« Il est des joies si simples qu’on oublie de leur demander d’où elles viennent. C’est souvent ainsi qu’elles nous manquent un jour. »
Marcelin le Saltimbanque, Pérégrinations dans les Trois Pays
Marjine n’était pas la prisonnière de la Mésange. Personne ne lui avait jamais barré le chemin, jamais retenu son bras ni verrouillé la porte de la chaumière. Elle pouvait partir quand elle le souhaitait, marcher jusqu’à l’horizon si l’envie lui prenait, dormir sous un arbre ou disparaître sans explication. La Mésange n’aurait pas couru après elle, elle n’en avait ni l’âge, ni le goût.
La liberté de Marjine était entière et ostentatoire. Pourtant, le soir, sans qu’aucune règle ne l’y contraigne, ses pas la ramenaient vers la même clairière, la silhouette penchée sur le feu, la maison basse qui sentait la fumée et les herbes sèches. Il y avait là quelque chose d’irritant qu’elle ne s’expliquait pas tout à fait. Une habitude, peut-être. La Mésange n’exigeait rien, ne faisait même pas semblant d’attendre.
Les journées, en revanche, étaient à elle.
Elle partait tôt, quand le matin était frais et que le monde s’éveillait. Elle marchait sans but précis, suivant un sentier à moitié effacé, un vol d’oiseaux bavards ou simplement l’envie de voir ce qu’il y avait derrière la colline suivante. Marjine aimait les chemins qui n’avaient pas été décidés à l’avance. Ils lui donnaient l’impression d’être plus maligne que le destin, ne serait-ce que pour quelques heures.
Ce jour-là, la vadrouille l’avait menée jusqu’à une prairie coincée entre un talus d’orties et un vieux mur de pierres sèches. Les herbes y poussaient sans ordre. Marjine s’y glissa et s’assit sur une pierre plate, posa son sac à côté d’elle et regarda le ciel. Les nuages faisaient semblant de ne pas se connaître. Elle sourit. Un sourire de coulisses, réservé aux secrets bien gardés.
Elle vérifia d’abord l’essentiel : personne. Alors elle inspira, leva une main, hésita une demi-seconde, par coquetterie, juste un peu, pour respirer autrement.
Elle dessina un geste minuscule. Le ciel répondit aussitôt, il attendait qu’on lui propose un jeu : un éclair fin alla frapper une touffe d’herbe. Pouf. Pas de drame, juste une petite humiliation végétale. Marjine porta la main à sa bouche pour étouffer son rire. Ses épaules tremblaient, ses yeux brillaient. Elle riait sans son, entière, légère, enfant qui vient de réussir une bêtise parfaite.
Elle recommença, avec l’application d’une grande artiste. Certainement pas deux fois au même endroit, ce serait vulgaire. Un caillou se fendit proprement, une flaque stagnante disparut dans un chuintement prolongé. Marjine signait pour elle seule, commentant ses prouesses avec une approbation professorale : Très bien. Parfait. On progresse. Elle faisait même la moue, parfois, reprochant à la foudre de manquer de tenue.
Il est des joies modestes qui ne demandent aucune explication. Elles n’effacent rien, ne réparent pas, elles font mieux : elles tiennent tête. Face aux blessures profondes, celles qui ne saignent plus et font pourtant le plus mal, ces plaisirs minuscules dressent une barricade fragile. Une herbe qui ploie, une lumière qui répond, un rire qu’on ne ravale plus. Ce sont des riens, des riens obstinés, qui empêchent l’âme de s’effondrer. Marjine s’y abritait afin de continuer à marcher. Dans le jeu, dans l’étincelle inutile, elle trouvait ce luxe rare et vital, celui de ne pas être définie par ce qui l’avait blessée.
C’était là, son refuge. Une chambre sans murs, ouverte sur le ciel. Dans cette prairie, la peur n’avait pas d’adresse. Les souvenirs, ces bêtes voraces, restaient à distance, incapables de suivre le rythme. Elle ne les chassait pas, elle les trompait. Elle leur mettait un pas d’avance, un pas de côté, une étincelle entre eux. Pour une fois, elle ne subissait rien : elle décidait. Elle dessinait, elle demandait, elle obtenait. Cela suffisait à lui rendre quelque chose qu’on lui avait souvent confisqué : le droit de jouer.
Elle s’allongea dans l’herbe, les bras en croix, et fit tomber un éclair très haut, très loin, juste pour le voir serpenter avant de se dissoudre. Un autre ensuite, plus lent, qui paraissait hésiter. Elle plissa les yeux, ravie, et signa, négociant avec un ami capricieux : Allez. Fais un joli virage. Le ciel, complaisant, obtempéra. Marjine se redressa d’un bond, victorieuse, puis salua la prairie comme on salue son public.
Quand elle jugea la séance suffisante, elle se remit debout, s’épousseta avec une dignité un peu excessive, et reprit le chemin. Elle marchait d’un pas souple, la tête pleine de rien et d’étincelles. Le jour penchait doucement. Marjine aimait ce moment précis, quand tout ralentissait avec elle.
Un peu plus loin, elle quitta le sentier pour longer la haie. Les mûriers y croulaient sous les fruits noirs et brillants, exactement comme ils devaient l’être. Marjine s’accroupit aussitôt, avec l’empressement qu’elle réservait aux choses sûres ; les mûres avaient toujours été de celles-là, des fruits qui ne surprennent pas, qu’on reconnaît avant même de les voir.
Elle en cueillit une, bien juteuse, la fit rouler entre ses doigts déjà tachés de violet, puis, sans y penser, la porta à son nez.
L’odeur la fit sourire. Elle inspira, plus profondément, attentive : quelque chose venait de se présenter à elle pour la première fois. Le parfum lui semblait délicat. Elle resta immobile un instant, savourant cette découverte minuscule, hocha la tête, satisfaite, approuvant une évidence nouvelle.
Elle croqua le fruit. Le jus éclata, nouveau dans sa douceur, et lui colla aux doigts. Elle s’essuya sur sa jupe sans y penser, le cœur léger, enrichi d’un détail de plus que le monde venait de lui offrir, sans bruit.
Le goût de la mûre demeurait en bouche, digne d’intérêt. Elle s’y arrêta un instant, amusée par l’attention qu’elle lui accordait.
Elle savait que c’était son fruit préféré, cette certitude ne vacillait pas. La saveur, elle, se donnait autrement. Elle n’éveillait rien d’ancien, ne rappelait rien. Elle se présentait fraîche, offerte sans passé. Marjine la goûta avec application, heureuse de faire cette découverte tardive sans se demander pourquoi elle arrivait si tard. Elle se promit d’y penser davantage. La pensée passa.
La maison l’attendait plus bas. Marjine entra, ferma la porte derrière elle, et laissa le goût s’éteindre doucement.