J-87
Trois heures douze du matin.
Les cris réveillent Sofia.
Elle n’a plus la force de les entendre, ni celle de se lever. Elle le doit, pourtant. C’est ce que cela veut dire. Maman. Je suis toute seule. J’ai besoin de toi, là, tout de suite, maintenant. J’ai faim. MAMAN !
La discussion est à sens unique. Sofia n’a jamais autant rêvé de boules Kies ; mais à présent qu’elle entend son enfant qui la réclame, elle ne peut ignorer les hurlements. La seule question est quand. Quand s’arrêteront-ils, quand elle décidera de se lever ? Et après, ils recommenceront. Ce n’est qu’une affaire d’heures, de minutes. Et Sofia devra se lever, encore, et interrompre tout, quoi qu’elle fasse.
Et le pire dans tout ça, c’est que ce n’est pas près de s’arrêter.
Elle a déjà fait les calculs. Si l’enfant fait bien ses nuits, si plus tard elle n’a pas de terreurs nocturnes, si Sofia n’en a pas d’autres d’ici là, elle sera tranquille dans quatre ans.
Quatre ans, c’est long, pour son prochain rendez-vous avec elle-même.
Et ce ne sera pas plus. Il ne pourra pas être question de deuxième enfant. Quand elle sera sortie de cette horreur, un sera bien assez.
Sofia balance le revers de la couette pour se donner du courage. Elle n’allume pas la lumière, elle ne veut pas croiser son reflet. Pâle, les yeux bouffis, les kilos en trop toujours accrochés à ses hanches. Pas besoin d’intelligence artificielle pour savoir à quoi ressemblerait la version zombie d’elle-même, elle est déjà morte-vivante. Quand elle sort de la douche, lorsqu’elle a enfin le temps de se laver quand le bébé fait la sieste, elle évite le miroir soigneusement.
Les pleurs diminuent à mesure que la présence de la mère se rapproche. Mais il faut encore que Sofia la prenne, la câline, lui prépare son biberon, et qu’elle s’échoue sur le canapé où elle s’endormira quelques instants, avant de se ressaisir brusquement et se vouloir d’avoir été si négligente. Et si, et si, et si… Les « et si » la bouffent. À chaque « et si » avec lequel elle frôle par inadvertance s’abat sur elle les foudres de l’indignité.
Négligente, dangereuse, irresponsable.
Sofia fait pourtant de son mieux. Elle parle avec une voix douce même quand elle est excédée. Elle évite de jurer, au cas où un nourrisson de trois mois s’habitue à de telles sonorités, et si un vilain mot a le malheur de s’échapper, elle se le reproche trois fois. Elle s’interdit de demander à Baptiste d’assurer les réveils nocturnes depuis qu’il a repris le travail. Après tout, elle est encore en congé maternité, et dès qu’il rentre, il se charge des couches, des biberons et de bercer l’enfant. À lui, elle ne se plaint pas du reste : des lessives interminables, des siestes interrompues, des courses qu’elle s’empresse de faire quand Baptiste rentre qui, si elles ont l’avantage de lui donner l’occasion de quitter l’appartement, la confinent encore au ravitaillement des couches et de la poudre de lait. Son enfant, encore et toujours. Et cette odeur pestilentielle qui lui colle à la peau. Elle aimerait frotter jusqu’à s’en arracher l’épiderme mais même cela, elle n’en a pas le temps. L’eau qui ruissèle dans la douche doit être devenue un réflexe pavlovien pour la petite qui, même endormie, comprend que sa mère est trop loin. Même quand Baptiste est là, Capucine ne veut rien entendre : il n’y a que les bras de sa mère qui pourront la calmer.
Sofia aimerait hurler comme sa gamine le fait. Voilà. Là, elle comprend son enfant. Parfois, un cri est ce qui permet de s’exprimer le mieux. Un cri pour exorciser la douleur. Un cri pour ne pas avoir à dire le reste. Ce que l’on ne peut pas avouer, ce que les autres ne peuvent entendre.
Je n’en peux plus.
Je n’aurais pas dû.
Et si ?
Il n’y a plus de place pour les « et si », dans son quotidien, plus pour elle-même du moins. Sa vie défile devant ses yeux comme une boucle infinie de conséquences à laquelle elle ne pourra rien changer.
