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Chanson à deux voix

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« Les grandes aventures commencent rarement par un exploit.

Le plus souvent, elles naissent d’une table brinquebalante, d’un verre levé et d’un mauvais projet. »

Marcelin le Saltimbanque, Pérégrinations dans les Trois Pays

Il est, dans ce monde vaste et mal rangé, des lieux que le temps oublie.

Les montagnes, par exemple, que le vent rabote depuis des siècles sans jamais réussir à les convaincre de se déplacer, des mules géologiques obstinées. Les forêts, qui changent d’arbres mais non d’ombre. Les cimetières, fidèles à leurs pensionnaires, stoïques sous la pluie et d’un calme exemplaire, il fallait bien le reconnaître.

Et pourtant, aucun de ces lieux ne gardait le temps comme elle le faisait : l’Auberge du Couteau Tordu, qui, depuis trois siècles, prétendait n’avoir jamais clos ses volets, pas même pour un siège, une peste ou un mariage princier, ce dernier ayant pourtant laissé quelques dettes.

Sur la route détrempée menant à San-Rognon-des-Bois, village si petit qu’il fallait le chercher sur la carte avec une loupe et la bénédiction d’un saint patient, l’auberge se tenait comme un ventre chaud dans la nuit. Les murs, noirs de suie et de pluie, fumaient du souvenir des orages.

À l’intérieur, animal repu, la cheminée ronflait. Le feu y crachait des étincelles rouges, pareilles à des jurons lumineux, et faisait danser sur les poutres une lumière d’ambre et de cuivre. De la marmite suspendue montait un fumet qui enveloppait tout : un parfum de bouillon gras, de laurier fatigué, d’oignons dorés et de viande oubliée dans le vin, mais retrouvée à point, par miracle ou par gourmandise. Cela se mêlait aux relents plus terriens du cuir mouillé, du tabac froid et de la bière qui collait au bois, un mélange si dense qu’on aurait pu le couper au couteau ou au moins l’étaler sur du pain.

Les bancs, patinés par des générations d’hommes et de coudes, grinçaient joyeusement. On riait, on pestait, on trichait au jeu des osselets, discipline locale plus vieille que la morale ; les voix montaient, s’entrechoquaient, puis se perdaient dans le souffle du feu.

Le tavernier, homme vaste dont le rire secouait les verres avant même qu’ils ne se remplissent, régnait sur son domaine tel un capitaine à la barre d’un navire ivre. La serveuse, dont le tablier était cousu d’histoires renversées, pouvait servir un pichet, raconter trois ragots et juger deux clients, le tout sans jamais perdre une goutte. Près du foyer, le vieux ménestrel tirait de son luth à deux cordes les restes d’une vieille chanson que la poussière reprenait parfois en chœur.

Dans un coin, à l’écart, sous la poutre fendue qu’on appelait la Confession du plafond, deux silhouettes s’agitaient autour d’une table brinquebalante. On ne savait pas s’ils tramaient un coup, un poème ou une tournée générale.

Nuri parlait.

C’était une habitude qu’il entretenait avec ferveur, comme d’autres arrosent une plante : il se parlait, il s’écoutait, il se trouvait fort éloquent.

Face à lui, Marjine hochait parfois la tête, parfois les épaules. Ses mains, elles, allaient bon train, elles virevoltaient devant elle, deux hirondelles impatientes. En réponse, Nuri agita son verre :

— Oui, oui, je sais, tu crois que j’exagère. Mais je t’assure : la Vieille Mésange existe. Et elle n’est pas un conte pour enfants poltrons.

Marjine leva les yeux au ciel, puis fit une succession de gestes : deux doigts crochus, une mimique de bec, une bouchée imaginaire. Nuri ironisa :

— Oui, évidemment, elle mange les enfants.

Il se pencha en avant, le sourire pointu.

— Mais imagine. Si moi, Nuri de Arbon, je la trouve… si je la capture…

Il fit une pause dramatique. Le feu de la cheminée, complice, lança une étincelle rouge.

— Alors, Marjine, nos noms entreront dans les livres. On parlera de nous dans tout le pays.

Marjine se mit à bouger vivement : elle se frappa le front, montra le plafond, fit mine d’écrire sur un parchemin, puis traça un cercle sur sa poitrine.

Nuri fronça les sourcils.

— Quoi, dans les livres… des morts ?

