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Chapitre 4

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Par Hylla

J-716

Pour son troisième Noël dans la famille de Sofia, on laisse Baptiste prendre l’apéritif dans son fauteuil attitré, celui en cuir à côté du rocking chair où s’assied chaque année sans faillir la mère de Sofia. On ne lui demande plus s’il fêtera aussi Noël avec son père. Il donne le change, avec sa chemise à petits carreaux rouge et le sourire de celui qui n’a aucune raison d’être attendu ailleurs qu’ici. Le réveillon est fidèle à ses rituels : dès leur arrivée, les petits roulés aux saucisses de Tante Rosie embaument la cuisine d’une odeur de brûlé. Sofia n’en mange qu’un, au risque de ne plus avoir faim avant d’attaquer la première entrée. La première fois qu’il a fait le repas avec eux, Baptiste a commis l’erreur de ne pas savoir dire non à cette tante aux tenues fuchsias qui a vu en lui la cible parfaite qui finirait le bol de feuilletés. Et comme il n’avait pas plus su décliner le reste du repas, il avait été malade deux jours durant. On ne l’y reprendra plus.

Mamie Gertrude finit sa rétrospective annuelle en concluant qu’il fait bon d’être tous ensemble, sans manquer une dédicace à Papi René, qui aurait adoré être ici avec eux et doit être content, là où il est, de savoir que les traditions continuent. Sa fille lui manquera, quand ils déménageront en Espagne, l’an prochain, mais elle ferme la porte au débat : les Noël seront toujours à Saint-Jean-d’Illac.

Le père de Sofia, Miguel, goutte religieusement chaque nouvelle bouteille de vin que l’on ouvre pour conclure après son petit cérémonial, qui s’achève par une trop grande gorgée pour l’exercice, qu’il est très bon. Tatie Rosaline s’empresse alors de servir d’abondants ballons à chacun. À Sofia, avant de la servir, elle adresse à présent une question silencieuse, d’un haussement de sourcils, ce à quoi Sofia répond en hochant la tête, la mâchoire crispée. Oui, elle prendra du vin. Oui, elle boit bien cette année aussi.

Cette année encore. Tout comme les prochaines.

Mais des deux sœurs, Tante Rosie n’a jamais été la plus subtile. Après avoir demandé à Sofia quand elle leur présenterait quelqu’un, lorsque sa nièce se lamentait d’être célibataire, après l’avoir bassinée avec ses études puis sa recherche d’emploi quand Sofia était paumée, elle ne faillit pas à sa mission annuelle et met le sujet sur la table :

— Il y a des fois, on en entend des belles. Tu vas me dire, rien d’étonnant, mais quand même. L’autre jour, je me baladais avec Patricia, tu sais, la sœur d’Yvan ? lance-t-elle à l’attention de sa sœur, la mère de Sofia, en se servant une tranche de foie gras. Figure-toi que sa fille, Noémie, lui a dit qu’elle ne voulait pas d’enfants.

— Il y a bien des gens qui ne peuvent pas en avoir, répond Miguel en étalant le foie sur sa tartine, ce qui fait grossir les yeux de Mamie Gertrude.

— C’est pas ça ! Elle n’en veut pas, articule Tante Rosie. Et tu sais ce qu’elle a sorti à sa mère ?

Autour de la table, les conversations reprennent. Visiblement, l’histoire de la petite Noémie importe peu à cette assemblée qui ne la connaît pas, à part peut-être la mère de Sofia, qui a croisé le frère de la mère de Noémie une fois il y a vingt ans, mais cela qui ne suffit pas, en toute vraisemblance, à l’intéresser davantage. Sofia, elle, écoute avec attention. Ses doigts triturent l’ourlet de la serviette qui trône sur ses cuisses. Et dire qu’elle a pris le temps de choisir l’une de ses plus belles photos de l’année pour l’offrir à Tante Rosie, qui ne manquera pas de l’ajouter à l’album qu’elle complète à chaque Noël d’une œuvre de sa nièce depuis qu’elle lui a offert son premier appareil photo lorsque Sofia avait quinze ans… À l’entendre jacasser ainsi, car elle redoute déjà la suite, Sofia regrette presque son geste.

— Elle ne fera pas d’enfant « pour la planète », s’insurge Rosaline en articulant chaque syllabe du dernier mot. J’en ai entendu des excuses, mais celle-là, c’est ridicule.

— J’ai une collègue au travail qui n’en veut pas pour la même raison, commente Baptiste.

Il saisit la bouteille de blanc et la lève vers Mamie Gertrude en guise de question, qui rapproche son verre pour toute réponse et bientôt, Baptiste ressert l’ensemble de la tablée.

