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Chapitre 2 – Ellias

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Par Reven

Ellias vida son verre d’un coup sec. Frustration. Injustice.

Bien sûr que je le peux, Ellias. Je t’ai laissé deux ans, et tu n’as pas trouvé un début de piste. Résigne-toi. Cela fait dix ans. Il n’est plus en vie.

Les mots de son supérieur se répétèrent à l’infinie dans sa tête. Il leva son verre pour en récupérer un nouveau. Le barman l’observa, dubitatif, polissant quelques récipients aux formes aussi surprenantes que les cocktails qu’ils avaient l’habitude d’abriter.

– Tu ne penses pas que ça suffit ?

– Je suis sûr que ça ne suffit pas, assura Ellias en agitant son verre.

Seuls quelques restes de glaçons malformés protestaient ce traitement d’un faible cliquetis. Même les objets inanimés s’y mettaient ! à protester, à le narguer !

– Tu n’as pas tendance à boire du whisky, encore moins autant, cela va être ton quatrième verre !

– Que veux-tu, Nian ! Je tiens à ce que tu ne fermes pas boutique !

Non pas que Nian était le vrai patron du bar. Il travaillait ici depuis qu’il avait l’âge de vouloir de l’argent et l’intelligence de mentir pour y arriver. D’abord quelques nuits par semaine, puis à mi-temps, puis à plein temps alors que le patron profitait de sa nouvelle liberté. Le bar s’était transformé peu à peu au goût de son éternel habitant même si le fond restait toujours le même que le jour où Ellias y avait mis pied pour la première fois. Une tanière alcoolique comme beaucoup d’autres, sombre, coincée entre deux bâtisses aussi mal entretenues que les meubles du bar qui devaient bien dater de la Guerre des Races. Vieux, en bois sombre, et recouverts de tissus imbibés de l’odeur de tabac, le grincement des chaises et tabourets faisait tout aussi bien parti du décors musical que le jukebox au fond qui inondait le décors mal illuminés de ses couleurs vives au rythme de sa musique actuelle. Nian avait égayé l’endroit avec des peintures et posters achetés à rabais dans la première grande surface pour camoufler les fissures et tâches de tapisserie. Plus d’une surface du comptoire et des tables étaient à présent cachées sous des autocollants protégés par une fine plaque de plexi. Le plus grand blasphème dans cette histoire ? Ellias était certain que sa propre chef d'œuvre taillée dans le bois avait disparu sous un sticker ! Elle avait été magnifique, digne de sa maturité d'adolescent de quatorze ans qui se faisait passer pour dix-sept pour avoir droit à sa première bière.

Quelques masques fixaient Ellias de leurs yeux vides. Comme tout établissement – et comme tout citoyen – le bar possédait sa collection de masques exposés comme il se devait pour bien en tirer leur pouvoir. Au-dessus de la porte d’entrée, des masques pour la bonne route, la teneur d’alcool et la bonne fortune. Sur les murs d’autres masques, presque menaçants, des figures grotesques issues de légendes à présent oubliées, mais dont l’iconographie est passée dans la vie de tous les jours depuis des siècles: des monstres pour rappeler ce qui se passait quand on abuse des bonnes choses. Des silhouettes si habituelles qu'elles n'avaient plus aucun effet sur les clients. Ellias avait appris leur nom en primaire, mais comme tout bon écolier, il les avait oubliés tout aussi sec.

– Ma boutique se porte très bien sans que tu te saoule, soupira le concerné et lui remplit le verre. Tu pourras crécher chez moi cette nuit.

– Ô quelle grande gentillesse, vénérable démon Nian !

