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Chapitre 3

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Par Hylla

J-849

Allongée sur le canapé, emmitouflée dans un plaid qu’elle a sorti avant même l’arrivée du grand froid, Sofia prépare des posts pour partager sur son compte Instagram une nouvelle série de photos tirée de sa sortie en bord de Garonne, la semaine dernière. Baptiste ne rentrera pas du travail avant minuit et elle restera là, à retoucher ses clichés dans le salon jusqu’à s’endormir, la lumière allumée. Elle attendra qu’il la réveille, elle baillera, répètera que Morphée l’a cueillie sans qu’elle s’en rendre compte, lui demandera si tout s’est bien passé avec les ados. Ses yeux secs commencent à piquer quand le téléphone vibre.

À cette heure-ci, ça doit être Baptiste. Il veut sans doute la prévenir qu’une « situation », comme il les appelle, a débordé, une fugue, un appel du commissariat, et que par conséquent, il rentrera plus tard que prévu. Mais l’écran qui clignote présage d’un autre scénario.

Un message d’Ana.

« Tu dors ? »

Sofia n’a pas le temps de taper sa réponse qu’un autre message arrive.

« Sam est parti. »

Elle reste là, à fixer son écran, bouche bée.

Sam est parti ?

Elle se le répète comme un vinyle rayé sur lequel le diamant butte à chaque tour.

Sam est parti…

Sam ne peut pas partir. Sam est tout pour Ana, et elle est tout pour lui. Depuis dix ans qu’ils s’aiment, ils ont tout connu ensemble : les études, les débuts professionnels, le déménagement à Bordeaux, l’année de césure en Argentine, l’achat d’un petit pavillon à Cestas, les amis qui vont, qui viennent, ceux qui restent, l’amour qui devient de plus en plus fort avec les années, qui crache à la gueule de ceux qui n’ont pas la chance d’avoir quelqu’un, les parents qui les adorent...

Ils n’ont pas pu traverser tout ça pour que tout s’arrête maintenant, sans préavis.

Mais surtout, Samuel ne peut pas faire ça à Ana.

Et si Baptiste partait, qu’aurait-elle besoin d’entendre ? Non, non, impossible. Baptiste ne peut pas partir. Rien que d’y penser, un frisson la court-circuite de la tête aux pieds.

Elle commence plusieurs messages qu’elle efface aussitôt. Aucun n’est assez fort pour exprimer ce qu’elle ressent. Aucun ne pourra réconforter celle qui souffre des maux du cœur. Alors, Sofia fait ce qu’elle pense être le mieux : elle appelle Ana. Et comme pour mieux s’encourager à faire tout ce que leur amitié réclamera, elle se lève et saisit sa veste.

— Tu veux que je vienne ? dit-elle quand Ana décroche à la troisième sonnerie.

Seul le silence lui répond.

— J’arrive tout de suite.

— Non… répond Ana d’une voix étouffée. Je ne suis pas…

— Je m’en fous que tu sois en pyjama.

— Mais il est tard, je ne veux pas…

— Peu importe.

Dans sa voiture, Sofia remonte le haut de son pull jusqu’au cou. Il commence à faire frais, le soir.

Elle trouve une place dans la rue où habitent Ana et Samuel. Leur maison n’a beau être qu’à quelques centaines de mètres, Sofia n’aime pas marcher seule la nuit. Elle traverse pour rejoindre le trottoir le plus éclairé et accélère le pas. Au moindre signal, elle n'hésitera pas à courir ; mais comme elle ne croise personne, elle réprime un rire crispé, et ce n’est que lorsque la porte s’ouvre qu’elle s’autorise enfin à souffler.

Le corps d’Ana menace de s’effondrer, retenu par l’encadrement de la porte qu’elle ne quitte pas. Plus Sofia s’approche et plus elle retient son souffle. Les cheveux fins d’Ana collent à ses belles joues rosies. Quant à son nez, l’utilisation intensive de mouchoirs l’a tant éraflé que si cela continue, Ana se transformera en Sphinx de Gizeh. Au moins le mystère sera-t-il résolu : il sera tombé à cause de Samuel.

