Joachim ouvrit les paupières. La lumière stérile de la chambre lui arracha un soupir, lui donna envie de se retourner et retrouver le sommeil, alors qu’il le savait impossible. Son regard tomba sur un bol de gruau, une assiette de tartine au miel et une tasse de thé sur sa table qui effacèrent définitivement toute envie de grasse matinée. Il se releva d’un coup pour affronter le froid ambiant de la pièce. Malgré le temps qu’il vivait ici, Joachim n’avait toujours pas compris comment la magie arrivait à illuminer les pièces des ruines d’une pâle lumière blanche, mais semblait incapable de créer une once de chaleur de trop pour rendre l’atmosphère un minimum agréable. Il flottait toujours un petit quelque chose dans les airs qui ne mettait jamais réellement à l’aise, qui créait des petits frissons sous la peau comme une colonie de fourmis qui avait perdu leur route. Il s’attabla pour avaler son petit déjeuner sans grande envie. Il observa le bonbon en guise de dessert. Petit et discret parmi son repas. Le voir rassurait Joachim chaque matin, comme une preuve que non, il ne s’imaginait pas sa vie passée. Que oui, dehors, il y avait tout un monde qui vivait à une époque où télévision, jeux-vidéo et comprimés de médicaments existaient. Où on pouvait trouver, en pharmacie, des petites pastilles pour la gorge, pour les cordes vocales, utilisées par les professionnels. Joachim avait vu le tube aux cuisines, louant son efficacité, goût cerise. Tout comme il avait vu les paquets de médicaments quand il était tombé malade la dernière fois. Des chimères de son enfance.
Ici, rien ne donnait réellement du sens. Mais c’était un peu le but de la magie, n’est-ce pas ? Si elle donnait du sens, cela ne serait plus de la magie. Elle serait compréhensible. Ici, la lumière n’avait pas de source, mais existait tout simplement. Ici, il n’y avait pas de soleil, de ciel, mais pourtant il y avait un jardin dans une cour d’intérieur et un potager. Il n’y avait pas de chauffage et pourtant il n’était pas frigorifié en chemise de nuit devant son petit déjeuner alors qu’il était glacé de l’intérieur. Il n’y avait aucun contact avec la vie extérieure et pourtant elle s’infiltrait. Par le biais de vêtements, de comprimés de médicaments. Par lui-même. Qu’il était toujours seul l’étonnait. Quand il avait ouvert les yeux pour la première fois dans les ruines, il n’avait pas été seul. Il y avait son aînée d’infortune. Joachim avait son âge à présent, mais son successeur n’avait pas encore la malchance d’être là.
Une fois son petit déjeuner avalé, il se releva pour s’habiller. Il est temps. Une belle robe longue qui voletait au mouvement de ses pas, dessinant une belle silhouette dans les airs. Pieds nus, car il avait fâché le gardien. Pour une journée. La porte de sa chambre grinça quand il se faufila à l’extérieur, dans un couloir tout aussi stérilement illuminé que sa chambre, aux murs de pierre ornés de décorations passées, tout droit sorties d’un livre d’histoire, parfois coupés par les restes d’une statue qui longeait les murs. Cette partie des ruines était convenablement entretenue. Point de poussière, de débris. Les chambres entières, spartiates, mais équipées avec le nécessaire. Vides d’âme qui vivent. Il était seul sans être seul. Joachim descendit l’escalier en colimaçon pour se retrouver au rez-de-chaussée. Il est temps. Il s’arrêta, un peu hésitant, avant de poursuivre la descente au sous-sol. Il avait bien ces quelques minutes. Juste quelques minutes. Le sous-sol avait droit à une lumière à peine perceptible, une idée de lumière qui flottait dans les couloirs, démarquant les éléments du fond d’obscurité telle une peinture à peine commencée. Joachim poussa une porte pour être accueilli par la seule vraie source de chaleur des ruines. Des bougies. Éternellement allumées, elles parsemaient la pièce de bout en bout. Joachim avait essayé de les compter au début, mais il n’avait jamais appris à compter aussi loin. Ils lui avaient dit le nombre une fois, mais il dépassait son imagination. Son inconscient refusait de l’intégrer. Chaque bougie avait un nom gravé dans la cire : le nom de ses prédécesseurs. La bougie d’Adelaïde, à droite, entre Myriam et Azal. Il se souvenait vaguement d’elle. Plus vraiment de son visage, mais de ses longs cheveux noisette, ses pas feutrés, sa frustration. Ses yeux sans vie, sa poitrine percée. Elle n’avait rien senti, on lui avait assuré.
Un jour, sa bougie sera aussi parmi elles, peut-être à côté d’Adelaïde. Pour l’éternité.
Il joignit les mains. Il est temps. Il pouvait bien se permettre une minute de recueillement. Une minute pour les oubliés.
Il est temps. Son coeur se serra, alors qu’il laissait tomber ses mains. Il était temps, oui. Il retourna au rez-de-chaussée. Il poussa quelques portes. La bibliothèque. La salle de musique. Le salon. La cuisine. Vides. Surpris, Joachim s’arrêta, la gorge nouée. Ses pas le dirigeaient vers la sortie. Pas une vraie sortie évidemment. Une porte d’entrée, une vraie, existait, mais elle était fermée et scellée à jamais. Une autre partie des ruines faisait honneur à leur nom, écroulée sur elle-même, cadavre d’une époque que Joachim était incapable de soupçonner. La sortie menait vers la grotte. Tout droit sorti des contes de fées, une grotte sombre et humide, aux petites caillasses pointues et aux stalagmites tranchantes, tanière adéquate pour toute créature maléfique. Formation naturelle dans laquelle les ruines s’ouvraient comme pour y cracher leurs mythes et légendes et avoir un peu d’emprise sur la roche qui les gardait prisonnières depuis, sûrement, la nuit des temps.
Il n’y avait plus mis pied pendant longtemps. Prudemment, Joachim entra dans cet endroit encore plus maudit que les ruines, sur ses gardes. Son regard glissa dans la pénombre à sa recherche.
Il est temps.
Un oeil, dans le noir, soudainement s’ouvrit. Aussi grand que Joachim était haut.
Aujourd’hui, il avait pris l’apparence d’un dragon. Cela faisait longtemps. Il bougeait, lentement, se redressa, le cliquetis de chaînes brisa le silence. Chaînes magiques qui s’adaptaient à chacune de ses apparences. Rappel impitoyable de son enfermement. Il observa le petit humain d’un regard couleur de feu, qui avait depuis longtemps perdu sa flamme. Une tristesse bien trop tangible sous cette apparence de reptile mythique s’abattit sur Joachim de toute sa taille, lui brisa le cœur une énième fois.
Joachim s’inclina, élégamment, une belle révérence de début de danse, soulevant légèrement sa robe. Il était temps. Quelques pas de ses pieds nus. Ils le savaient tous les deux inutile et pourtant inévitable. Sa voix suivit ses gestes pour glisser dans un chant apaisant.
Il était temps de voler la volonté au méchant, de garder le sceau intact, de chanter et de danser jusqu’à l’épuisement.
Aucun habitant des ruines ne l’avait souhaité. Mais on n’avait que rarement ce qu’on souhaitait, n’est-ce pas ?