, mon ami. Mais vous avez vu la lune ? Elle n’a rien perdu du spectacle.

Marjine posa la paume à hauteur des yeux, en visière, et regarda un point que personne ne regardait. Puis elle traça un arc d’oiseau qui monte et qui s’effiloche en plumes. Marcelin suivit le geste, étonné.

— Ah, vous parlez bien avec les mains. C’est une langue plus franche.

— Elle est muette. Moi, j’ai été doté de la part de bruit pour deux.

Marcelin, amusé répondit autant avec un éclat malicieux dans son regard qu’avec ses mots :

— On voit ça.

Il replia un dernier fanion, le glissa dans une caisse, souffla sur la torche jusqu’à obtenir un filament rouge, puis l’écrasa du bout des doigts avec la prudence d’un homme qui a passé un pacte avec les brûlures. Nuri patienta le temps d’une hésitation puis, ne tenant plus :

— Dites, maître Marcelin…

— Maître des strapontins, des bourrasques et des bouts de ficelle, ça me va. Dites.

— Vous devez connaître beaucoup d’histoires. Des vraies, des fausses, celles qui se contentent d’être bien racontées. Nous… nous cherchons quelqu’un qui n’aime pas qu’on la cherche.

Marjine, d’un geste précis, dessina un bec avec ses doigts, puis fit trembler les poignets, ailes invisibles. Elle pinça le vide, déplaça le bec sur son propre visage, puis le repoussa d’une tape douce.

Les yeux de Marcelin pétillèrent.

— La Vieille Mésange.

— Oui. Ou son ombre.

— Et vous voudriez… ?

Nuri répondit sans détour, soudain grave :

— Que vous nous en racontiez une histoire. Une histoire qui sait où poser les pieds. Et si l’histoire pouvait nous dire où la croiser, même en biais, nous ferions semblant de ne pas comprendre, mais nous comprendrions.

Le saltimbanque considéra leurs visages, celui de l’homme bavard qui, pour une fois, choisissait ses mots et celui de la jeune femme silencieuse dont les mains écrivaient plus droit que bien des plumes. Il hocha la tête.

— L’histoire, je peux. Le « où », c’est un verbe têtu. On ne lui tire pas les moustaches sans se faire griffer.

— On acceptera les griffures.

Nuri promit avec l’ardeur de ceux qui promettent pour ne pas reculer et continua :

— Et puis, si c’est dangereux, c’est Marjine qui me rappellera d’être lâche.

Marjine leva les yeux au ciel avec l’élégance d’une reine qui pardonne. Elle traça un petit cercle sur sa poitrine, signe discret : Je me souviens. Nuri sourit, confiant.

Marcelin reprit un cordage et le roula autour de son poignet :

— Voici : j’ai connu des gens qui jurent avoir entendu la Mésange rire. Pas un rire d’oiseau, non. Un rire de fer-blanc,un peu ébréché, un gobelet qu’on cogne à la fontaine. À la tombée du soir, souvent. Là où les oiseaux, justement, se taisent.

Nuri répéta la phrase, goûtant le moindre mot :

— Là où les oiseaux se taisent.

Le Saltimbanque poursuivit :

— On peut raconter ça autour d’un feu. La nuit est une voisine attentive. La place ne s’y prête plus, elle a les oreilles pleines de ce qu’elle vient de voir, ou plutôt de ce que ce Cléandre a bien voulu leur servir. Donnez-moi une minute.

Il descendit de l’estrade, posa sa caisse, tira du revers de sa veste une gourde qui tintait et en versa une gorgée dans trois gobelets d’étain : l’un pour lui, l’un pour Nuri, l’un pour la jeune femme aux mains éloquentes. Ils trinquèrent sans bruit. La foule avait désormais cessé d’être foule, elle s’était changée en ruisseaux qui s’éloignaient, en couples qui râlaient, en marchands qui comptaient. Marcelin ajouta en s’accroupissant pour ranger un tapis peint de constellations :

— Vous savez, Cléandre n’est pas un mauvais homme. Il a juste voulu couper le ciel en parts égales et distribuer des miettes d’étoiles. Les gens n’aiment pas qu’on leur montre combien le miracle tient à peu de chose, et à trop de morceaux.

Marjine, attentive, porta deux doigts à son oreille, puis fit mine de les déposer sur le cœur. « Écouter dedans », traduisit Nuri à demi-voix, pour lui autant que pour l’autre. Marcelin sourit à cette traduction.

— Alors écoutez dedans, parce que l’histoire qui vient a besoin de vos propres ténèbres pour faire de la lumière.

Il termina de ficeler sa caisse, jeta sa cape sur une épaule, et de l’autre main désigna un renfoncement un peu à l’écart de la place : une marche de pierre assez large pour être un banc, sous un auvent de tuiles ébréchées. Là, une bougie, oubliée par politesse, tenait tête au soir.

— Asseyons-nous plus confortablement. J’ai un fil à dévider. Et vous, vous avez deux paires d’oreilles : les vôtres, et celles de vos mains.

Ils s’installèrent. Brindille, qui avait la lenteur curieuse, vint poser son mufle non loin. La lune, pour la première fois, choisit son camp et glissa entre deux nuages pour voir.

— Vous vouliez une histoire sur la Vieille Mésange. Je vous raconterai celle qu’on m’a confiée une nuit où les rossignols avaient décidé de se taire. Elle commence là où les chemins n’ont plus de nom, et elle vous dira, peut-être, où lui donner rendez-vous sans la trahir.

Il posa ses mains à plat sur ses genoux, ferma un instant les yeux, et le silence, amusé d’être invité, vint s’asseoir avec eux.

— Mais d’abord, promettez de ne pas répéter ce qui va suivre. Certaines histoires meurent de répétitions.

— Nous promettons.

Marjine, elle, leva la main droite, puis la posa sur sa bouche, scellant d’un geste un accord muet. Marcelin hocha la tête, satisfait de cette double parole.

— Alors, voilà comment on peut la croiser…

Et la nuit, à cet instant précis, pencha l’oreille.

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