Sofia marche sans détours. Elle ne regarde pas les vitrines, n’a aucune destination précise en tête. Enchaîner les pas, jusqu’à l’épuisement qui ne tarde pas à pointer. Penser aux jambes lourdes, au dos qui tire, aux petits coups de pieds qu’elle sent dans son ventre quand elle s’arrête. À tout, sauf à ce qui vient de se passer.
Elle aimerait effacer ce moment, les mots en trop, mais c’est trop tard.
Comment faire comme si de rien n’était ?
A-t-elle seulement envie d’essayer ?
Elle pensait aimer Baptiste, l’aimer à en crever, à en porter son gosse, mais là, tout de suite, elle le déteste. Ne se rend-il pas compte de pourquoi tout cela est si important pour elle ? À en juger par comment il parlait de l’exposition, il ne réalise pas ce que cette opportunité représente. Il ne comprend pas qu’une photographie, dans une galerie du Off des Rencontres d’Arles, c’est un premier pas professionnel. Peut-être exagère-t-elle l’ampleur des portes que cela pourrait lui ouvrir, d’y être en personne, et encore, elle n’en sait rien. Mais ce qu’il ne comprend pas, pour sûr, c’est que depuis sept mois, Sofia est en cloque et que tout ne la ramène qu’à ça.
On ne lui demande plus comment elle va, mais c’est pour quand. Si c’est une fille ou un garçon. Quelle marque de poussette elle a acheté, si elle allaitera, si elle a trouvé une solution de garde, quand Baptiste posera son congé paternité, à la naissance ou en décalé, mais personne ne lui demande rien de ce qui la concerne personnellement. L’enfant n’est pas encore né qu’elle commence déjà à être invisible. Elle a enfin un premier acte de reconnaissance dans sa création artistique, pas grand-chose peut-être, mais un grand pas pour elle sûrement, et il serait normal que tout cela soit mis entre parenthèses, pire, elle est monstrueuse de ne pas l’avoir fait d’elle-même sans un regard en arrière.
Est-ce cela, la vie à laquelle elle se destine ?
Si c’est cela, elle n’a qu’à se jeter par terre et espérer une fausse couche. À peine l’idée lui traverse l’esprit qu’elle s’en veut. Elle n’est pas humaine, ce n’est pas possible. On ne peut pas s’apprêter à devenir mère et penser cela. On lui avait dit – tu verras, quand tu y seras, tout viendra naturellement. Alors pourquoi pas pour elle ?
— Vous allez bien, Madame ?
Une passante lui saisit le bras. Sous une longue frange rousse, des yeux s’inquiètent. Dans l’autre main de la dame, celle d’un petit garçon qui la scrute attentivement. Sofia réalise alors le mélodrame qu’elle vient de créer : affaissée contre la porte d’entrée d’un immeuble entre deux boutiques, l’air perdu, certainement pitoyable, à mi-chemin entre une attaque et une fulgurance.
— Tout va bien, dit-elle en se redressant.
— Je peux vous ramener chez vous, si vous voulez, ma voiture n’est pas loin, je peux…
— Surtout pas, coupe Sofia.
Et elle continue sa route en titubant. Son ventre pèse une tonne. Elle s’y habitue le plus souvent mais là, d’un coup, il semble porter tout le poids de l’humanité. Et c’est un peu vrai.
Elle a besoin de respirer. D’un refuge. Mais ce ne sera pas chez elle.
Ana.
Elle compose son numéro, mais l’écho des sonneries lui répond.
Cela fait quelques temps qu’elle n’a pas eu de nouvelles. Pas depuis qu’elle lui a annoncé pour la grossesse, et elle n’a pas osé la déranger non plus. C’est dur pour elle, elle ne va pas bien, se justifie Sofia. Ana a besoin d’espace, et sa meilleure amie lui en donne. Elles n’ont pas besoin de se le dire, ni d’en faire tout un flanc, un fromage et tout le reste du frigo avec, être amies c’est aussi ça. C’est deviner de quoi a besoin l’autre sans le lui dire, sans même la voir, et le lui accorder, sans rancune. Aujourd’hui, toutefois, Sofia a besoin de son amie. Peu importe donc, qu’elle réponde ou non à son téléphone, elle fait ce que toute amie peut faire : venir sans crier gare, parce qu’elle en a besoin.
Ana ne travaille pas les jeudis. Elle doit être chez elle, à récupérer de sa nuit de la veille. Ses horaires décalées sont plus lourdes à rattraper à présent qu’elles ne l’étaient dix ans plus tôt, quand Ana commençait à peine dans son premier service. Sofia ira jusqu’à chez elle et attendra la fin de sa sieste s’il le faut.