— Il faut dire qu’avec tout ce que vous devez voir, au foyer, ça doit les faire réfléchir, les nénettes, si elles n’ont pas trouvé le bon père, commente Miguel, qui fait tournoyer son vin dans son verre.

— Les jeunes deviennent de vrais terroristes de l’écologie, de nos jours, continue la tante.

— C’est bien que des gens se mobilisent un peu pour la planète, reprend Sofia d’une voix timide.

Voilà, se dit-elle. Orienter le débat. Parler écologie, bancs de poissons décimés, tortues qui s’étouffent dans le plastique, des intempéries de l’année et de ces îles en Micronésie qui préparent leur déménagement car bientôt, elles seront sous les eaux.

— Comment peut-on sauver la planète si demain il n’y a plus personne ? s’obstine la tante.

— La planète n’a jamais eu besoin de l’Homme pour vivre, dit Baptiste en relevant ses lunettes sur le nez.

Son verre en l’air, Sofia hoche la tête d’un air entendu.

— Toujours dramatique, Rosie, commente sa mère. Une jeune qui décide de ne pas avoir d’enfants et toi, tu parles tout de suite de l’extinction de l’espèce !

— Il n’empêche que c’est systémique, interrompt Baptiste. Si l’homme ne veut plus remplir l’une de ses fonctions premières, la procréation, à cause de symptômes que la société a elle-même engendrés…

Miguel lève les yeux au ciel pendant que Baptiste conclut : « ça montre bien un certain déclin de la civilisation ». Le père de Sofia n’a jamais été friand des débats politiques à table, mais assurément, en avoir un avant même d’avoir attaqué le plat principal relève du sacrilège.

Sofia, elle, fixe Baptiste avec des yeux de merlan frit. Est-ce qu’il tient cela de ses lectures ? De son sens de l’autre ? Parfois, elle se demande s’ils ont vraiment le même âge, même si Baptiste chipoterait à dire que non, puisqu’ils ont huit mois d’écart et qu’ils ont vu le jour à deux années calendaires différentes. Pour elle, il a tant d’avance que parfois, c’est elle qui se demande si elle n’est pas en retard.

— Elles sont bonnes tes huîtres, lance la mère de Sofia à Mamie Gertrude, qui lui répond d’un hochement de tête nerveux.

— Toujours ma petite cahute, sur la place du marché. J’y suis allée tôt pour être sûre d’avoir des numéros deux.

— Connaissant Mamie, elle y est allée si tôt que les huîtres étaient encore dans l’eau quand elle est arrivée, chuchote Sofia à l’attention de Baptiste.

Il rit et saisit un demi-citron.

— Et toi, ma grande, reprend Mamie Gertrude, tu vas me l’offrir quand, mon arrière-petit-enfant ?

Sofia sourit et s’essuie le coin des lèvres. « Offrir » un enfant ? La maternité serait donc une démarche familiale que l’on se devrait les uns aux autres ? Et l’enfant, dans tout ça ? La mère, elle n’en parle même pas. Elle se souvient de ce poupon, que Tante Rosie lui avait offert à Noël, quand elle avait quatre ans. De toutes ces fois où elle passait au goûter, et où avant de partir, elle venait vérifier dans sa chambre si Sofia jouait bien avec son cadeau (ou plutôt, celui que le Père Noël avait amené chez sa tante). Et dire que même Tante Rosie, qui n’a jamais eu d’enfant, s’y est mise depuis son plus jeune âge… Personne, dans sa famille, ne la comprendrait si elle leur disait la vérité.

— Pas cette année en tout cas, répond-elle.

Et, pour mieux marquer ses dires, elle lève son verre de vin à la santé de l’assemblée et en boit trois gorgées. Le blanc sec n’est pas son préféré mais en ce moment, elle pourrait en boire autant que nécessaire pour se retenir d’ajouter une phrase de trop, ou justement pour ne pas entendre les phrases de trop des autres.

Baptiste pose sa main sur son genou.

— Chaque chose en son temps, complète-t-il.

Sofia n’a toujours pas parlé à Baptiste, mais ce soir, c’est insoutenable. Car ce soir, Mamie Gertrude en a remis une couche, Tatie Rosaline lui a demandé pour l’alcool, et Baptiste a répondu avec une parfaite langue de bois : « Chaque chose en son temps ». Il n’a pas dit que cela n'arriverait pas.

Elle ne l’a pas dit d’ailleurs, mais elle ne se le reproche pas à elle-même.

Le monde n’est pas prêt.

Tant et si bien que jusqu’à ce soir, elle n’était pas prête à en reparler à Baptiste. Mais alors que le monde fête l’arrivée du divin enfant, elle doit prévenir que le sien n’arrivera pas. Et ce soir, ce sont quelques coupes de champagne agrémentées de nombreux verres de vin qui lui donnent le courage de ne pas prêter oreille à ses monstres d’appréhension.

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