« J’ai visité son animalerie, ou du moins quelque chose qui y ressemblait. Les bêtes y vivaient, c’est certain. Quant à savoir si elles étaient réelles, c’est une question que j’ai préféré ne pas poser.»
Marcelin le Saltimbanque, Pérégrinations dans les Trois Pays
Il existait, derrière la chaumière de la Mésange, un lieu que nul sentier ne menait vraiment. On y parvenait pourtant. Les ronces s’écartaient avec une docilité suspecte, et la lumière, sitôt franchie la limite invisible, consentait à s’amoindrir.
C’était l’animalerie.
Non point un enclos ordinaire, ni une basse-cour comme en possèdent les fermes honnêtes, plutôt une sorte de royaume oblique, un repli du monde où les bêtes vivaient selon d’autres lois que celles du bois ou du champ. Là, rien ne fuyait franchement, rien ne s’épanouissait tout à fait.
Des cages ouvertes pendaient aux poutres basses, signe silencieux qu’enfermer avait été possible. Des clapiers profonds laissaient monter une chaleur inquiète. Des niches penchaient légèrement ; chaque chose portait la trace d’un usage tendre et révocable.
Les animaux ne formaient pas ce tumulte vivant que produit l’abondance heureuse. Leur silence n’était pas celui de la peur immédiate, mais celui, plus grave, de l’accoutumance. Ils avaient appris que le bruit ne servait à rien. Ici, on observait.
On observait la chèvre à la démarche lente, dont une patte hésitait toujours entre le sol et le souvenir du sol. On observait la poule aux œufs fêlés. On observait le hérisson frileux, roulé dans une tiédeur empruntée, et le cochon maigre, dont les flancs refusaient l’évidence du gras. On observait le chien soupirant, ce corps entier transformé en respiration excessive, et l’oiseau en retard sur le temps, répétant hier avec la voix d’aujourd’hui.
Aucune de ces bêtes n’était là par hasard.
La Mésange n’aimait pas les animaux parfaits, elle les jugeait arrogants. Un cheval sans défaut, un chien loyal, une vache docile : autant de mensonges bien élevés. Elle préférait ce qui boitait, ce qui manquait, ce qui insistait malgré une erreur manifeste. À ses yeux, l’imperfection n’était pas une faiblesse, elle était une ouverture.
L’animalerie respirait lentement.
L’odeur y était composite : poil mouillé, plumes chaudes, suint de terre et relents de potions séchées. Les senteurs et les bêtes cohabitaient sans s’aimer. La lumière, filtrée par des toiles d’araignée grossières, découpait les corps en fragments, un œil ici, une patte là, une aile repliée.
Parfois, un frôlement. Parfois, un soupir. Rarement plus.
La Mésange disait que c’était un bon signe. Elle prétendait que le monde criait ailleurs, que les hommes, surtout, passaient leur temps à hurler ce qu’ils ne comprenaient pas. Ici, on se contentait d’être, de tenir, d’attendre. Les bêtes y recevaient seulement ce qui leur était nécessaire, jamais ce qu’elles désiraient. La chaleur sans le confort, la nourriture sans l’abondance, la protection sans la promesse.
Pourtant, lorsqu’on s’y attardait longtemps, une impression étrange s’imposait : aucune de ces créatures ne cherchait réellement à partir ; la joie leur demeurait étrangère, et ce lieu précis donnait enfin une place à leur défaut.
Lorsque Marjine quitta la chaumière ce matin-là, les bottes bien grandes et la tête pleine d’idées qui ne serviraient à rien, la Mésange la suivit du regard jusqu’à ce que ses pas se perdissent derrière le vieux chêne fendu. Elle avait promis de rentrer avant la tombée du jour, ce qui, chez elle, signifiait avant qu’il fasse vraiment nuit.
La sorcière referma la porte ; les animaux attendaient.
Ils ne faisaient jamais cercle, chacun connaissait sa place et s’y tenait avec une fidélité mêlée de résignation. La Mésange posa son panier, retroussa ses manches, et soupira doucement.
— Bien. Commençons.
Elle se dirigea d’abord vers Bourdon, le bouc qui ne savait pas charger. Il tentait parfois l’élan, s’arrêtait toujours à deux pas de l’obstacle, les yeux confus, ayant oublié ce qu’il venait faire. La Mésange l’avait recueilli pour cette raison précise.
Elle lui gratta le crâne entre les cornes.
— Tu n’irais pas loin dans la vie sauvage.
Bourdon bâilla. Un bâillement long, qui se termina par un hoquet disgracieux. La Mésange nota mentalement : réduire les racines bleues.
Vint ensuite Miette, la poule qui pondait des œufs déjà fêlés. Aucun n’était jamais entier, la sorcière n’avait jamais cherché à corriger ce défaut. Elle trouvait cela honnête. Elle murmura en ramassant un œuf suintant :
— Au moins, c’est être honnête, on ne nourrit pas d’illusions.