Alors, quand elle se décide enfin à s’arrêter devant l’arrêt Hôtel de Ville, elle embarque dans le premier tramway venu pour aller récupérer la ligne C qui l’emmènera à Bègles.
Les épaules affaissées, le regard rivé au sol, elle n’a aucune réaction quand, sur le siège d’à côté, les passagers se succèdent. Un jeune homme avec son petit chien dans un sac, une personne âgée avec son caddie rempli, puis une ado au téléphone, qui rit aux éclats et ne fait que répéter « j’y crois pas ! » à l’histoire que lui raconte son amie.
Le long périple fini, Sofia se traîne dans les rues de Bègles jusqu’à la porte de son amie.
Elle sonne.
Personne ne répond.
Elle toque.
Il n’y a pas âme qui vive.
Après tout, Ana n’a pas répondu à ses appels. Il fallait que ce soit ce jeudi où elle fait autre chose qu’être chez soi à récupérer. Sofia soupire. Son dos glisse contre la porte d’entrée et elle s’échoue sur le sol, où elle attrape ses genoux pour y enfouir sa tête. Le tapis gratte ses fesses, mais le béton glacial ne réserve pas un meilleur accueil à ses jambes ; et pourtant, Sofia préfère être sur ce perron qu’ailleurs. Comme avant, quand son père est revenu à la maison et qu’elle prenait la poudre d’escampette et passait les week-ends chez Ana.
Quand Ana la trouve là, effondrée comme une malheureuse devant sa porte, les cheveux collés au visage par les larmes, la main sur le dos pour se redresser en atténuant la douleur, elle lâche le sac de terreau qu’elle porte pour accourir auprès de son amie.
Ana caresse le dos de Sofia et l’aide à calmer sa respiration sanglotante.
— Là… Je suis là, souffle Ana.
— J’ai essayé de t’appeler, couine Sofia avant de renifler.
Ana ne répond pas. Elle aide Sofia à se relever.
— N’oublie pas ton terreau… dit Sofia à voix basse.
Ana sourit, ses yeux mélancoliques rivés au sol. Puis elle repart quelques pas en arrière récupérer le sac qu’elle pose de nouveau sur le perron pour mieux attraper ses clés.
— C’est jour de rempotage, commente Ana tandis qu’elle invite Sofia à entrer.
Sofia s’engouffre dans l’appartement et part s’écrouler sur le canapé. Du bout des pieds, elle s’enlève les chaussures sans défaire ses lacets et elles retombent sur le plancher dans un bruit sec. Puis elle se redresse, attrape ses souliers et les pose de façon ordonnée à côté.
Ana prend une chaise et vient s’asseoir en face.
Le dos allongé sur le canapé, Sofia regarde le plafond. Elle ne sait pas par où commencer, et en même temps, elle accueille avec plaisir ce calme après la tempête. Ses yeux se perdent sur ce trop-plein de plante qui vomit de partout, et ses paupières se ferment un instant, bercées par l’arôme subtil du jasmin.
— Tu veux boire quelque chose ?
Non, fait Sofia de la tête, tandis qu’elle se mordille les lèvres.
— Tu veux parler de ce qu’il se passe ?
Sofia prend appui sur ses bras pour relever son buste, mais elle ne se sent pas à l’aise dans cette position. Son corps pèse trop lourd. Alors, elle se rassit et croise les jambes sur le canapé. Elle aimerait parler, ouvre la bouche à cet effet, puis se ravise.
Par où commencer.
Jusqu’où aller.
Elle veut peser chaque mot mais là, tout de suite, ils sont encore bien trop lourds et lui arrachent les bras. Et ici, elle est chez Ana, mais chez Paul aussi. Elle a toujours été chez sa meilleure amie comme chez elle, mais depuis qu’ils ont emménagé ensemble, c’est différent. Sofia se sent invitée, intruse, et non plus comme dans une extension de sa propre maison. D’ailleurs, elle n’est pas beaucoup venue ici, depuis le déménagement, l’année dernière. Il y a ce petit quelque chose dans l’air. Ce petit sentiment qui lui fait dire qu’elle ne peut plus entrer ici comme dans un moulin – et c’est normal, vous dira-t-elle, on n’est pas des bêtes, mais vous voyez, quelque part, c’est différent.
— Je reviens, murmure Ana.
Voilà qui lui donne un peu de repos. Dans la pièce attenante, le feulement de la bouilloire retentit. Et quand Ana reparaît, un plateau entre les mains, une plaquette de chocolat posée dessus, Sofia se laisse glisser le long du dossier.
Elle laisse passer sans un mot la première bouchée de chocolat, qu’elle se délecte de laisser fondre contre son palet, avant d’articuler enfin :
— C’est Baptiste. On s’est engueulés.
