Irotia, Palais du Gouverneur. 12 septembre 3224.
Ils quittèrent le salon par une porte dérobée, évitant la cohue des reporters entassés dans le couloir. Un aide-de-camp les guida le long d’un passage réservé aux domestiques et ils empruntèrent une capsule élévatrice pour rejoindre le rez-de-chaussée. Quelques instants plus tard, ils débouchèrent dans une aérogare déserte attenante au palais du gouverneur. Au centre de l’édifice, une rame de monorail attendait les voyageurs pour les conduire en direction des casernes.
Feris haussa un sourcil et Maz se hâta d'expliquer :
« J’ai un bureau à l’étage mais je ne l’utilise plus depuis longtemps. Le régent civil occupe celui d’en face et je ne supporte pas son regard fouineur et sa tête de rat. »
Le mercenaire laissa échapper un éclat de rire. Il s’avança d’un pas résolu vers le monorail pour s’installer à bord mais le général le retint par le coude et lui fit signe d’attendre. L’aide-de-camp prit place seul à l’intérieur et un tremblement secoua la capsule au moment du départ. Des propulseurs à air comprimé l’expédièrent à toute vitesse dans l’immense tube qui survolait la ville. De plus en plus intrigué, Park interrogea le général du regard.
« Les journalistes penseront que nous sommes partis aux casernes, dit-il. Je veux éviter que quiconque entende ce que j’ai à te dire. Suis-moi. »
Ils s’esquivèrent par un ascenseur de secours et franchirent un sas de sécurité qui les conduisit dans une annexe de l’aérogare. Bien que sa dernière visite remontât à plus de dix ans, Feris reconnut l’endroit : il s’agissait du siège des transports publics irotiens. Ou plutôt de leurs anciens locaux, car l’administration civile avait vidé les lieux au profit d’un QG de campagne militaire en pleine effervescence. Des dizaines de techniciens installaient de l’équipement électronique dans les bureaux, des robots se croisaient dans les couloirs en transportant des caisses de matériel et plusieurs officiers aboyaient des ordres pour superviser les opérations. Tous saluèrent le vieux général sur son passage, mais Maz se contenta d’avancer comme si l’agitation autour de lui n’existait pas.
Enfin, ils pénétrèrent dans une vaste salle octogonale recouverte d’une verrière en forme de dôme qui laissait entrer la lumière matinale. Au centre de la pièce, une quinzaine de chaises étaient réparties autour d’une grande table de travail munie d’un projecteur holographique. Un bar occupait l’espace contre le mur du fond, à côté d’une grande carte électronique représentant la circulation des navettes de transport dans la cité. L’endroit comptait une salle d’eau avec des sanitaires, un stock de nourriture lyophilisée, plusieurs masques à oxygène connectés à des respirateurs, un bloc opératoire de campagne et même une exo-armure de combat prête à être assemblée.
« Bienvenue dans la nouvelle chambre forte du palais du gouverneur, pérora Maz en embrassant les lieux d’un geste de la main. Les murs de cette pièce sont insonorisés, ils ont une structure en titane et des verres blindés de trente centimètres d’épaisseur. Cet endroit est une véritable forteresse. Il a été conçu pour servir d’abri en cas de bombardement depuis l’espace, mais je l’utilise surtout comme bureau clandestin quand j’ai besoin de travailler seul. Personne ne viendra nous déranger ici.
Le mercenaire fronça les sourcils.
– Vas-tu enfin me dire pourquoi on prend toutes ces précautions ?
– Patience, mon ami ! Tu n'as pas encore assisté au clou du spectacle ! »
Le général pianota sur un boîtier électronique et la porte coulissa pour se refermer derrière eux. Quelque-part dans la cloison, une pompe à vide se mit en marche pour verrouiller le sas et les isoler du reste du monde. Sous leurs pieds, un bourdonnement étrange se fit entendre.
Des propulseurs.
C'est à ce moment que Park comprit la véritable nature de cet endroit. Maz n'avait pas seulement fait construire une pièce de haute sécurité attenante au Palais du Gouverneur. Ils se trouvaient dans l'habitacle d'un vaisseau miniature camouflé dans la structure du bâtiment. Ce que Feris avait pris pour un terminal informatique était en réalité le poste de pilotage.
« Ingénieux, pas vrai ? s'amusa Maz en remarquant son expression ébahie. C'est moi qui ai eu l'idée. Je l'ai baptisé le Dernier Refuge. En cas de danger, il me suffit d'appuyer sur ce bouton pour allumer les propulseurs, et hop ! La verrière au-dessus de nous est un toit ouvrant qui permet le décollage. En quelques minutes, je peux fuir Irotia sans que personne ne sache comment j'ai quitté la ville. Ce bijou est une ancienne frégate de contrebandier, une fois qu'elle a largué les amarres, elle est parfaitement intraçable !