Elle le glissa dans une boîte étiquetée : Fragile, comme tout le reste.
Près du foyer dormait Glaçon, le hérisson frileux. Il tremblait même en plein été. La Mésange l’enveloppait tous les matins dans un tissu différent afin de comparer les résultats. Ce jour-là, elle choisit une chaussette orpheline.
— Ne t’attache pas, rien ne dure.
Glaçon se rendormit aussitôt.
Au mur nord se tenait Plume, le corbeau qui parlait. Il répétait toujours les mots entendus la veille, jamais ceux du jour.
— Bonjour, Plume.
Il répondit avec sérieux :
— Bonne nuit.
— Exactement.
Elle lui donna trois grains, pas un de plus.
Plume déclara ensuite :
— Il va pleuvoir hier.
La Mésange sourit. C’était son préféré.
Dans l’enclos du fond attendait Lichen, le cochon qui refusait de grossir. Elle le nourrissait pourtant avec application, rien n’y faisait.
— Tu caches quelque chose.
Pour seule réponse, Lichen se roula dans la boue.
Elle termina par Souffle, le chien qui expirait fort. Sa respiration sonnait comme un soupir dramatique. Elle l’écouta longuement.
— Tu exagères, mais c’est constant. C’est bien.
Elle lui accorda une caresse mesurée.
Elle venait là parce que les bêtes n’entaillent pas le monde avec des couteaux invisibles. La sorcière, lasse des hommes et de leur cruauté industrieuse, trouvait dans la présence animale une douceur primitive, une bonté sans discours. Les animaux ne promettent rien ; leur souffle, leur chaleur, leur obstination silencieuse réparent ce que les paroles humaines brisent. Près d’eux, le temps ne ment pas : il passe, simplement. Le hérisson qui tremble, le corbeau qui confond hier et demain, le cochon qui résiste à l’ordre des corps, le chien qui soupire, tous portaient une fidélité obscure à la vie telle qu’elle est, imparfaite et persistante. La sorcière les appréciait pour cela : ils ne jugeaient pas, ne dominaient pas, ne cherchaient pas à posséder. Ils lui offraient un refuge sans murs, un foyer sans feu, où l’âme pouvait se taire enfin et se souvenir que la tendresse existe sans morale.
Quand tous les soins furent fait, la Mésange s’assit sur le banc et attendit que la journée passe.
***
Le soleil avait déjà commencé à se défaire quand Marjine reparut, couverte de poussière et d’un enthousiasme inutile. Elle entra sans frapper, comme on le fait quand on n’a jamais appris qu’on pouvait déranger.
Elle leva les mains, ses doigts dessinèrent quelque chose d’important, du moins à ses yeux. La Mésange dit, sans lui demander ce qu’elle voulait dire :
— Tu es en retard.
Marjine fronça le nez, balaya la remarque d’un revers de main et montra la lumière accrochée aux arbres. Pas encore la nuit, disaient ses gestes. Pas vraiment.
Marjine posa sur la table un caillou troué, parfaitement ordinaire. Elle le désigna, traça autour de lui un cercle invisible, puis se tapa doucement la poitrine. À moi. Inutile. Mais à moi.
La Mésange le prit entre deux doigts, l’examina, le reposa.
— Il ne sert à rien.
La sorcière soupira et lui fit signe de la suivre.
L’animalerie les reçut. Les bêtes ne bougèrent pas. Marjine passa parmi elles avec une aisance maladroite, familière, saluant de la main Bourdon, effleurant le tissu de Glaçon, imitant silencieusement la respiration excessive de Souffle.
La Mésange referma la porte derrière elles. Le bois gémit brièvement. L’animalerie se referma sur elles avec son odeur de vie imparfaite. Les bêtes, habituées à l’exactitude de la cruauté, demeurèrent immobiles.
— Regarde.
Ce n’était pas une invitation mais bien un ordre.
Marjine regarda Bourdon, monument de l’élan avorté. Elle regarda Miette, pondeuse de promesses cassées. Elle regarda Glaçon, paquet tremblant de peur mal rangée. Elle regarda Souffle, ce chien devenu plainte chronique, ce corps qui ne savait plus respirer sans se plaindre.
— Voilà ce que deviennent les choses qui ne servent pas. On les garde tant qu’elles ne gênent pas. On les regarde mourir quand elles commencent à coûter.
Elle avança, sans précipitation vers une vérité déjà décidée.
— Ne les plains pas, la pitié est une paresse.
Elle s’arrêta devant Miette, ramassa un œuf fêlé et le tint sous le nez de Marjine.
— Tu vois ça ? Ce n’est pas tragique. C’est raté. Nuance.
Elle laissa tomber l’œuf. Il s’écrasa sans éclat.
— Les hommes appellent ça un accident. En réalité, ils appellent ça une excuse pour recommencer avec autre chose.