Sofia rassemble toutes ses forces pour afficher un visage réconfortant alors que son cœur se fracasse. Elle prend dans ses bras sa meilleure amie, qui demeure tout aussi immobile, bras ballants. À sentir les spasmes électrocuter ce petit corps, Sofia se rappelle que ce n’est pas elle qui souffre et qu’elle se doit de rester droite et à l’écoute malgré l’orage qui tonne.

Ana renifle si fort que Sofia imagine son épaule couverte de morve. Elle se fiche bien d’un passage au pressing. Sofia aime quand Baptiste borde son plaid autour d’elle sur le canapé, qu’il lui dépose un baiser sur son front et lance le vinyle de Music Of My Mind de Stevie Wonder. Se réveiller à ses côtés la rassure. Et quand ils regardent une série ensemble et qu’il pose sa main sur la sienne… Qu’il l’enserre plus fort lorsque le personnage principal souffre ; qu’il y dépose un baiser quand, à l’écran, les personnages s’aiment autant qu’eux, si encore cela est possible. Quand elle se coiffe le matin et qu’il passe dans la salle de bain récupérer ses lunettes qu’il a oubliées, il embrasse son épaule, pour ne pas déranger la coiffure en préparation de Sofia, qui se veut désordonnée alors qu’en réalité, elle est calibrée au millimètre près.

Elle ne supporterait pas de le perdre.

Sofia caresse les cheveux de sa meilleure amie d’un geste lent jusqu’à ce que sa respiration s’apaise. Nichée dans son épaule, Ana ne voit pas les sourcils froncés de sa meilleure amie qui rident son front, ni ses yeux qui fixent le vide.

Ana renifle une dernière quoique monstrueuse fois et se sèche les yeux. Elle attend de lui tourner le dos et de se diriger vers le salon pour couiner enfin :

— Tout allait bien pourtant, non ?

— Que s’est-il passé exactement ?

Ana ne dit rien tandis qu’elle regagne son fauteuil en cuir déchiré, raccommodé à coup de patchs en tissus rose bonbon lors de sa grande période reprisage qui a duré au moins deux mois et a laissé dans son sillage des œuvres qui, si elles ont le mérite de ne laisser personne indifférent, ont conduit Samuel à une circonspection certaine quant à leur esthétique, « surtout pour une pièce de salon ». De sa poche, elle sort un mouchoir plus fripé encore que la peau de Sofia après deux heures de bain et souffle dedans aussi fort qu’un train à vapeur.

— Le week-end dernier, il…

Dans le silence rompu par les déglutitions d’Ana, Sofia est pendue à des mots qui ne sortent pas. Ana bafouille et tourne en boucle. C’était le samedi, elle ne s’y attendait pas. Elle l’avait bien senti distant toute la semaine, après tout, ce sont des choses qui arrivent, après dix ans de relation, on ne va pas bien tous les jours. Sofia hoche la tête à plusieurs reprises.

— Je voulais simplement discuter… geint Ana

— Il était où, samedi dernier ? recentre Sofia.

— Il m’a dit qu’il allait dormir chez Max, un pote du hand.

Sofia souffle. Elle devine déjà une partie de la suite.

— Il fait une erreur, débite Ana d’une voix calme. Un jour, il va s’en rendre compte, et ce jour-là, il va le regretter. J’ai essayé de le lui dire. Il ne m’a pas écouté.

— Ça faisait combien de temps ?

— Tu te rends compte que tous les mardis, je pensais qu’il allait au hand ? Mais ça, c’est comme cette histoire de Max, c’était du pipeau. Il a rencontré cette… fille il y a trois mois, continue Ana en buttant sur le mot comme s’il était empoisonné. Et moi qui lui préparais son sac chaque semaine pour les entraînements !

— Trois mois ? Et tu ne l’avais pas trouvé changé, avant cette semaine ?

— Il avait la tête un peu ailleurs ces derniers temps. Je n’ai rien vu venir, mais maintenant, j’y repense et ça… Enfin tu vois, ça ne passe pas.

Les yeux d’Ana se posent sur tous les recoins de la pièce mais évitent scrupuleusement ceux de sa meilleure amie.

— Et à chaque fois que je lui demandais si quelque chose n’allait pas, il me répondait qu’il pensait au boulot, à ses « gros dossiers » en cours, insiste-t-elle à coup de mains levées. Des gros dossiers… Il m’a vraiment prise pour une conne.

