Irotia, balcon de la place Geneter, 12 septembre 3224. Douze ans plus tard.
La foule était venue nombreuse pour assister à son discours. La grande place d’Irotia se couvrait d’une marée de gens qui continuaient d’affluer depuis les quatre rues transversales. Tous les transports publics avaient été mobilisés pour conduire la population sur place ; plusieurs stations aériennes étaient fermées ou lourdement gardées par des Gingers portant l’arme au poing. Dans l’immense marée humaine, des frémissements d’excitation étaient perceptibles. Tous avaient le même regard empli de crainte et d’impatience.
Maz Keltien poussa un soupir et sa gorge se noua.
On le disait prodigieux orateur, mais en vérité il se décomposait chaque fois qu’il devait prendre la parole en public. C’était une chose de s’adresser à quelques officiers dans le cadre d’un briefing, mais s’avancer sur ce balcon face à quinze-mille personnes représentait un autre défi. Pendant un instant il hésita à annuler son intervention. Il pouvait inventer une excuse, renvoyer ces gens chez eux et leur transmettre son message en l’enregistrant. Mais la gravité de son annonce l’en dissuada. Ce n’était pas le moment de céder au trac. Ces hommes et ces femmes étaient ses électeurs, les habitants de sa ville qu’il chérissait par-dessus tout. Il devait au moins avoir le courage de se présenter face à eux.
Son regard se perdit au loin, accrochant les façades vitrées des grands immeubles où se reflétait le soleil levant. Par l’empereur, quelle attente interminable ! Pour la énième fois de la matinée, il vérifia que son uniforme était lisse et ses galons bien accrochés. Il avait choisi de troquer son costume d’homme politique pour sa veste militaire, plus adaptée au discours martial qu’il allait faire. Aujourd’hui, pour la première fois depuis douze ans il n’était plus seulement Maz Keltien, gouverneur d’Irotia.
Il redevenait général des armées et protecteur de la nation.
« Eh bien, ça en fait du monde ! s’exclama derrière lui une voix qu’il connaissait bien. Pas trop stressé à l’idée de monter sur scène, vieux frère ?
Maz soupira et fit de son mieux pour calmer le tremblement de ses mains.
– Feris. Tu as accepté mon invitation. »
Il se retourna, détaillant le profil du mercenaire qu’il n’avait pas vu depuis une douzaine d’années. Feris Park n’avait pas changé depuis son départ de l’armée. Même silhouette filiforme, même visage allongé avec son rictus moqueur, ses sourcils noirs broussailleux et ses longs cheveux gras encadrant un front trop court et un nez de travers, dont l’extrémité fine et busquée rappelait le bec acéré d’un oiseau de proie. Il dépassait le général de presque deux têtes et posa sur lui un regard mesquin avant de répondre :
« Évidemment, je n’allais pas rater une occasion de te voir te ridiculiser en public !
Maz sourit mais ne goûta pas la plaisanterie. Pour chasser l’angoisse, il déboucha une bouteille d’alcool fort et se servit une généreuse rasade qu’il vida d’un trait.
– Regarde-les Feris, dit-il en désignant d’un geste la foule en contrebas. Ils sont venus entendre leur gouverneur, ils s’imaginent que je vais annoncer la visite de l’empereur ou une autre connerie du genre. Alors qu’en vérité je m’apprête à détruire leurs vies. Comment vais-je réussir à leur faire avaler ça ?
– Raconte-leur une blague salace, ça détendra l’atmosphère.
Le général leva les yeux au ciel. Heureusement, Feris se rattrapa et lui prodigua les encouragements dont il avait besoin.
– Ne t’en fais pas, Maz. Tu as toujours eu le don d’improviser des super discours. Les gens t’adorent et tu as l’art de la réplique qui fait mouche. Ça va passer comme une sonde Node dans une ceinture d’astéroïdes.
– T’es au courant que leur dernier modèle a été pulvérisé en moins de vingt-quatre heures ? »
Le mercenaire ne répondit pas mais lui lança un clin d’œil. À l’extérieur, une clameur monta. Les portes du balcon du gouverneur s’ouvrirent et un officier-clairon s’avança, tenant dans sa main un instrument électronique. Lorsqu’il commença à jouer, le son de l’hymne impérial vibra, puissant et grave. Dans un parfait ensemble qui trahissait l’habitude, les gens se mirent à entonner le refrain maintes fois repris lors des célébrations officielles.