Le mercenaire émit un sifflement admiratif.
– Très astucieux. Dissimuler un vaisseau dans les murs d'une ancienne aérogare, il fallait y penser. Mais je doute que tu m'aies fait venir juste pour admirer le fonctionnement de ton nouveau jouet. Mon temps est précieux, Maz. Vas-tu enfin me fournir les détails de la mission pour laquelle tu souhaites m’embaucher ?
Le général approuva d’un hochement de tête.
– Pose ton cul sur une chaise, je vais tout t’expliquer.
Il prit le temps de couper les propulseurs, déverrouilla le sas et se dirigea vers le minibar pour se servir un grand verre d’alcool ambré.
– J’ai besoin de toi pour traquer un criminel, Feris Park, dit-il en revenant s’asseoir. Tu as sans doute déjà entendu parler de lui. Il s’appelle Ludo Willys.
– Celui qui dirige les trafics de stup sur les stations orbitales ?
– C’est ça. Mais son activité s’est considérablement élargie depuis ton départ. À la mort du padrón Escodiaz, Willys a pris les rênes du crime organisé en ville. Ses hommes ont envahi le vieux quartier industriel de la Ruche et l’ont transformé en une véritable forteresse. Il a massacré les chefs des familles concurrentes, pris le contrôle de leurs activités et développé un réseau tentaculaire à travers la cité.
– La Sécurité Civile l’a laissé faire ?
– Disons que mon prédécesseur aimait l’argent facile, soupira Maz. Je soupçonne Willys de lui avoir versé des pots-de-vin en échange d’une forme d’immunité. Il a arrosé l’ensemble du système à grands coups de toscains d’or et assassiné tous ceux qui osaient s’en prendre à lui.
– Et maintenant ce type a des amis dans l’administration, la magistrature et les services de police, devina Park. Il est devenu intouchable.
– Tout juste. Willys possède une chaîne de casinos, plusieurs restaurants gastronomiques et il a même acheté un palace l'an dernier. C’est l’un des hommes d’affaires les plus influents de la ville.
– Sacrée ascension pour une petite frappe dans son genre.
– Je ne te le fais pas dire. Mais Ludo n’a pas accompli ce tour de force tout seul. Il a bénéficié de l’aide d’un ange gardien, ou plutôt devrais-je dire d’un redoutable démon.
– Laisse-moi deviner. Tu fais allusion à cette célèbre tueuse dont tout le monde parle depuis mon arrivée ? La Mort Rouge ?
– Exact. Elle terrorise Irotia depuis des années et personne n’a réussi à l’identifier. Tous ceux qui s’opposent à Willys sont retrouvés morts avec sa signature à proximité. Cette femme est un fantôme, Feris. Un fantôme qui laisse dans son sillage une pluie de cadavres et un monogramme sanglant.
– Je croyais qu’elle avait disparu de la circulation depuis plus d’un an ?
– C’était le cas, mais il semblerait qu’elle ait repris du service. La semaine dernière, une patrouille a repêché les corps de trois hommes dans la Palatine. Selon la légiste, ils ont été exécutés d’une balle dans la tête et immergés dans l’eau post mortem. On a retrouvé son monogramme tracé au couteau sur le ventre des victimes. Mode opératoire, mise en scène macabre, calibre de l’arme utilisée : tout correspond.
– Et donc, tu aimerais que je me charge d’arrêter cette tueuse ? résuma Park. Je me suis spécialisé dans la lutte contre les gangs, Maz. Cette affaire est du ressort de la Sécurité Civile. »
Le général se resservit un verre et esquissa un sourire victorieux. Malgré son indifférence de façade, il devinait une lueur d’intérêt dans les yeux du mercenaire. Il avait réussi à attiser sa curiosité. Feris Park adorait les défis, l’adrénaline et le danger. Se lancer aux trousses de la plus célèbre tueuse à gages d’Irotia, c’était une mission qu’il ne pouvait pas refuser. Le poisson était prêt à mordre, il suffisait de le ferrer.
« Il ne s’agit pas seulement de la Mort Rouge. D’après nos informations, Ludo Willys réunira tous ses lieutenants sur Irotia dans une semaine. Des sbires équipés de fusils d’assaut patrouillent quotidiennement le quartier de la Ruche. Dans la rue, les recruteurs de la mafia se sont multipliés. Le padrón rassemble ses troupes, Feris. Il prépare quelque-chose, et je n’aime pas ça.
– Dans ce cas, pourquoi ne pas envoyer l’armée pour en finir ?