Le concerné roula des yeux sous le rire d’Ellias. Malgré sa nature de démon, l’incube avait, Ellias en était convaincu, un cœur en or derrière ses cornes et sa beauté. Il n’y avait point besoin de se saoûler dans le bar: la beauté du barman, même caché sous son demi-masque de travail, suffisait à elle seule. Bon pour les affaires sans aucun doute, même si la clientèle n’était pas toujours des plus charitable, et ne l'avait jamais été. Même les adolescents qui s'égaraient en ces lieux ne le faisaient pas par hasard et naïveté.  Amusé, Ellias ricana. Lui non plus, au fond, n’était pas une clientèle inoffensive. Fut une époque, il s’était bien mêlé dans quelques bas fond avant d’avoir décidé de se reconvertir en inspecteur de police. Mais quelle idée ! Si quelques habitués du bar se souvenaient de la racaille en veste de cuire et moto, couteau à la ceinture, masque à travers sur le crâne, d’autres observaient le jeune adulte en costume cravate et chapeau, avec le masque blanc des forces de l’ordre à sa ceinture, d’un air méfiant. Il était devenu un vrai cliché sur pattes, décidément ! Bon, il l’avait déjà été avant, certes. Au moins, il n'avait pas fait tâche dans le décor ! En plus il était devenu inspecteur car il pensait pouvoir mieux avancer dans cette histoire ! Que les forces de l’ordre allaient lui ouvrir des portes. Mais elles faisaient le contraire ! Affaire trop vieille ? Hope classée ! Qu'ils ne s'étonnent pas que tant de citoyens décident de faire leur propre justice. Il songeait à démissionner et prendre les choses en main lui-même. Ellias fixa le fond de son verre, le trouvant déjà trop vide. Nian avait été radin !

– Et si tu me disais ce qui te fout le cafard comme ça, Ellias ? demanda Nian d’une voix tout à fait charmante, s’accoudant au bar pour glisser un doigt sur le rebord du verre de son client d'un geste naturellement gracieux.

Les incubes avaient la grâce gravée dans leur caractère. Certes habillé dans les couleurs locales, un mélange judicieux entre le noir inquiétant, cliché des hors-la-loi, les décorations de rock et la vivacité du punk, Nian avait un charisme certain, et un petit Ellias-ne-savait-pas qui laissait ce dernier pas indifférent. Peut-être était-ce le petit sourire narquois au coin de ses lèvres, où bien ses fines cornes qui s'enroulaient autour de son crâne, ou encore sa queue qui s’agitait régulièrement comme un enfant espiègle impatient de jouer son prochain tour. À côté, Ellias avait l'impression d'être banalement normal. Peau brune, cheveux courts et en bataille, quelques rares tresses rebelles ici et là, adolescent, il s'était caché dans ses habits en cuir de rockeur pour se donner une identité.

– Mon chef a décidé de classer l’affaire de Joachim ! s’exclama Ellias après une brève réflexion, reprenant son verre pour en avaler la dernière gorgée.

– L’affaire de Joachim ?

– Tu sais, le gamin humain disparu il y a une dizaine d’année, il avait à peine huit ans !

– Ah oui, se souvint Nian sa queue battant brièvement à l’illumination soudaine. Tu le connaissais, non ? Cela fait longtemps que tu me casses les cornes avec ça !

Ellias soupira et fit un petit geste de la main, frustré, fusillant l’incube du regard. Au fond, la jukebox changeait de chanson. Une vieille musique de rock à lui faire serrer le cœur. Il l'avait écoutée à répétition il y avait une dizaine d'années, quand il avait vu l'avis de disparition de Joachim pour la première fois. Il avait ses écouteurs pour couvrir la voix de ses parents qui se disputaient en cuisine, sa petite télévision afficha soudainement la photo du garçon un peu plus jeune que lui. Cela avait retourné son monde, confirmé ses craintes et ses angoisses. Les jours d’avant, Joachim n’était pas venu en cours, personne n’avait été à la maison quand Ellias était allé sonner à sa porte et sa mère avait fini par les contacter pour savoir si Joachim n’était pas, par miracle, avec eux. Et puis le silence. Jusqu’à voir la photo de son meilleur ami à la télévision. Et de réaliser pour de vrai qu’il n’allait peut-être plus jamais le revoir.

– Oui, je le connaissais. Sa mère le postait sur les réseaux sociaux pour sa voix, tu te souviens ? L’enfant à la voix d’or qu’on l'y appelait. Tu m’avais montré ses petites vidéos où il chantait ! Même des années après, les gens les écoutaient toujours.

– C’est vrai ! Elle ne voulait pas signer avec une maison pour sortir un disque ? se rappela Nian pensivement. Il y a encore des gens à mener l’enquête sur internet !

– Oui ! Voilà ! Mais il a disparu avant de signer quoique ce soit, soupira Ellias. Pour t’avoir cassé les cornes avec t’as clairement pas bien retenu la chose !

– J’ai pas retenu son prénom, mais je me souviens que tu étais obsédé par lui, on aurait dit que tu avais un sacré crush ! ricana Nian. J’en étais presque jaloux, Monsieur me parlait d’un enfant disparu il y a des années et me suppliait de demander à quelques copains s’ils avaient quelques tuyaux à ce sujet !