« On dirait que ça va être à toi, dit Park en lui tapotant l’épaule. Courage, n’oublie pas de respirer et si jamais tu bloques au milieu d’une phrase, rappelle-toi que tu ne pourras jamais avoir l’air plus bête que tu ne l’es déjà.
– Va au diable, Feris ! »
La musique se tut et deux immenses bannières furent déployées à l’effigie de Maz. Le clairon bascula son instrument en mode haut-parleur et proclama face à la foule :
« Gloire à sa Majesté Utar Mogli, Ier du nom ! Gloire à l’impératrice Pietra et au jeune prince héritier Riad ! Et longue vie à leur humble et dévoué serviteur qui se présente devant vous aujourd’hui. Le général-en-chef des armées et gouverneur d’Irotia… Maz Keltien ! »
Maz fit un pas hésitant vers l’extérieur et un vacarme tonitruant s’éleva. Des hourras, des applaudissements, une foule immense qui scandait son nom : il n’en fallait pas plus pour lui redonner confiance. Il s’avança d’une démarche conquérante jusqu’à l’estrade et alluma son microphone. De chaque côté du balcon des drones braquèrent leurs caméras sur lui. Son visage grave et ridé se refléta sur les écrans géants aux quatre coins de la place Geneter. Il prit quelques instants pour saluer la foule puis, d’un geste ferme, demanda le silence. Tous les regards étaient rivés sur lui.
« Chers amis, habitants d’Irotia, dit-il d’une voix forte et assurée, je vous remercie d’être là. Je porte devant vous la parole de mon très cher ami Utar. Hélas, Sa Majesté souffrant de son âge avancé, j’ai le regret de vous annoncer qu’il n’a pu faire le déplacement depuis Solaria pour être présent aujourd’hui à nos côtés. »
Il marqua une pause, observa les réactions de l’assemblée. Il n’y eut pas d’indignation ni de protestation. Un silence de mort s’était abattu sur la ville. Les gens n’étaient pas venus voir l’empereur mais entendre ce que Maz avait à dire. Le général expira profondément et rassembla son courage. Le moment qu’il redoutait était venu.
« Comme vous le savez, reprit-il, il y a douze ans nous avons subi un grave affront. La guerre contre Polaria a été remportée par l’Empire mais cette victoire fut rude. La grande bataille que nous avons livrée sur la lune Edidris a viré au drame et des centaines de Gingers ont trouvé la mort sous le feu de nos ennemis. Nombre de ces soldats étaient des nôtres ! C’étaient vos parents, vos frères et sœurs, vos maris et vos épouses. Peut-être même vos enfants. Nous avons porté leur deuil trop longtemps et malgré cela, le souvenir de leur disparition ne nous a pas quittés. »
Sa gorge se serra lorsqu’il pensa à tous les braves qu’ils avaient abandonnés sur place. Même après tout ce temps, Maz portait encore cette responsabilité comme un fardeau sur ses épaules. Grâce à un ingénieux jeu de lumières et d’hologrammes, les visages et les noms des victimes d’Edidris défilèrent sur les façades des bâtiments pour appuyer son discours. Il décida d’enfoncer le clou.
« Aujourd’hui encore, à chaque carrefour, à chaque coin de rue de notre belle cité, un monument sinistre gravé de leurs noms rappelle le lourd tribut que nous avons dû payer. Lorsque vous m’avez confié la charge d’administrer notre planète au nom de Sa Majesté, je vous ai fait la promesse solennelle de ne plus reprendre les armes et de toujours œuvrer en faveur de la paix. Hélas, il n’est pas aisé de respecter un tel serment lorsque la guerre se présente à notre porte et menace une fois de plus notre liberté. »
En bas, une rumeur inquiète parcourut la foule. À l’évocation de la guerre, une partie des habitants avaient sans doute déjà compris ce qu’il s’apprêtait à dire. Le vieux général laissa la colère et la tristesse l’envahir, un frisson remonta le long de sa colonne vertébrale. D’une voix forte mais chevrotante, il s’exclama :
« Cette nuit, un corps expéditionnaire polarian a aluné sur la station Revitalis, où tout un régiment de nos valeureux soldats était en faction. L’ennemi a engagé le combat pour s’emparer de nos fermes hydroponiques et les a abattus jusqu’au dernier. Il n’y a pas de survivant. »
Un cri retentit au loin, appelant à la vengeance. Il fut repris par la marée humaine, devint un bourdonnement puis une clameur puissante qui remonta progressivement les artères en direction du centre-ville. Sur les façades des immeubles, les victimes de Revitalis remplacèrent celles de la bataille d’Edidris.