Marjine se crispa. Ses mains dessinèrent des gestes brusques. Sa bouche s’ouvrit. La Mésange ricana :
— Ah, oui. Ton silence. Ton grand talent.
Elle s’approcha, tout près.
— Tu crois que ne pas parler te rend profonde ? Ça te rend commode. Les hommes adorent ce qui ne répond pas.
Marjine recula d’un pas.
— Ne fais pas semblant de ne pas comprendre. Tu es en décalage.
Elle la toisa.
— Inutile. Comme eux.
Marjine baissa les yeux. Un tremblement la parcourut, encore contenu.
— Relève la tête.
La voix claqua comme un fouet.
— Tu crois que tes défauts t’innocentent ? Ils te condamnent. Le monde ne pardonne pas ce qui ne rentre pas dans ses cases. Il écrase. Il use. Il jette.
Un grondement monta du ciel. La Mésange sourit, sans joie.
— Et pourtant, on t’a donné ça.
Elle désigna le ciel, la terre entière.
— La foudre.
Marjine sursauta. Ses mains tremblèrent. L’animalerie vibra.
— Ne me regarde pas comme une enfant prise en faute. Tu sais très bien ce que tu portes et ce que cela implique.
Elle se pencha, cruelle jusqu’à la précision.
— On ne donne pas la foudre aux êtres destinés à disparaître discrètement.
Le sol frémit. Une ligne blanche déchira la nuit naissante, un cri tout juste retenu. Les animaux respirèrent plus fort.
— Si ce pouvoir t’a été confié, ce n’est pas pour rester au bord du monde à collectionner des objets inutiles et des excuses muettes. Ce n’est pas pour pondre des œufs fêlés et appeler ça une vie. Tu n’es pas là pour être gentille. Tu es là pour être nécessaire.
Le ciel gronda plus fort, juste au-dessus de l’animalerie.
— Les hommes sont cruels, plus par habitude que par vice. Ils écrasent ce qui ne se défend pas, ils brûlent ce qui les dépasse.
La Mésange la fixa.
— À toi de décider si tu veux être écrasée… ou devenir ce qu’ils apprendront à craindre.
Un éclair zébra le ciel, inscrivant sa signature dans la nuit naissante. Si le ciel grondait, ce n’était pas un acquiescement. Marjine reconnaissait la justesse de certaines paroles de la Mésange, trop pour les rejeter, pas assez pour s’y soumettre. Mais cette voix, cette certitude tranchante qu’avait la Mésange, cette manière de faire du monde une équation sans échappatoire… tout cela nourrissait sa colère autant que sa lucidité.
Certes, la foudre n’était pas seulement un don. C’était une charge. Elle en avait eu conscience bien avant que la sorcière ne lui expose une nouvelle diatribe contre le genre humain.
Car ce que la Mésange appelait clairvoyance ressemblait souvent à une jubilation sombre, à une lubie mortifère. Elle parlait des hommes comme d’un bloc, d’une masse indistincte vouée à la violence et à la destruction, sans jamais s’inclure elle-même dans le tableau. Or Marjine voyait bien ce qui palpitait sous les mots : la même dureté, la même absence de pitié que celle qu’elle dénonçait. Une cruauté plus froide, parce qu’elle se croyait légitime.
Oui, les hommes avaient brûlé, enchaîné, massacré. Ils avaient dévasté ce qu’ils ne comprenaient pas. Marjine ne l’ignorait pas, et sa colère contre eux était réelle, profonde, parfois brûlante. Mais ce que la sorcière exigeait d’elle, punir sans nuance, frapper sans distinction, relevait du même aveuglement. Changer les victimes ne suffisait pas à changer la faute.
Alors une pensée, dangereuse et limpide, s’imposa à elle.
Si la foudre devait être le bras de la justice, pourquoi ne s’arrêterait-elle qu’aux hommes ? Si la Mésange était habitée par cette même violence qu’elle prétendait combattre, pourquoi serait-elle épargnée ? Le feu qu’on attise finit toujours par consumer la main qui le nourrit.
Marjine serra les poings. La foudre vibra en elle, impatiente, indifférente aux discours, prête à obéir à une volonté. La sorcière croyait manier une arme ; elle avait oublié qu’une arme pense parfois par elle-même.
Pour la première fois, Marjine envisagea que le véritable choix ne serait pas entre les hommes et la Mésange, seulement contre toute forme de cruauté, y compris celle qui se drapait dans la certitude d’avoir raison.
Le sol frémit. Une autre ligne, quelque chose, là-haut, se retenait de hurler. Les animaux respirèrent plus fort. Marjine se redressa. Ses gestes ne cherchaient plus à convaincre, ni à obéir. Ils imposaient leur propre rythme.
La Mésange recula d’un pas, elle reconnut ce frémissement-là, sans pour autant le comprendre vraiment. Elle dit enfin :
— Bien.
Marjine ne répondit pas. La nuit tomba enfin, une vraie.