Ne pas dormir. Apprendre à vivre avec une odeur de merde, à accepter de se faire vomir dessus. Veiller en permanence. Ne plus faire deux choses à la fois quand l’enfant est réveillée. N’en faire plus qu’une seule : s’occuper d’elle. La bercer, lui donner le biberon, la nettoyer, attendre qu’elle dorme, pour enfin avoir le temps de respirer. Sombrer. Se faire réveiller. Pendant des années. Aller à l’école. Faire les devoirs, acheter des vêtements tout le temps car ça ne fait que grandir, ces choses-là. Puis arriver à un âge plus autonome mais plus ingrat. Sa fille refusera même de lui dire bonjour, elle piquera des crises pour rien mais avant tout, elle sera mal dans sa peau. Et puis quand tout ça sera enfin passé, l’indifférence. L’enfant qui prend son envol, qui commence à faire sa vie ailleurs, hors du foyer. Qui osera respirer loin après avoir pompé tout l’air de celle qui l’a portée.
Il paraît qu’entretemps, il y a des moments beaux, plein d’amour, de chaleur, de choses simples mais qui viennent compenser tout le reste.
Sofia en doute.
Est-ce que c’est le cas de tout le monde ?
Elle aimerait trouver sa fille jolie, attachante, adorable, mais face à elle, elle ne trouve qu’un bébé. Il pourrait être celui de quelqu’un d’autre. Parfois, elle se demande si son sentiment serait différent. C’est une petite chose fragile. Il n’y a personne d’autre, donc il faut s’en occuper. Voilà. N’aurait-elle pas fait de même avec n’importe quel enfant qu’elle trouverait seul ? Qu’est-ce qui rend Capucine unique à ses yeux ? Quand elle la couche, elle sourit lorsqu’elle embrasse son front, ses petites mains, quand elle lui fredonne les comptines espagnoles que lui chantait son père, mais ces moments n’éclipsent pas le reste. Ceux où elle se demande ce qu’elle fout là et si un jour, elle parviendra à arrêter de se poser cette question.
Les autres ont vite fait d’expliquer cela du haut de leur expérience qui a tout sauf celle d’un psychologue. « Ça ira mieux, c’est juste le temps de s’habituer à tous ces changements » pense Baptiste. « Ça arrive bien plus qu’on ne le pense, le post-partum, tu sais ? Il n’y a pas à culpabiliser, c’est on ne peut plus humain. Pour moi aussi, parfois, c’était dur », soutient son amie Violine, la mère. Et les sourires compatissants, quoique rares, d’Ana : celui à la maternité et celui du mois dernier, quand elle est passée leur rendre visite sur son jour de repos. Sofia n’a pas osé se plaindre, elle aurait trouvé vache de confier cela à sa meilleure amie alors qu’elle rêverait d’avoir les mêmes problèmes qu’elle, que même en Espagne, les échecs d’implantation se répètent.
Sofia déteste le mot post-partum. Il enferme son mal-être dans une case, l’étiquette, et le range sur l’étagère des émotions normales. De celles que beaucoup traversent dans cette situation et qui donc, est finalement anodine. Comme tant de sujets féminins, pense Sofia. Ils sont universels donc il convient de ne pas en parler. Ou si la parole se libère et que l’on commence à aborder le sujet, il suffit de mettre le bon mot, la bonne case, et affaire classée, circulez, vous êtes une femme, et alors ? C’est comme ça. Plus tard, vous apprendrez à être contente et à oublier ce peu.
Sofia soupire. Dans ses bras, son enfant s’endort, le biberon dans la bouche. Si elle la recouche maintenant, elle devra se relever trop vite. Alors, elle attend. Elle attend que l’enfant se réveille. Elle attend que l’enfant finisse son biberon. Elle attend que l’enfant se rendorme. Et sa vie en ce moment ne se résume qu’à ça : attendre, attendre, attendre. Son monde est en pause, parce que pour ce petit être qu’elle tient entre ses bras, tout dépend d’elle. De Baptiste aussi, mais cela ne change rien au fond, car Baptiste ne peut pas éclipser toute la charge que son nouveau rôle implique pour Sofia.
Elle n’a plus le temps de rien. Quand on ne peut survivre, il n’est pas question de sortir un appareil photo de sa sacoche. Alors, ça aussi, c’est en pause.
Les clichés, depuis deux mois, elle laisse Baptiste les prendre. C’est avec son téléphone qu’il photographie sans cesse les deux amours de sa vie. Sofia pourrait faire mieux, mais elle n’en a pas envie. Si elle n’a pas le temps d’écrire ses photographies, elle se refuse de prendre celui d’immortaliser son enfant. Elle se trouve monstrueuse de le penser, mais elle n’y peut rien. C’est viscéral.
Elle n’immortalisera pas le visage de sa mort.
Dans ses bras, la petite ne se réveille pas. Et Sofia, elle, n’est pas près de se rendormir.