– Et risquer une guérilla en centre-ville ? Hors de question. De toute manière, nos forces sont mobilisées pour préparer la campagne et défendre la planète contre l’envahisseur. Si les Polarians ont eu le cran d’attaquer Revitalis hier, c’est qu’ils ne comptent pas s’arrêter là. Je dois renforcer les garnisons de nos stations orbitales.
– Et la Sécurité Civile ?
– Je ne leur fais pas confiance. Willys a des taupes partout dans la police. On tient une occasion unique de coffrer tous les chefs de gang de la planète. Tu imagines un peu ? Onze métropoles débarrassées des têtes pensantes de la pègre. Ce serait le coup de filet du siècle.
– Vu sous cet angle, je comprends mieux ta prudence. Mieux vaut s’assurer que le padrón ne soit pas prévenu par un mouchard.
– Ce bandit doit être mis hors d’état de nuire, Feris. Je ne laisserai pas Irotia tomber entre les mains d'un criminel.
Le mercenaire acquiesça.
– Tu as eu raison de me faire venir, dit-il. C’est une affaire épineuse et tu as besoin d'un homme de confiance pour s’en occuper. Mais il y a autre-chose que tu refuses de me dire, Maz. Tu as reçu des menaces de la Mort Rouge, pas vrai ?
Le général blêmit et serra le poing si fort que son verre se fissura.
– Comment l’as-tu deviné ?
– Ça me semble assez évident. Tu es constamment sur tes gardes depuis mon arrivée. Tu n’avais pas seulement le trac avant de prononcer ton discours tout à l’heure, tu craignais d’être la cible d’un sniper. Je t’ai vu balayer les toits et les fenêtres du regard pendant toute ton allocution. Tu as renforcé la sécurité autour de la place Geneter, le palais du gouverneur est devenu une véritable forteresse. Ta diversion dans l’aérogare n’était pas destinée aux journalistes, tu voulais t’assurer que personne ne pourrait nous suivre. Tu agis comme un animal traqué, Maz. Et il faut être sacrément parano pour garder une exo-armure dans son bureau. »
Le général eut un rire amer et se leva pour remplacer le verre qu’il avait cassé. Évidemment, Feris avait vu juste. Il était le meilleur, c’est pour cette raison qu’il avait choisi de l’embaucher.
« Tu as raison, soupira-t-il. J’ai reçu des menaces de la Mort Rouge il y a deux ans environ, quand j’ai commencé à m’intéresser aux affaires de son patron. J’ai immédiatement suspendu mon enquête, j’avais peur d’être le prochain sur sa liste. C’est à cette époque que j’ai décidé d’aménager la pièce où nous sommes. Mais depuis, l’ange de la mort n’a plus donné signe de vie. J’ai cru naïvement que j’étais en sécurité.
– Et tu as repris tes investigations sur Ludo Willys.
– Je pensais qu’elle avait cessé de travailler pour lui, expliqua Maz. Dès que j’ai ordonné à la Sécurité Civile de rouvrir l’enquête, elle a refait surface.
– Ces trois hommes qu’elle a tués la semaine dernière, tu les connaissais, n’est-ce pas ?
Le général opina.
– C’était l'enquêteur chargé de découvrir le lieu de rendez-vous des mafieux, accompagné de ses gardes du corps. Elle les a massacrés pour m’envoyer un avertissement. Cette mise en scène macabre m’était destinée.
– Je vois. Tu crains d’être le prochain sur sa liste, donc tu aimerais que je la capture avant qu’elle ne ramène ta tête à Willys dans un paquet cadeau. Et tant qu’à faire, tu comptes aussi sur moi pour neutraliser le padrón et démanteler l’ensemble de son réseau.
– Tu as tout pigé. Alors, cette mission t’intéresse ?
Le mercenaire lui adressa un sourire carnassier.
– Un chef de gang pour moi tout seul et une tueuse à gages que personne ne parvient à arrêter ? Tu me prends par les sentiments, Maz. Évidemment que j’accepte. Mes gars vont adorer ce contrat. »
À cet instant, la porte du bureau s’ouvrit derrière Feris, dévoilant une jeune femme à l’allure autoritaire et à la démarche conquérante. Elle avait le visage fin, un nez légèrement busqué et des cheveux qui ondoyaient comme une étoffe d’encre le long de ses épaules. Sous le large col de son manteau rouge, un tailleur pourpre épousait la ligne stricte de sa silhouette, prolongé par un pantalon sombre à la coupe nette que fermait une ceinture de cuir. Intrigué, Feris remarqua son port gracieux et son charisme naturel. Désormais trentenaire, Oni Keltien ne ressemblait plus du tout à l’adolescente espiègle qu’il avait connue autrefois. Il se dégageait d’elle un mélange de confiance et de détermination que renforçait son regard inflexible hérité de son père.