« Ils étaient cent-cinquante braves ! s’écria Maz par-dessus le grondement de la foule. De courageux Gingers qui assuraient la protection des résidents civils. Les polarians les ont massacrés sans aucune pitié ! »
Les cris des Irotiens étaient tels désormais que le général peinait à s’entendre parler. Néanmoins, il renchérit de plus belle et sa voix puissante portée par les amplificateurs résonna dans la ville comme un coup de tonnerre.
« À leurs familles, je promets que leurs corps seront rapatriés sur Irotia et enterrés avec les honneurs de la patrie ! Sa Majesté m’a autorisé à les décorer à titre posthume du Soleil d’Or impérial. En tant que gouverneur, je décrète également le douze septembre férié à perpétuité, journée de commémoration et de deuil national ! »
Le silence tomba un instant, le temps que les écrans géants répercutent ses paroles au loin dans l’avenue. Puis une vague d’applaudissements émergea, partant de la Place Geneter et se propageant dans toutes les rues alentour. L’air grave, Maz patienta quelques secondes avant de terminer son discours par une annonce tonitruante.
« Cette attaque a été menée en violation des accords de paix ratifiés par Sa Majesté et le Primal polarian il y a dix ans. Il s’agit d’une agression militaire grave et ce crime ne restera pas impuni ! C’est pourquoi mes amis, nous allons faire payer aux polarians chaque goutte de sang versée par un Irotien la nuit dernière ! Je vous promets que cette fois nous obtiendrons victoire, gloire et vengeance. Que chaque homme ou femme, chaque Irotien qui ne soit pas un lâche me rejoigne au combat ! Armez-vous mes frères et sœurs, nourrissez-vous d’espoir et de courage ! Beaucoup cette fois encore tomberont mais ce sera pour gravir les échelons jusqu’à l’immortalité, pour la grandeur d’Irotia ! Pour l’Empire !
– GLOIRE À L’EMPIRE ! » hurla la foule d’une seule voix.
Nouveau tonnerre d’applaudissements, les gens se mirent à scander son nom. Maz poussa un soupir de soulagement et brandit victorieusement le poing avant de saluer une dernière fois. Puis il s’effaça pour laisser le clairon expliquer les détails de la conscription. En silence, il déconnecta son oreillette et tendit le micro à un technicien avant de rejoindre Feris à l’intérieur. Lorsqu’il pénétra dans le salon de réception, le mercenaire l’attendait avachi de tout son long sur un canapé de cuir.
« Tu vois, lança-t-il avec un sourire aux lèvres. Ce n’était pas si difficile, tu as encore fait bonne impression. »
Maz ne répondit pas immédiatement à son vieil ami. Ses épaules s’étaient relâchées, mais une raideur persistait dans sa mâchoire et le long de sa nuque. Il prit le temps de traverser la pièce, s'empara d’une bouteille de liqueur et se servit un grand verre pour se détendre.
« J’aurais bien voulu t’y voir sur ce foutu balcon, grogna-t-il d’une voix rauque en balayant la salle du regard.
– Mauvaise idée. Mon physique ravageur provoquerait une émeute. Imagine le chaos, la guerre pour mes beaux yeux... et ma belle gueule. »
Le général s’étrangla en buvant. Un rire sec et nerveux lui échappa.
« Par l’empereur, ton sens de l’autodérision m’avait manqué ! Je suis content que tu sois de retour au bercail. Tu penses rester longtemps sur Irotia ? »
Le rictus moqueur de Feris s’effaça lentement, remplacé par une expression plus sombre, presque distante. Son regard se posa derrière Maz, vers la place Geneter qui commençait à se vider, comme si ce spectacle lui rappelait soudain une réalité désagréable.
