Aïcha fait le tour de la maison, puis lâche un sifflement admiratif.
— Je comprends pourquoi tu tenais tant à vivre ici. C’est magnifique.
Je lui tends sa verveine, un sourire aux lèvres.
— Du calme, de la nature. Le premier voisin à trois kilomètres. Personne pour venir sonner chez moi de manière impromptue.
— Je prends ça pour moi, dit-elle avec un clin d’œil.
Je secoue la tête.
— Non. Sans toi, je serais morte. Si Léa et Lombard n’avaient pas dû accélérer les choses suite à ton enquête, je pense que j’aurais fini par passer à l’acte. Comme les autres.
Lombard, contrairement au père de Léa, ne choisissait que des sujets féminins, sans doute par voyeurisme, vu qu’il les filmait en continu. Des filles en situation précaire, qui ne pouvaient quitter les appartements bon marché qu’il leur louait alors que leur dossier était refusé partout ailleurs. La pauvreté les tenait en laisse. Léa, qui ciblait ses clientes les plus vulnérables, les ramenait en leur promettant de « faire jouer ses contacts » pour qu’elles puissent se loger malgré leurs difficultés financières. Un piège redoutable, qui avait bien failli me tuer.
— Il faut dire que leur mode opératoire était redoutable, appuya Aïcha. Aucun dossier, un faux nom dans de vrais cabinets. Dire que je me suis acharnée sur ce pauvre Dr Rolt-Leveque, alors que son seul tort dans l’histoire était de s’être installé dans les locaux de son ancien camarade de fac.
Lombard possédait plusieurs bureaux loués à différents praticiens. De là, le Dr Bernard Petit endossait différentes identités. Aucun dossier, aucun moyen de remonter jusqu’à lui. Jusqu’à ce qu’Aïcha fasse le lien.
Elle boit une gorgée d’infusion, puis enchaîne :
— Toujours pas d’interview ?
Avec mon accord, Aïcha avait couché sur papier notre aventure commune. En résultait un excellent livre — d’après les critiques — mêlant enquête journalistique et témoignage.
— La photo de mon corps trempé, ligoté et ensanglanté a fait le tour du monde. Je crois que j’ai effectué ma part de promo, non ?
Gus, paniqué, m’avait portée dans la rue. Certains passants avaient appelé les secours, d’autres avaient tenté d’arrêter l’hémorragie avec un garrot. Beaucoup plus s’étaient contentés de filmer et de prendre des photos. J’avais donc à nouveau fait la une des journaux malgré moi.
— Mon agent insiste, m’explique Aïcha. Au moins, je pourrais lui dire que j’aurais essayé.
— Ton livre a été traduit en trente-deux langues et s’est vendu à plus de dix millions d’exemplaires, il veut quoi de plus ?
— Un tome deux.
J’éclate de rire.
— Sans moi. J’ai déjà failli mourir deux fois, je ne rempile pas pour une troisième.
— Petite joueuse, me taquine Aïcha. Plus sérieusement, comment vas-tu ?
Bonne question, à laquelle il m’est difficile de répondre de manière tranchée.
— Je fais encore des cauchemars — enfin, plus qu’avant –, mais je dors mieux depuis la fin du procès.
Lombard et le Dr Bernard Petit avaient été condamnés à la perpétuité pour assassinats et tentative d’assassinat. Léa, à mon grand regret, n’avait écopé que de vingt ans, avec une période de sûreté de dix ans.
— Et depuis que je suis ici, je revis, ajouté-je. Je ne te remercierai jamais assez d’avoir convaincu Maxence. D’ailleurs, que lui as-tu dit ?
Aïcha hésite. Elle réfléchit longuement, avant de répondre :
— Qu’imposer sa réalité, même si elle nous semble juste, n’est pas la seule voie possible. Que bien que je comprenne son dilemme moral et éthique, étant donné que je vivais le même, tu avais assez souffert pour toute une vie.
Je ne suis pas sûre de saisir tous ses sous-entendus, mais peu importe. Maxence m’a laissé la garde exclusive de Zoé et me verse une pension en plus des royalties du livre. Je suis désormais libre de vivre ma vie sans me soucier du lendemain, aux côtés de ma fille. Un rêve qui m’était encore inaccessible une année auparavant.
— Tu descends toujours à Cannes dans deux semaines ? demande-t-elle.
Je hoche la tête.
— J’ai juré à Gus que je passerai tous les mois pour faire des origamis avec lui et je compte tenir ma promesse.
— Je devrais essayer d’en faire un, une fois.
— Tu es la bienvenue. Il suffit juste de ne pas parler et de supporter le Boléro de Ravel.
— Cette musique ne te rappelle pas de mauvais souvenirs ? s’étonne-t-elle.
— Au contraire.
Je souris à pleines dents, les yeux perdus dans mon jardin.
— C’est le rythme de la liberté.