Lorsqu’elle avisa les cadavres de bouteilles qui gisaient au pied de sa chaise, elle demanda à Maz d’une voix tranchante :
« Encore en train de picoler, p’pa ? Je croyais que le médecin t’avait interdit l’alcool ?
– Bah ! Ce docteur n’y connaît rien. J’ai bu un ou deux verres parce que j’avais besoin d’un remontant, pas de quoi en faire un drame. Je me sens parfaitement bien. »
Oni fronça les sourcils mais ne fit pas de commentaire. En revanche, ses yeux émeraude se fixèrent dans ceux de Feris et elle l’écrasa sous le poids de son mépris.
« Et lui, qu’est-ce qu’il vient faire ici ? Je croyais que l’existence de cette pièce devait rester secrète ?
– J’ai mes raisons, grogna le mercenaire. Elles s’intitulent « mêle-toi de tes oignons ».
La fille du général fit un pas menaçant dans sa direction, mais Maz intervint d’une voix autoritaire :
– Du calme, Oni. Inutile de t’en prendre à Feris. Il est là sur mon invitation.
– Évidemment ! cracha-t-elle. J’aurais du m’en douter ! C’est lui qui t’a convaincu de déclarer cette guerre stupide, pas vrai ? Ce type sème le malheur partout sur son passage !
– Si tu as un problème avec moi, gamine, viens me le dire en face. »
Le mercenaire se redressa de toute sa hauteur. Il dominait Oni de la tête et des épaules, pourtant la jeune femme ne se laissa pas intimider. Elle répliqua d’un ton acerbe :
« D’accord, par quoi on commence ? Tu es un homme lâche et sans honneur, Feris Park. Des centaines de soldats ont trouvé la mort sur Edidris par ta faute, mais au lieu d’assumer tes erreurs devant un tribunal irotien, tu t’es enfui sur Lugori pour te réfugier derrière une armée d’avocats véreux payés avec la fortune de tes parents.
– C’est faux. Tu n’as aucune idée des raisons qui m’ont poussé à l’exil.
– Explique-toi, alors ! Parce que de mon point de vue, tu as laissé mon père foncer dans cette embuscade et tu as pris la fuite pour ne pas affronter les conséquences de tes actes ! Comment as-tu pu l’abandonner comme ça ?
Le mercenaire se renfrogna.
– Tu exagères, jeune fille. Je te rappelle que sans moi, ton paternel ne serait même plus en vie.
– Tu as disparu pendant douze ans, sans donner la moindre nouvelle ! Putain, Feris, tu faisais pratiquement partie de la famille ! Où étais-tu quand papa a commencé à boire ? Quand il est devenu violent et insupportable ? Le jour où maman s’est suicidée, était-ce si difficile d’envoyer un mot ? De te présenter au cimetière lorsqu’on l’a mise en terre ?
– J’étais retenu à la capitale pour affaires.
– Pour affaires ? explosa Oni. C’est ça, ton excuse minable ? Putain, mais j’hallucine ! Et tu imagines qu’après ça, je vais t’accueillir ici la bouche en cœur ?
– Je m’attendais à un minimum de gratitude.
– Tu as détruit ma famille en provocant cette défaite, espèce de salopard ! Je ne veux plus jamais que tu t’approches de mon père ! Je t’accorde une heure pour foutre le camp d’Irotia, sinon je te jure que j’aurai ta peau !
– ASSEZ ! »
Maz se leva soudain. Même ivre, le vieux général tenait encore bien debout. Il frappa du poing sur son bureau et foudroya sa fille du regard.
« Sors d’ici, ordonna-t-il d’une voix glaciale.
– Pardon ?
– SORS D’ICI ! hurla-t-il en postillonnant sur son visage. Et la prochaine fois que tu oses menacer Feris devant moi, je te fais déshériter, tu m’entends ? »
La jeune femme ne broncha pas. Ses yeux émeraude défièrent ceux de son père et elle serra les poings si fort que ses jointures devinrent blanches. Enfin, elle tourna les talons avec panache pour quitter la pièce. Juste avant de partir, elle s’arrêta une brève seconde et lança crânement :
« Au fait, bravo pour le discours, p’pa. C’était sensass’. »
Et elle claqua la porte d’un geste rageur.
« Ça alors, quel caractère ! s’exclama Feris lorsqu’elle fut sortie. Ta fille a un tempérament de feu !
– Oui ! s’amusa Maz, attendri. C’est tout le portrait de son vieux père ! »