side_navigation keyboard_arrow_up

Médicaments

visibility 11
article 988
Par Renarde

Je tends sa verveine à Aïcha, avant de m’installer sur le canapé. Elle m’observe, l’air préoccupé.

— Est-ce que ça va ?

Que dire ?

— La journée a été un peu difficile, mais vous n’êtes pas venue pour ça.

— Cela ne m’empêche pas de m’inquiéter pour vous.

— Ça ira. Alors, quoi de neuf ?

Aïcha boit une gorgée, et poursuit :

— J’ai trouvé pour quelle raison Marcel Lombard a été radié de la profession. Il s’est servi de ses patients comme cobayes, en leur administrant des hallucinogènes. En soi, le procédé n’est pas nouveau. Cadrés, les résultats sont mêmes prometteurs, notamment dans les cas de dépression. Sauf qu’il a créé des psychoses, au lieu de les guérir. Deux femmes en sont mortes.

— Et il s’en est tiré avec une interdiction d’exercer ? Pour deux décès ?

J’en reste bouche bée.

Aïcha acquiesce.

— Tous ses patients avaient signé une décharge. Son avocat a réussi à éviter la case prison grâce à ça. Après tout, même si la démarche était expérimentale, il n’avait à cœur que leur bien-être, raille-t-elle. En résumé, c’est un homme dangereux. Dangereux et sans scrupule.

— Je ne vois toujours pas en quoi cela me concerne. Sans compter qu’il ne peut plus exercer.

— Lui, non. Le Dr Rolt-Leveque, en revanche, a pignon sur rue. Je reste persuadée qu’il a drogué ma sœur à son insu, comme son ami Lombard, et que les effets psychotropes l’ont conduite à sauter dans une crise de panique.

Je pose ma tasse, les sourcils froncés.

— Comment êtes-vous arrivée à une conclusion pareille ?

— J’ai dû vider l’appartement de Salhia, la semaine dernière. J’ai repoussé cette étape, encore et encore, jusqu’à ce que, financièrement, je ne puisse plus continuer à payer un loyer supplémentaire. Au moment de trier son armoire à pharmacie, j’ai découvert une boîte à capsule remplie de pilules sur lequel était simplement apposée une étiquette mentionnant « 1, repas du soir ». Aucun nom, aucun fabricant, rien.

Je blêmis. Comme celle que m’a refilée le Dr Morand

— Un souci ? s’inquiète Aïcha.

— Peut-être. Continuez.

— Salhia ne buvait pas, ne fumait pas et rechignait à prendre le moindre analgésique, même lorsqu’elle souffrait. D’ailleurs, hormis ces pilules, sa pharmacie ne contenait que du désinfectant, des sparadraps et un vieux tube d’aspirine périmé. Je les ai envoyées en analyse, la condamnation de Marcel Lombard en tête. Et je n’ai pas été déçue. Ce salaud de Rolt-Leveque a donné du LSD à ma sœur. Fortement dosé. Pas étonnant qu’il prétende ne pas la connaître, vu les répercussions que cela pourrait engendrer.

Je me lève sans dire un mot, sonnée, marche jusqu’à la salle de bain, puis reviens avec ma propre boîte à pilules serrée entre les doigts.

— Les médicaments de votre sœur, ils ressemblaient à ça ?

Aïcha écarquille les yeux. Elle prend le récipient, l’examine, avant de hocher la tête.

— Qui vous a donné ces saloperies ? Le Dr Rolt-Leveque ? Marcel Lombard ?

— Ni l’un ni l’autre. Le Dr Morand.

Aïcha, qui ne s’attendait sans doute pas à ma dénégation, se redresse, surprise.

— Il aurait changé de nom ? Prit un alias ? Comment est-il ? Plutôt grand, la soixantaine, des cheveux poivre et sel ondulés, yeux bleus ?

— Hormis l’âge, rien ne correspond. Mon psychiatre est chauve, les yeux noisette, et il ne doit pas dépasser le mètre soixante-dix.

Nous nous observons, perplexes, ne sachant que penser de tout cela.

Aïcha regarde une nouvelle fois mes médicaments.

— Cela vous ennuie, si je les fais analyser ?

— Non.

Elle sort un sachet en plastique de son sac, prélève deux pilules, et me tend le reste.

— Si j’étais vous, j’éviterais d’ingérer un cachet qui n’est pas dûment identifié. Cela pourrait être n’importe quoi. Vous n’avez jamais eu d’hallucinations ?

Je me fige. Si Maxence apprend le quart de ce que j’ai cru entendre ou voir ces dernières semaines, je perds Zoé. La panique accélère les battements de mon cœur. Je ne veux pas retourner à l’asile. Je ne peux pas y retourner.

— Orbona, j’ai conscience que ma profession n’incite pas aux confidences, surtout vu votre situation, mais je ne cherche qu’à éviter d’autres drames, me rassure Aïcha d’une voix douce. Rien de plus.

Je la regarde et ne perçois que de la sincérité dans ses grands yeux noirs. Cette femme est en quête de vérité. Pas de scandale.

Je mets mes doutes de côté et murmure :

— Ces derniers temps, cela n’arrête pas. Des bruits dans ma salle de bain. Des injonctions à tuer. À me tuer. Je deviens complètement folle.

Aïcha me prend les mains, tout en secouant la tête.

— Je pense qu’on vous drogue, Orbona. Tout comme on a drogué Salhia. Vous êtes victime, pas coupable, dans toute cette histoire.

Je ravale des larmes de soulagement. Nous restons silencieuses, toutes les deux, le temps que je m’apaise.

Elle sort ensuite son téléphone portable, exécute quelques recherches, puis me montre son écran.

— Vous êtes vraiment sûre que votre Dr Morand ne ressemble pas à ça ? Même un tout petit peu ?

Je me penche, les yeux plissés, pour observer la photographie du Dr Rolt-Leveque. Mais à moins que mon amnésie s’étende à cet homme, je ne l’ai jamais vu de ma vie. Aïcha se renseigne ensuite sur le cabinet du Dr Morand, mais là également, rien de pertinent ne ressort.

Aïcha ne peut cacher sa déception, mais elle range son téléphone et poursuit :

— Je vais faire analyser ces pilules au plus vite. Dans l’intervalle, ne les ingérez sous aucun prétexte. Le Dr Rolt-Leveque, votre propriétaire, votre psychiatre, tout est lié, j’en suis sûre.

Elle se relève, déterminée.

— On va les coincer. Je vous le promets.

Commentaires

forum Impressions
Seuls les membres peuvent accéder aux commentaires.