Elle hocha vigoureusement la tête, hilare. Nuri marmonna en buvant. Il essuya ses lèvres du revers de la main :

— Très spirituel. Même dans les sermons d’enterrement, on parlera de moi. Et c’est déjà mieux que d’être oublié dans une taverne qui pue le chou et la bière rance.

Marjine leva son verre, approuvant ce dernier point. Elle désigna la salle d’un geste large : les joueurs d’osselets, le feu, les ombres, les rires. Puis elle posa sa main sur son cœur et fit le geste lent d’un oiseau qui s’envole.

Nuri la regarda, un peu ému malgré lui.

— Toi, tu crois qu’il faut la laisser tranquille, hein ?

Elle haussa les épaules, leva deux doigts, les fit tournoyer comme une brume qui s’échappe.

— Peut-être. Mais moi…

Nuri se redressa, son regard accrocha la flamme.

— Moi, je veux savoir ce qui se cache derrière les histoires. Même si c’est un tombeau.

Marjine soupira, secoua la tête. Puis, d’un geste précis, elle mima quelqu’un qui creuse, creuse, creuse… avant de tomber dans le trou.

Nuri éclata de rire.

— D’accord, tu marques un point. Mais demain, à l’aube, je pars quand même.

Elle leva lentement son verre. Un toast silencieux. Le feu craqua, et quelque part dans la nuit, le vent passa sous la porte en un vieux rire.

Nuri, qui n’aimait pas que le silence lui vole la parole, reprit aussitôt :

— Tu devrais venir avec moi, Marjine.

Elle leva un sourcil, déjà sceptique.

— Oui, toi. Pourquoi rester ici à essuyer les mêmes verres, entendre les mêmes chansons, voir les mêmes têtes ? Ce serait se perdre que de rester, tu ne crois pas ?

Marjine répondit par un roulement d’yeux si expressif qu’il aurait pu renverser un roi.

Elle fit mine d’empoigner un baluchon invisible, de marcher deux pas, puis de trébucher sur sa propre robe. Nuri éclata de rire.

— D’accord, d’accord, j’ai compris. Tu veux venir, mais seulement si la route est plate, le soleil doux et le vin gratuit.

Elle hocha la tête, très sérieuse, puis ajouta un geste de la main qui figurait une chope immense : et à volonté. Nuri rit et reprit après une gorgée :

— Marché conclu ! Tu sais, si tu te décides à venir, tu pourrais même devenir célèbre à ton tour.

Elle leva les yeux au ciel, joignit les mains dans un geste de prière désespérée, puis désigna son visage comme pour dire que le monde n’avait pas besoin d’un autre bavard.

Nuri feignit la vexation.

— Très bien. Je parlerai pour deux, alors. Tu n’auras qu’à faire les gestes nobles, moi je ferai les discours héroïques.

Elle posa sa main sur son cœur, ferma les yeux et fit mine de s’endormir debout, la tête penchée sur le côté.

— Charmant. Tu seras la gloire muette, et moi, la gloire qui s’écoute.

Marjine rouvrit un œil, un sourire au coin des lèvres.

Elle n’avait pas vingt ans, et pourtant quelque chose d’antan se devinait dans sa grâce tranquille. Sa beauté était lumineuse, discrète comme un secret d’aube. Sous sa peau claire, le feu projetait des reflets de cuivre, et ses yeux, d’un vert d’eau profond, réfléchissaient le monde au lieu de le juger. Il y avait dans ses gestes une poésie naturelle, ses mouvements étaient la traduction muette d’un poème qu’elle seule comprenait.

Nuri la regarda longtemps, un peu attendri, un peu déconcerté.

— Tu sais, si je t’avais rencontrée plus tôt, j’aurais peut-être appris à me taire.

Elle leva aussitôt la main, fit mine de jeter un filet dans les airs, l’enroula habilement entre ses doigts, puis le ramena d’un geste vif vers elle, en en extirpant, avec un réalisme saisissant, une carpe à la langue bien pendue.

Nuri rit, désarmé.

— Oui, bon, trop tard, j’ai compris. C’est moi, le poisson bavard.

Marjine acquiesça avec un sourire. Elle leva son verre une dernière fois, pour sceller cette étrange alliance : une muette pleine de mots, un bavard en quête de mystère.

Dans le vacarme de la taverne, tandis que la pluie martelait le toit, leurs deux rires, l’un sonore, l’autre muet, se mêlèrent si bien qu’on aurait juré entendre une chanson à deux voix.