Alors, elle part devant le landau et y dépose l’enfant. Elle part chercher sa sacoche, qui dort au fond d’un sac, et s’assied en tailleur sur le fauteuil. Avec un soin religieux, elle sort l’appareil de son étui puis l’examine sous toutes ses coutures.
Il est froid.
Ça aussi, elle l’a abandonné depuis le début de sa nouvelle vie. Elle l’a mis dans la même boîte que tout ce qu’au fond d’elle, elle bride, avec pour étiquette toutes les raisons dont elle s’acharne de se convaincre : elle n’a plus le temps, ce n’est pas sérieux et puis de toute façon, elle n’a plus rien à exprimer.
De sa vie à laquelle elle est étrangère, elle n’a plus rien à expier. Plus de beauté à révéler, plus de respiration à offrir. Elle n’a que le moche, l’indicible et la survie. Ce corps meurtri, ces yeux balafrés, ces heures encagées. Ce réveil qui affiche une heure trop indécente pour être humaine. Trop tôt ou trop tard, à l’image du reste.
Il n’y a rien d’autre à dire à part ça, dans son quotidien où elle ne respire plus pour elle-même.
Mais c’est déjà ça.
De sa sacoche, elle sort un objectif qu’elle arme sur son appareil.
Du canapé, elle saisit ce plaid qui traîne à moitié par terre. Baptiste ne le range plus quand, après s’être endormi sur le canapé, il se réveille pour poursuivre sa nuit entrecoupée dans leur lit. Le rendu, lui, est fade.
Trop de couleurs. Pourtant, les tons sont bruns, bien loin des couleurs saturées qu’elle aime travailler.
Dans les réglages, Sofia affine le mode de prise de vue en noir et blanc et soudain, le même cliché lui semble profond.
Pourquoi tu photographies toujours tout en noir et blanc ? C’est joli, les couleurs. C’est joyeux, les couleurs. Je préfère les photos en couleurs.
Les doigts crispés sur l’appareil, Sofia éloigne son œil de l’objectif. Elle veut faire taire cette voix, dont elle se souvient de la moindre intonation. Hâtive et épuisée. Elle n’a pas oublié le banc, le parc, les gamins qui jouaient au frisbee. Leur joie, le mouvement. Elle en a encore une photo qui traîne sur une clé USB, quelque part au fond d’un tiroir, seul vestige qu’elle n’a pas effacé de cette journée.
Pourtant, le noir et blanc, elle le trouve beau, poétique et saisissant. D’ailleurs, le plaid sur le canapé veut dire autre chose, dans cette couleur. Il ne veut plus dire bordel mais abandon. Il ne veut plus dire chaud mais glacial.
Les teintes s’insurgent. Comment ? Être si fortes et avoir été reléguées au fond du tiroir pendant tant d’années ?
Oui, mais Sofia aime la couleur. Elle l’aime tant qu’elle la force, qu’elle en abuse. Il faut de la couleur, beaucoup de couleur pour se convaincre qu’elle existe. C’est pour ça qu’il faut de la couleur, pour ne jamais oublier qu’elle est là, quelque part, plus vive qu’on ne le croit.
Le noir lui répond qu’elle ne s’en sortira pas aussi facilement, et le blanc lui rappelle les silences qu’elle aime garder.
Et que faisait-elle d’autre, déjà ?
Ah, oui, se rappelle Sofia. C’était l’ère du flou et du sujet mal cadré. Qu’est-ce qu’elle y tenait, à ses premiers clichés. Sa peluche la tête à l’envers et ses autoportraits déformés. Et puis, un jour, elle les avait trouvés inadaptés, à côté de l’exercice, et elle avait préféré la précision et le cadre chirurgical de ce qui échappe aux yeux du monde. Elle avait découvert les logiciels de retouche et leurs fameux contrastes.
Elle avait abandonné l’autoportrait. Ce n’était plus de son âge.
Un sourire s’esquisse sur sa joue. Sofia retourne l’appareil et se laisse aller. Sur le cliché, sa main frotte son visage au regard fatigué, aux cheveux débraillés, à l’air ravagé.
Ce visage désabusé, elle en rigole. Elle le reprend, encore et encore. En rafales. En flou. Elle est partout et nulle part, et ces clichés, jamais cadrés ni totalement perceptibles lui parlent.
Elle mitraille les alentours. Le tout en désordre, sans considération des lignes de fuite ni du nombre d’or, de la cohérence de taille. Sur la photo, les pics deviennent plus grands que le cactus et leur ombre s’étire à l’infini. La tétine à contre-jour occupe toute la place et écrase un vinyle de Jeff Buckley. La tasse de café froid à peine bue se statufie.