Ana fixe le plafond, comme si regarder en l’air allait stopper le flot de larmes qui s’annonce alors que le sang afflue à ses joues et que ses yeux crient alerte.

— J’arrive pas à croire qu’il t’ait fait ça, peste Sofia.

Dans l’échelle de considération de Sofia, Samuel a dégringolé des plus hautes marches pour tomber si bas qu’il roulerait loin, très loin du dernier barreau. Ainsi, Samuel est ce genre de personnes. De ceux qui mentent, blessent, et quittent le domicile conjugal en laissant derrière eux celles qu’ils ont prétendu aimer. Sofia ne s’y attendait pas. Elle aussi se sent trahie par cette séparation. Et pourtant, Samuel ne lui devait rien, à elle, mais il a quitté sa meute. C’est surtout ça le problème. Il a quitté l’un de siens, donc il les a quittés tous.

— J’arrive pas à croire qu’il m’ait fait ça maintenant.

— Quel que soit le moment, c’est inacceptable, grince Sofia.

— J’ai trente-deux ans, merde ! S’il devait me quitter comme ça, il ne pouvait pas le faire il y a des années, quand j’avais encore le temps de me reconstruire ?

Ana ponctue le tout d’un coup de poing sur l’accoudoir, avant de secouer sa main dans tous les sens. Elle bafouille un « ça fait mal ! » qui décoche un maigre sourire à Sofia.

— Trente-deux ans, putain ! crie-t-elle en enfouissant son visage dans ses mains.

— Tu as toute la vie pour te reconstruire.

Elle attrape un mouchoir qu’elle tend à son amie, sur lequel Ana se jette avec désespoir dans un nouvel orchestre cacophonique.

Sofia a déjà vu Ana se relever plusieurs fois.

Elle avait survécu au décès de sa sœur, Nadia, même si à l’époque de la maternelle, les deux meilleures amies ne se connaissaient pas encore.

Elle avait surmonté l’affaire Victoria, cette affreuse camarade de classe qui avait démembré sa poupée à la robe orange criard qui sentait le renfermé et qu’Ana ne lâchait jamais. Quand Sofia dormait chez sa meilleure amie, petite, et qu’elle allait aux toilettes, elle l’entendait, en revenant, parler à sa poupée, ce qu’Ana niait toujours de faire après coup.

Elle s’était remise en quelques semaines de son premier chagrin d’amour, Emer, qui, après la troisième, avait déménagé dans le grand Nord, à Châteauroux.

Alors, Samuel, elle s’en remettra. C’est une question de temps.

Mais elle, si Baptiste partait, s’en remettrait-elle aussi ? Irait-elle chercher le réconfort d’une meilleure amie qui penserait en son for intérieur « elle s’en relèvera », alors qu’elle serait fracassée en mille morceaux et voudrait tout entendre sauf ça ?

— J’ai pas toute ma vie devant moi, non. Il va me falloir quoi ? Un an, deux ans pour me reconstruire ? Et trouver quelqu’un de bien, ça prend quoi… T’as bien vu Ophé, ça fait des années qu’elle galère ! Et même si je trouve quelqu’un en quelques mois, le temps de se tester, de savoir si ça va… C’est déjà trop tard.

Et elle, a-t-elle le temps de douter ? À trop se poser la question, elle pourrait louper le coche. Et si elle se précipitait et qu’elle prenait la mauvaise décision… Foutue horloge biologique.

— Regarde ma cousine, bougonne Sofia, quarante-trois ans et elle a encore eu un enfant.

— Mais je n’ai plus le droit à l’erreur ! Tout devait bien se passer. Je devais fonder une famille avec Samuel, et au lieu de ça, je vais devoir sauter sur le premier venu pour avoir un gamin dans les temps. Si ça se trouve, ils auront un père horrible et méchant, et tout ça, ce sera la faute de Samuel !

— Tu n’en sais rien.

— Sinon, je fais un gamin toute seule… continue Ana. Il paraît que c’est possible, à l’étranger. J’ai déjà eu une femme à la maternité, il n’y avait pas de père, elle m’a dit ça, « j’ai fait un bébé toute seule ». J’ai trouvé ça affreux mais si ça se trouve, je n’aurai pas le choix. Ce sera mieux qu’un mauvais père, non ?