— C’est normal, j’imagine. Avec les hormones, ça doit bouillir là-dedans.
— Il a été trop loin, hoquète Sofia.
Elle se tait, tord ses lèvres et regarde le plafond. Ses yeux luisent de nouveau, mais elle les ferme et secoue la tête, comme si cela était si simple de taire ses maux.
Elle veut parler à Ana. Elle veut lui dire que Baptiste ne comprend pas qu’elle passe à côté de quelque chose, que dans la vie, il y a des moments importants. Que oui, la naissance en sera un mais qu’il y en aura d’autres, et qu’elle voudrait justement parler de tout cela, mais elle n’y parvient pas.
Elle n’y parvient pas car elle est face à Ana, et que c’est suffisamment dur pour cette dernière pour qu’en plus, sa meilleure amie vienne pleurer sur son canapé pour ses autres problèmes. Comme si tout tournait autour d’elle alors qu’Ana aussi, a mal. Mais elle ne pleure pas.
Elle ne pleure plus.
Ou du moins, pas devant Sofia.
— Et tes rendez-vous médicaux ? demande-t-elle à Ana.
Le regard de cette dernière se perd contre le mur. D’une voix monotone, elle énonce les faits comme un protocole usiné aux mécaniques bien rôdées :
— Ce sera plus difficile que prévu. On attend des dates pour un premier rendez-vous, pour une FIV.
Cet acronyme ravive des souvenirs poussiéreux dans l’esprit de Sofia. Fécondation In Vitro. Elle pense davantage à de la science-fiction qu’à son cours bien lointain de SVT. Jusqu’alors, la fécondation in vitro avait toujours été un concept aussi abstrait que lointain. Et clairement, ce jour-là, il lui rappelle à quel point elle est ignare sur le sujet.
— Et ça prend longtemps ?
— On verra si l’implantation prend. Ce qui n’est pas facile avec…
Ana se tait un instant puis inspire avant de poursuivre :
— Mon utérus inhospitalier.
— Et Paul ?
— Paul n’a rien. Spermogramme ok. Ça vient de moi. J’empoisonne les embryons, pour la faire courte.
— Mais ils envisagent quand même une PMA ! C’est positif, non ?
Ana esquisse un sourire timide.
— Je vais chercher le thé, coupe-t-elle. Tu es sûre que tu ne veux rien d’autre ?
— Sauf si tu as du céleri cru, le thé, ce sera très bien aussi.
Ana laisse échapper un rire discret avant de se diriger religieusement dans la cuisine.
Voilà que la discussion revient autour d’elle. Toujours autour d’elle. Sa meilleure amie est là, à chercher du réconfort, et il faut que tout revienne autour de ses problèmes, encore une fois ? Sont-ils omniprésents à ce point-là ?
— Et Paul, comment il va ? demande Sofia quand Ana revient dans le salon.
Il va bien, répond Ana. Il est très occupé au travail, et a doublé ses sessions de sport pour mieux évacuer. Les temps sont durs pour tout le monde, laisse-t-elle échapper, avant de se ressaisir.
Recentrer la conversation.
— Et Baptiste alors ? Qu’est-ce que c’est le problème avec lui, au juste ?
Sofia soupire.
— Et si c’était moi, le problème ? souffle-t-elle en s’avachissant sur le canapé.
Et, d’une traite, parlant trop vite pour être comprise en tout point, trop fort pour ne pas paraître en contrôle de la situation, Sofia vomit à la gueule d’Ana toute l’histoire, la gynéco, Baptiste, et ces foutues Rencontres à Arles où elle rêve d’aller. Pendant toute la scène, Ana reste stoïque. Elle prend une gorgée de chocolat, puis ajoute d’une voix paisible :
— J’en suis déjà à deux fausses couches. Quand je vois à quel point ces choses-là peuvent tenir à deux doigts, même au travail, si j’avais la chance d’accoucher dans deux mois, je ne prendrais aucun risque.
Sofia fixe sa meilleure amie de longues secondes avant de fermer les yeux. Elle ne voit plus Arles, mais Ana qui pleure au restaurant, en lui annonçant sa première fausse couche. Le message qu’elle a reçu le mois dernier pour la seconde. Ses joues qui s’amincissent à vue d’œil et ses vêtements dans lesquels elle flotte à présent. Elle crève d’envie d’aller à Arles, c’est vrai. Mais si, en s’y rendant, elle mettait en péril l’enfant ?
Lentement, elle expire. À chaque brin d’air qui quitte son corps, c’est la raison qui la rattrape.
— Je ne peux pas aller à Arles, murmure-t-elle.