« Non, soupira-t-il avec lassitude. Je préfère rentrer à la capitale dès que possible. Je refuse d’impliquer mes Baltringues dans ta nouvelle guerre. Si tu as une besogne à nous confier, nous partirons dès qu’elle sera accomplie. »
Le silence s’épaissit. Maz opina d’un signe de tête. La déception et l’amertume se lisaient sur son visage.
« Je m’en doutais », murmura-t-il pour lui-même.
Puis, levant les yeux avec un sourire forcé aux lèvres, il ajouta :
« Je suis content que tu aies fondé ce groupe de mercenaires, Feris. Les missions de sauvetage et les opérations commando, ça te correspond mieux. On dirait que tu as trouvé ta voie. »
L’intéressé acquiesça d’un hochement de tête un peu trop raide.
« Dommage qu’il ait fallu un massacre et douze ans d’absence pour que tu parviennes enfin à me comprendre, répondit-il. Mieux vaut tard que jamais, j’imagine. »
La remarque cinglante déstabilisa le général. Lorsqu’il se resservit un verre, sa main tremblait légèrement sur le goulot de la bouteille.
« Même moi, j’apprends de mes erreurs, grogna-t-il d’une voix plus ferme. Je n’aurais jamais dû te confier ce galon d’amiral. Tu es un bon chef d’équipe, Feris, mais tu n’as pas la carrure pour diriger toute une armée. »
Park se redressa sur le canapé, son expression subitement tendue. Il n’y avait plus la moindre trace de légèreté sur son visage.
« Pourtant, je m’en étais bien sorti lors de la dernière campagne, pas vrai ? asséna-t-il. Rappelle-moi qui t’a ramené à bord de la corvette Fidelia sous le feu des Polarians ? Qui a repris le commandement des troupes pendant que tu gisais à l’infirmerie dans une mare de sang ? »
Maz serra les dents. Le bruit lointain d’une explosion résonna dans son crâne, suivi d’un cri déchirant. Dans sa bouche, la liqueur qu’il s’apprêtait à avaler prit un goût métallique. La puanteur âcre du kérosène et des réacteurs brûlés le saisit à la gorge. Sa vision se troubla et un acouphène lui déchira les tympans. Il avait froid. Non, il transpirait. Une ancienne douleur s’éveilla dans sa hanche, et il dut se faire violence pour ne pas la toucher, à la recherche d’une plaie béante qui n’existait plus depuis longtemps.
Il revint à lui avec un soubresaut, les poumons brûlants, comme s’il venait de retenir sa respiration. Sa main moite agrippait le verre presque vide en tremblant.
« C’est vrai, concéda-t-il avec difficulté, le souffle court. Tu m’as sauvé la vie, Feris. Grâce à toi, une partie de nos hommes ont pu rentrer sains et saufs de cet enfer. »
Il marqua une pause. Le silence se tendit encore un peu plus. Puis ses yeux se posèrent sur le mercenaire, brillants d’une colère froide.
« Mais nous ne serions pas tombés dans cette embuscade si tu n’avais pas désobéi aux ordres ! gronda-t-il. Si tu étais resté en soutien avec tes unités, nous n’aurions pas été surpris en infériorité sur les plaines lunaires ! »
Le général renifla et vida d’un trait le reste de son verre. Le mercenaire s’était redressé sur son siège, comme un prédateur s’apprêtant à bondir sur sa proie.
« J’ai choisi de mener mes hommes sur leur flanc pour les prendre à revers, répondit-il sèchement. Je voulais créer un étau pour les broyer entre nos régiments. Tu n’aurais jamais dû les attaquer de front avec si peu de troupes et de matériel ! Je t’avais prévenu pendant la réunion d’état-major. Mais par l’empereur, Maz, tu as foncé tête baissée dans ce piège en sachant que nos premières lignes allaient se faire massacrer ! »
Le poing de Maz s’abattit sur la table basse, faisant tinter les verres vides. Il rugit, le visage cramoisi de fureur.