Plus c’est le bordel, mieux c’est. Il n’est plus question de l’angle parfait, de l’objectif adéquat, seulement de saisir le chaos fugace mais tenace de cet appartement. Sofia mitraille, mitraille, fout en l’air les coussins pour avoir encore plus à mitrailler, encore, et toujours, car elle a la fièvre et que tout s’emballe. Elle oscille entre excitation et rage, lorsqu’elle regarde son travail et qu’elle y trouve une âme, plus peut-être que ce qu’elle faisait avant. Ou du moins, de ce qu’elle faisait ces dernières années, mais dire avant, c’est mentir. Car avant, Sofia faisait déjà comme ça.
Elle prenait tout, ne cachait rien. C’était flou, c’était noir, c’était de travers, et c’était tout à la fois. Elle le postait sur son Skyblog, sofiaisout33, et elle avait ses adeptes. Ana, Violine, et quelques autres que les années auront suffi à laisser derrière, et ces gens, ces inconnus qu’elle ne connaîtra pas et qui, par le biais des commentaires, lui écrivaient que ce qu’elle faisait, c’était vraiment très puissant, le tout avec beaucoup de fautes d’orthographes et de chiffres à la place des lettres.
Un jour, son père est revenu à la maison pour plusieurs jours sans prévenir. Tante Rosie n’a pas eu l’air étonnée de le revoir et est rentrée chez elle. Sofia croyait que c’était pour quelques temps, qu’il avait besoin de prendre un peu l’air, lui aussi, alors un dimanche midi, alors que les bruits de fourchettes égayaient seuls la salle à manger, Sofia a demandé :
— Elle revient quand, Tante Rosie ?
— Elle est repartie chez elle. C’est mieux comme ça, non ?
Sofia n’avait rien répondu. Imaginer Tante Rosie dans son appartement, c’était comme relier deux pièces qui n’appartiennent pas au même puzzle. Depuis plus d’un an qu’elle était là en permanence, Sofia avait fini par s’habituer à avoir pour compagnie principale Rosaline qui était sa tante, ses parents et son mentor, le tout en une même personne avec des gilets fushia à n’en plus finir. Miguel avait beau dormir plusieurs fois à la maison pendant tout ce temps, Sofia avait perdu l’habitude de le voir investi. Et le voilà qui revenait avec des courses, qui tenait un éplucheur, qui assourdissait l’espace avec les génériques de ses émissions préférées, de Téléfoot à l’Ecole des fans, des envies d’aller se promener tous les quatre matins, de faire des herbiers et même l’adoption d’un chat qu’il n’arrêtait pas de forcer à venir dans ses bras. Sofia voulait voir le positif dans ce retour. Si son père revenait, c’est que sa mère avait moins besoin de lui tous les jours, qu’elle allait mieux et qu’elle, aussi, reviendrait bientôt. Mais de cette époque, Sofia ne garde que des souvenirs flous.
Elle se souvient de prendre en photo le salon avec le piano laissé à l’abandon depuis l’hospitalisation de sa mère, tandis que son père regardait un documentaire animalier. Elle l’entend tonner :
— T’as pas fini, là, avec ton machin ? »
Sofia pensait que le bruit de l’appareil l’avait dérangé, mais le week-end suivant, il s’était agacé de la voir passer son temps à prendre en photo des inconnus qui jouaient au frisbee dans un parc et avait asséné :
— Ça ne sert à rien, de prendre ça en photo. Ça se voit qu’on ne paie plus à la pellicule… Qui ferait des clichés comme ça, sinon ? Les photos, ça sert à créer des souvenirs. Des souvenirs, avec des gens qui sourient, que quand on les regarde, ça nous rappelle les bons souvenirs. Et puis, pourquoi tu photographies toujours tout en noir et blanc ? C’est joli, les couleurs. C’est joyeux, les couleurs. Je préfère les photos en couleurs.
Sofia n’avait jamais montré ses photos à son père. Quand elle revit Tante Rosie, une après-midi où elle demanda à y aller, celle-ci lui avoua le reste. Qu’elle avait trouvé l’adresse de son blog dans l’historique de navigation de l’ordinateur. Qu’elle était inquiète, qu’elle avait dû prévenir ses parents. Que Miguel était revenu car il était temps qu’il soit plus présent auprès d’elle.
Qu’elle était désolée.
Sofia avait fermé sofiaisout33 le soir même pour ouvrir un autre compte et fait jurer à Ana et Violine de ne jamais donner le lien à leurs parents. Elle prit l’habitude d’effacer scrupuleusement ses données de navigation. De l’époque de ce premier blog, elle n’a plus aucun cliché.