***

Il arrive parfois que la nuit, lasse d’être noire, se retire plus tôt que prévu, vieille femme qu’on aurait assez questionnée. Ce matin-là, elle avait pris son baluchon en silence en oubliant dans le ciel un reste d’ombre, un chiffon de rêve. Le jour s’en saisit, le secoua, et la lumière tomba sur le monde, surprise d’être née.

Devant l’auberge du Couteau Tordu, la route fumait, odorante de pluie. Les coqs du voisinage, enroués d’avoir assez chanté, se contentaient d’un murmure fatigué. Un chien, incrédule, bâillait, philosophie rustique. L’auberge, derrière eux, respirait à peine. Une porte claqua, un rire s’éteignit, la vie reprit son cours sans attendre personne. Personne ne leur avait dit adieu. Le tavernier n’avait pas levé la tête, occupé à frotter ses verres. La serveuse était passée devant eux en silence, un pichet sous le bras, indifférente à leurs sacs posés près de la porte. Même le vieux ménestrel, affalé sur sa chaise, continuait de gratter son instrument absent, l’esprit ailleurs, peut-être déjà au lendemain. Tout semblait égal à tout, et cela convenait fort bien à Nuri et Marjine.

Ils n’avaient pas voulu de grand départ, seulement une absence qui s’installe, sans bruit. Ils avaient peu dormi. Nuri s’était levé avant l’aube, la trombine décidé d’un homme qui redoute de changer d’avis. Marjine l’attendait déjà, assise près du feu mourant, les bras autour de ses genoux. Elle ne dit rien de ses doigts et Nuri n’ajouta rien, ce qui, pour lui, tenait du prodige.

Ils s’étaient regardés, un instant, assez longtemps pour comprendre qu’ils ne reviendraient pas. La charrette les attendait dehors assemblée de planches et de miracles. Elle était tirée par un cheval d’un âge indéfini, plus résigné qu’obéissant. Leur maigre bagage tenait dans un panier : un peu de pain, une couverture, deux illusions honnêtes. Le monde devant eux n’avait pas plus de promesse que celui qu’ils quittaient, mais il avait l’avantage d’être neuf.

D’un ton mi-joyeux, mi-amer, Nuri commenta :

— Personne ne nous a vus partir.

Il arrangea son manteau sur ses épaules et ajouta :

— C’est bon signe.

Marjine leva les yeux vers lui et esquissa un sourire. Elle fit un petit geste, paume ouverte, que Nuri traduisit à sa manière : Alors allons-y.

Leurs pas s’enfoncèrent dans la boue de la cour. Le bruit des sabots du cheval couvrit leur silence. Ils traversèrent le village sans saluer personne. Une vieille, penchée sur son seau, les observa sans curiosité. Un enfant, assis sur une marche, les suivit des yeux puis se remit à jouer avec son caillou. Nuri leva la main dans un salut inutile. Personne ne répondit.

Pourtant, tout cela leur sembla juste. Ils ne laissaient derrière eux ni famille, ni dettes lourdes, ni promesses valables. Rien à regretter, rien à prouver. L’auberge continuerait de rire, de servir, d’oublier. Eux, simplement, s’en allaient.

Sur la route, Nuri prit les rênes. Le cheval avança sans conviction, traînant l’aube derrière lui. Marjine regardait le chemin, tranquille, son visage ouvert à la lumière naissante. Nuri soupira.

— On dirait que le monde est fait exprès pour nous attendre.

Marjine haussa les épaules, un éclat dans les yeux, geste qui voulait dire : ou pour se moquer de nous. Il rit.

— Ce n’est pas grave. Se faire moquer, c’est déjà une forme d’attention.

Le vent passa, froid, sur leurs visages. Derrière eux, l’auberge n’était plus qu’une tache brune dans la lumière. Devant, la route s’étendait, longue, indifférente et belle à force d’être vide.

***

Le cheval s’appelait Brindille, ce qui était un mensonge manifeste.

C’était une bête lourde, ventrue, aux yeux doux, deux flaques d’eau trouble et dont la principale qualité était la lenteur. Sur les cahots, la charrette geignait comme une vieille tante qu’on aurait forcée à danser. Marjine tapota l’encolure du cheval, puis leva un pouce hésitant en direction de Nuri.

— Oui, il avance. Mais dans quelle direction ?

Elle haussa les épaules, paume ouverte vers la route.

— Celle où la route le mène.

Il esquissa un sourire.

— C’est donc qu’il a plus d’instinct que nous.

Ils rirent, un peu, parce que c’était ça ou pleurer.

Depuis trois jours, ils cherchaient à savoir où pouvait bien vivre la sorcière.