« Quand on reçoit un ordre de son supérieur, on ferme sa gueule et on l’exécute, Feris ! Il y a une putain de hiérarchie à respecter sur un champ de bataille ! Alors oui, j’ai choisi de sacrifier un bataillon pour ouvrir une brèche dans leurs défenses. Mais tu as décidé de jouer les héros dans ton coin et ça a viré au carnage !
– Je voulais éviter un bain de sang inutile.
– À cause de ta connerie, les combats ont duré six mois supplémentaires ! Combien d’hommes sont tombés avant la victoire impériale de Talnasser ? Combien de familles endeuillées parce que tu n’as pas été foutu d’avaler ta putain de fierté et de respecter la chaîne de commandement militaire ? »
Park se raidit encore plus, ses mâchoires serrées.
« Je reconnais que j’ai une part de responsabilité, dit-il d’un ton glacial. Mais je t’interdis de me balancer tous ces morts sur la conscience. Si j’avais eu un général capable de se remettre en question, un véritable chef qui se soucie de la vie de ses hommes, je n’aurais pas eu besoin de te désobéir. Mais la vérité Maz, c’est que tu étais aveuglé par l’ambition. Tu rêvais de ce poste de gouverneur et tu étais prêt à tout pour l’obtenir. Tu voulais remporter cette bataille avant l’arrivée de la générale Minatobi pour la coiffer au poteau lors des élections. Quitte à sacrifier la moitié de ton armée pour y parvenir ! »
Il soupira et conclut avec amertume :
« J’ai pris une décision tactique sans t’en informer, c’est vrai. Mais ce jour-là, nous avons tous les deux commis de terribles erreurs. En fin de compte, lorsque les Polarians t’ont encerclé, je suis quand même venu te sauver les miches. Et tu le sais. »
Le général serra les dents et ravala une réplique cinglante. Leur dispute était proche du point de non-retour. Or, il avait cruellement besoin de l’aide de Feris. Il respira un bon coup pour retrouver son calme. L’épuisement de la journée, le stress du discours, et maintenant cette confrontation... C’était trop. Il passa une main sur son visage fatigué et s’effondra sur son fauteuil.
« Ecoute, Feris... »
Il hésita, cherchant ses mots, maladroitement.
« Tu as raison. Sur beaucoup de choses. On a tous les deux merdé, ce jour-là. Tu étais une fichue tête brûlée, et moi... »
Il fit une pause, le cœur au bord des lèvres.
« Un connard ambitieux ? » suggéra le mercenaire.
L’ébauche d’un sourire, amer et tendu, vint fendre son visage.
« C’est ça, conclut Maz. Je n’aurais pas dit mieux.
– Au moins, aujourd’hui, tu as laissé tomber l’ambition. Tu t’es bonifié avec le temps. »
Le général laissa échapper un petit rire nerveux. La tension s’apaisa, mais ne disparut pas complètement. Un voile d’embarras planait entre eux. Le spectre d’Edidris avait cinglé leur amitié d’une balafre, une vilaine plaie que douze ans d’éloignement avaient transformée en gouffre. Hélas, il ignorait comment le franchir. Un silence pesant s’installa dans la salle de réception. Maz ruminait dans son fauteuil, observant d’un œil placide la place Geneter qui se vidait de ses occupants. Dehors, l’officier-clairon avait terminé son intervention. Plusieurs techniciens démontaient l’estrade et chargeaient le matériel à bord d’une navette banalisée. De l’autre côté de la rambarde, une horde de journalistes trépignaient d’impatience sur le ponton de leurs vaisseaux, espérant obtenir une interview. Les militaires de faction avaient le plus grand mal à les empêcher de débarquer.
« Que dirais-tu de rejoindre mon bureau pour discuter affaires ? » proposa Maz, sa voix redevenant neutre, comme s’il enfilait à nouveau son costume de gouverneur. « On serait plus tranquilles pour causer. Ici, les murs ont des oreilles. »
Le mercenaire acquiesça, sentant que le moment était venu de s’eclipser. Il avait hâte de découvrir pour quelle raison son ami l’avait fait venir.
« Allons-y », grogna-t-il en soulevant sa grande carcasse du canapé.