– Ok, alors je n’ai pas de crush, et je ne t’ai pas supplié, maugréa Ellias en posant la tête sur son comptoir. C’était mon meilleur ami. On était des enfants.

Joachim avait pris sa défense, un jour, dans la cour de récré. Renfermé et timide, Ellias se faisait harceler par des camarades de classe pour n’être qu’un simple humain ordinaire sans talent particulier. Joachim était intervenu, les avait engueulé du haut de ses six ans et avait répondu au coup de poing avec une baffe. Ils avaient fini les deux au bureau du directeur, des bleus et égratignure partout, et ils en étaient sortis de bons amis. Ellias n’était pas certain si Joachim avait vraiment compris le cadeau qu’il lui avait offert ce jour-là. Sa bonne humeur et sa joie de vivre étaient si contagieuses !

– Mais t’es devenu inspecteur pour le retrouver, ton gamin qui a dix-huit maintenant, nota l’incube avec un petit sourire carnassier.

– Il est important de le retrouver ! contra Ellias.

Il lui devait bien ça, en plus. Il ferait piètre meilleur ami sinon !

– Pourquoi ? Tu sais le nombre de gamins qui disparaissent ? Les trafiquants, ça existe partout, trésor.

Ellias a un autre lourd soupir. Evidemment. Nian ne le comprenait pas. En même temps, Ellias ne se comprenait pas lui-même. Il avait cette profonde conviction que retrouver Joachim était important. Depuis la première fois qu’il avait vu son avis de recherche, il savait que cette disparition était particulière. Il le savait. L'instinct. Quelque chose de différent de sa culpabilité et son sens d’obligation d’ami.

– J’ai arrêté un bon nombre de trafiquants, ces deux dernières années, Nian, rappela l’inspecteur malgré lui sans lever la tête du comptoir. Ca ne m’a pas mené à Joachim, mais cela aura au moins permis ça.

Nian lui vola son verre sous une exclamation de protestation pour le ranger dans le lave-vaisselle.

– Tu sais, ton chef n’a pas tort. Cela fait dix ans. Les chances qu’il soit encore en vie frise le zéro absolu. Il n’est qu’humain après tout. Une célébrité en plus, ils ont retourné mont et marré pour le retrouver sans résultat. Même s’il était encore en vie, la personne que tu retrouveras n’aura plus grand chose à voir avec ton ami d’enfance. Tu pourrais faire tellement de bien dans le présent, plutôt que de chasser une illusion.

Oh, et puis zut. Ellias se redressa. Il en avait tellement marre de ce monde !

– Bah, putain, si dans un monde où incubes cotôient elfes qui cotôient des dragons, et où le ministre des affaires étrangères est une dame des neiges, où ton éléctricité et ton eau chaude et courante viennent par magie, on peut même plus croire à un fucking miracle ! s’exclama-t-il frustré.

Nian lâcha un soupir, fit un petit geste de la main pour dégager un peu la fumée des autres clients à cigarette et cigare. L’exclamation d’Ellias avait fait tourner quelques têtes pendant un bref instant. L’air décontracté de Nian leur indiquait qu’ils pouvaient retourner à leur boisson sans soucis.

– Le miracle, trésor, ça serait, qu’on file les mêmes chances à tout le monde. Et toi, mon adorable Ellias, t’as le cul entre la chaise de la justice et celle de la criminalité. C’est pas une place où tu peux te nourrir d’amour et d’eau fraîche ! contra-t-il d'une voix ferme.

Ellias sortit son portefeuille pour déposer l’argent sur le comptoir, avant de se lever, un peu vacillant.

– Oué, faut arrêter de rêver, tout ça. Je la connais, cette rengaine, Nian, et de toutes les personnes de mon entourage, je ne pensais sincèrement pas l’entendre de toi !

– Ellias, tu n’es pas en état de rentrer ! s’exclama Nian.

Ellias nota avec une certaine joie mauvaise le choc dans la voix de son ami.

– Ah oué ? Je pense que je le suis ! râla-t-il mettant son vieux trench avant de se diriger un peu vacillant vers la porte. Et puis, peu importe, non ? Après tout, je ne suis qu'un humain !

Hé, le monde ne tanguait pas tant, malgré son pas pressé, c’était pas si mal ! Ou il se convainquait qu’il ne tournait pas tant. Et plus il ruminait sur sa situation, plus il en était convaincu : le cas de Joachim cachait quelque chose d’important. Et tant pis s'il n'était qu’un ami désillusionné.

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