Ana vient s’échouer à côté d’elle sur le fauteuil et pose sa main sur la cuisse de sa meilleure amie. Sofia feint un sourire, comme si tout ira bien. Elle essaie de s’en convaincre, mais elle y croit peu. À vrai dire, là, tout de suite, elle ne croit plus en grand-chose. Le toit du monde s’effondre et elle doit garder la tête dure.
— Je suis sûre que tu seras une excellente mère, glisse Ana.
— Ça ne veut rien dire, ça.
— Peut-être, mais j’en vois passer, au boulot, des femmes dont je ne pense pas la même chose. Je suis sûre que tout ira bien.
Sofia se redresse, passe ses mains sur son visage et écarquille les paupières. Elle essaie de se réveiller, mais ce n’est pas un mauvais rêve : c’est sa réalité aujourd’hui, et elle se la prend en pleine gueule.
— Et si j’étais la pire des mères ?
— Si déjà tu en as conscience, ça ne sera pas le cas. C’est normal de se sentir désarmée face à l’arrivée d’un bébé. C’est… continue Ana qui suspend sa phrase un instant. Dantesque, un tel bouleversement.
— Et je suis une amie horrible.
Sofia ne peut rien ajouter d’autre. Elle voudrait. Elle souhaiterait lui dire pardon, lui dire pourquoi elle se sent aussi misérable, pourquoi elle n’est pas au niveau, qu’elle a honte de venir s’apitoyer sur son sort ici quand Ana a la décence de disparaître tel un chat qui va crever au loin, mais elle en est incapable car aussitôt, les larmes l’assaillent, et elle pleure si fort qu’on dirait une enfant que l’on prive de tout. Sois responsable, sois grande, essaie-t-elle de se convaincre, mais cela ne fait qu’empirer les choses. Elle n’est rien de cela. Elle n’est qu’une enflure qui ne pense qu’à elle et qui n’arrive même plus à regarder son amie en face.
Ana attrape un paquet de mouchoirs sous la table basse, dans une boîte qui en contient plus que l’entrepôt d’un supermarché, et Sofia mesure là l’ampleur du chagrin de son amie, si malheureuse qu’elle a des mouchoirs à n’en plus finir partout, car les crises de larmes doivent lui prendre tout le temps, et à chaque fois, elle les vit seule, ou dans les bras de Paul, mais elle ne les partage plus avec Sofia.
Sois forte, se dit-elle, sois forte pour elle, si tu n’arrives pas à le faire pour toi. Et alors Sofia se fend d’un sourire, qui n’a rien de convaincant, aussi misérable qu’un méfait pris en flagrant délit, oui c’est un sourire forcé et alors, c’est un sourire quand même, et tenez, au passage, c’est ma morve, regardez, j’en mouche pour une éternité, et ça fait du bien, tant et si bien qu’à la fin, Sofia en lâche une onomatopée tandis qu’elle se saisit de sa tasse, et Ana se dépêche de lui casser un autre morceau de chocolat. « Je vais en prendre un aussi », ajoute-t-elle d’une voix basse avant de compléter « je ne m’en lasserai jamais. Si tu savais combien je m’en envoie en ce moment, j’ai honte. » Et Sofia rit. Elle se penche et prend un autre carré de nouveau qu’elle croque cette fois à pleines dents.
— Ça me rappellera toujours cette fois où Benjamin avait volé la plaquette dans ton sac à l’école…
— Pire jour de ma vie, commente Ana d’une voix enjouée avant que son visage ne s’assombrisse. Enfin, façon de parler.
— Je veux bien le croire.
Sofia lui sourit d’un air doux et tendre. Ça lui fait du bien, de retrouver son amie, même si les circonstances laissent à désirer. Sans un mot, Ana va chercher le plaid bleu qui date de leur colocation. Elle allume la télé et bascule sur Newport Beach, cette série qu’elles n’arrêtent pas de recommencer quand le besoin s’en ressent.
— Saison deux, déjà ? demande Sofia.
— J’ai recommencé la semaine dernière… répond l’autre en grimaçant.
Regarder Newport Beach, c’est céder à un rituel. C’est se retrouver adolescentes, et laisser tomber leur présent, le temps de quelques épisodes. Rigoler de Seth, balancer sur Marisa, se dire qu’elles n’ont plus l’âge de craquer pour un Ryan.
Elles terminent un deuxième épisode quand la sonnette retentit.
— Je n’attends pourtant personne ? dit Ana en mettant la série sur pause.
Sofia grogne : elle se souvient de la scène, elle aurait préféré qu’elle ne soit pas interrompue en plein vol.
Ana part ouvrir la porte. Ah, entend-elle son amie lâcher.
— Est-ce qu’elle est là ? demande l’autre voix.
Une voix que Sofia ne connaît que trop bien.
Baptiste.