Une légende, disaient les gens. Une ombre, disaient les poètes. Une vieille qui mord, disaient les enfants. Tout le monde ajoutait ensuite : « Mais personne ne l’a jamais trouvée. » Ce qui, pour Nuri, relevait d’un défi personnel.

— On dit qu’elle se cache dans la Forêt du Bout-du-Monde.

Marjine traça un large cercle, puis fit signe de ne pas savoir où poser le doigt. Nuri traduisit, amusé :

— Oui, personne ne sait où commence le Bout-du-Monde. Logique. Sinon, il ne serait plus au bout.

Il parut très satisfait de son raisonnement. Marjine leva les yeux au ciel, un sourire en coin. Elle tapota la croupe de Brindille, puis fit le geste d’ouvrir un livre imaginaire.

— Si on continue à cette allure, il apprendra à lire avant qu’on arrive, c’est ça ? Tant mieux. Il lira les panneaux à ma place.

Ils s’arrêtèrent à midi, dans un champ où l’herbe hésitait entre vert et poussière. Nuri sortit le pain, dur comme un regret, et Marjine tenta d’en casser un morceau.

Elle leva les mains au ciel, puis montra le pain avec indignation.

— Il est plus vieux que nous, ce pain. C’est une qualité. Il a de l’expérience.

Marjine plia les bras, elle luttait contre un ennemi invisible. Aujourd’hui, Nuri lisait dans sa camarade aussi facilement qu’un saoûlard dans une flaque de vin. Il ajouta en riant :

— De la résistance surtout, hein ?

Elle dut s’y reprendre à deux mains, sous le regard vaguement inquiet du cheval.

Puis elle pointa l’horizon, fronça les sourcils, et dessina devant elle le profil d’un nez crochu.

— Tu veux savoir si la sorcière existe ? Cela fait dix fois depuis ce matin.

Elle acquiesça, son regard déterminé appela une réponse résignée.

— Bien sûr qu’elle existe. Si elle n’existait pas, pourquoi tout le monde en parlerait ?

Marjine fit tourner un doigt autour de sa tempe, puis désigna la bouche imaginaire des gens.

— Pour passer le temps, hein ? Eh bien, nous, on le passe en la cherchant. C’est un usage tout aussi noble du temps.

Brindille s'ébroua, approuvant sans conviction.

L’après-midi s’étira, dorée, paresseuse. Les roues grinçaient en cadence, pour leur rappeler qu’elles aussi participaient à l’effort collectif. Sur le bord du chemin, un épouvantail les salua de son chapeau déchiré.

— Tu vois ? Même lui est plus sociable que les gens de l’auberge.

Marjine posa deux doigts derrière ses oreilles et les fit disparaître. Nuri traduisit à voix haute, pour marquer sa compréhension :

— Oui, mais lui au moins, il n’a pas d’oreilles.

Ils rirent encore, un peu plus fort cette fois. Le rire tenait lieu de carte et de boussole : c’était tout ce qu’ils avaient pour ne pas se perdre.

Quand le ciel rougit derrière les collines, la charrette s’arrêta d’elle-même, elle avait décidé que la journée avait assez duré. Marjine s’étira,  puis elle leva les yeux vers les premières étoiles. Elle joignit les mains en prière, puis fit mine d’observer depuis les cieux.

— Tu crois qu’elle nous regarde, la sorcière ? Peut-être. Elle doit se dire qu’on met beaucoup d’efforts à ne pas savoir où aller.

Marjine pointa un doigt vers sa poitrine et un autre vers celle de Nuri. Subitement, elle serra le poing. Nuri comprit : le geste portait la résonance d’un présage.

— C’est peut être elle qui nous attrapera en premier.

Sur cette idée pas si absurde, ils observèrent les étoiles s’allumer une à une, timides d’abord, puis plus hardies. Le ciel se mit à vivre, bruissant de constellations nouvelles. Dans ce fourmillement de lumière, Nuri crut discerner une forme : un visage fin, aux yeux plissés de malice, et le sourire tordu de la vieille Mésange.

Il n’osa rien dire, de peur que l’image ne s’efface. Le vent fit frissonner les herbes, et le cheval, immobile, paraissait souffler pour saluer l’apparition. Alors Nuri sourit devant l’inquiétude qu’il sentait poindre en lui. Peut-être que la sorcière ne voulait pas les attraper, seulement les regarder marcher, un peu perdus, sous son éternel sourire d’étoiles.

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