— Ne sois pas si fataliste.

— C’est facile de dire ça quand on est avec quelqu’un comme Baptiste depuis des années ! C’est le père parfait. Et moi, je n’ai pas le temps de courir tout Bordeaux. Ni l’envie. C’est Samuel que j’aime. Qu’est-ce qui lui a pris de me faire ça ?

Ana se trifouille le nez avec son mouchoir en faisant « non » de la tête, continuant sa tirade en silence, et Sofia ne lui demande pas d’étayer.

Tout ça, c’est trop.

Elle voudrait lui crier qu’elle s’en fout, du père parfait. Que c’est justement ça, le problème : qu’il veuille être père tout court. Que peut-être, elle ferait face à ses doutes autrement si elle n’était pas si sûre que Baptiste rêve à ce point de ça, et par ça, il faut entendre les enfants. Est-ce qu’Ana s’est seulement posé la question de si elle en veut vraiment, ou est-ce qu’elle vomit ce schéma comme Sofia le faisait avant, parce qu’on lui avait bourré le crâne à coup de poupons dont il fallait s’occuper et d’orientation professionnelle qu’il fallait adapter aux horaires de l’école du futur enfant ?

Elle ne peut que ravaler sa rage. Ce n’est pas le moment. Elle doit être là pour son amie. Pourtant, Sofia ne parvient pas à occulter son ventre qui la tiraille. Alors, elle se lève pour remplir deux verres d’eau.

La cuisine porte encore les stigmates de la soirée : une casserole remplie de sauce bolognaise, des pâtes dans l’égouttoir. Deux assiettes sorties qui n’ont jamais été remplies. Leur vie de couple s’est arrêtée là, en plein vol, un samedi 4 octobre entre l’égouttage des spaghettis et le passage à table. C’est triste, que dix années de couple se terminent comme ça. Sur le fond comme sur la forme, il y a un goût d’inachevé.

— Tu veux que je te fasse réchauffer à manger ? demande Sofia d’une voix timide en revenant dans le salon.

— Jamais plus je ne mangerai de bolognaises !

— Tu ne peux pas priver l’humanité de tes pâtes parce que Samuel est un con.

— Elles auront toujours le goût de ce soir.

Sofia hausse les épaules. Voici une bataille qu’elle ne gagnera pas et qui n’a pas grande importance par rapport à la guerre qui fait rage.

— Je sais que c’est dur à croire là, ce soir, tâtonne Sofia, mais un jour tu iras mieux. Et ce jour-là, tu pourras faire toutes ces choses avec quelqu’un d’autre.

— Je n’ai pas le temps, Sofia.

— C’est…

— Mon corps crie bébé, putain ! J’ai envie de coucher avec la terre entière à toutes les moitiés de cycle pour me reproduire. Tu comprends, non ?

Sofia ne supporte pas cet aplomb avec lequel Ana lui parle. Comme si quelque chose ne tournait pas rond chez elle. Et pourquoi pas chez les autres, d’abord ?

Jusqu’à la naissance de Joséphine, la question était ailleurs. Ce n’était jamais le bon moment, le bon garçon, la bonne situation, alors ça ne devait pas être. Et depuis, depuis qu’elle peut, qu’elle a rencontré Baptiste, qu’elle a un CDI, que Mars est aligné avec Jupiter tandis que la lune est en croissant fertile, et toutes ces conneries, elle ne rêve plus d’enfant. Et le simple fait d’y penser la prend à la gorge, comme si l’on s’apprêtait à tout moment à lui trancher la carotide et à la vider de son sang pour la sacrifier sur l’autel des sorcières qui ont failli à leur destinée. À la fin, il ne restera d’elle rien d’autre qu’une enveloppe vide de sens, vide de tout, et Sofia se demande si c’est bien normal, de ressentir ça à trente-trois ans, alors qu’autour d’elle tout le monde n’a que ce mot-là à la bouche. Enfant, enfant. Tu verras, quand tu seras mère. Tu comprendras ce que c’est, quand tu auras un enfant. Un jour tu grandiras, et tu verras. Ça viendra. Ça vient toujours, c’est comme ça.

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