Je fais mes comptes et soupire. Mes économies me permettent de tenir trois ans, quatre en me serrant la ceinture. Peu importe, cela ne suffira pas. Depuis l’accident, tout n’a été qu’une succession de batailles entrecoupée de brefs répits. Un pas après l’autre. Vivre au jour le jour me fatigue, même si j’ai conscience d’avoir de la chance dans mon malheur. Des milliers de mères célibataires rêveraient d’avoir mon compte en banque.
Je doute qu’elles prennent le reste.
Je repousse ma feuille et me dirige vers ma machine à café. Mon seul luxe dans cet appartement où tout est d’occasion, sauf le matelas de Zoé. J’attrape une tasse orange, chinée pour quelques centimes dans un vide-grenier, puis appuie sur le bouton. Un vacarme d’enfer, suivi des premières gouttes qui s’écoulent avec langueur. J’inspire à pleins poumons l’odeur de café fraichement moulu et me détends. Je savoure mon expresso à toutes petites gorgées, tout en regardant par la fenêtre au-dessus de la cuisinière. Malgré le vitrage, j’entends des enfants crier. Le lycée Bristol est à deux pas, cela doit être la récréation. J’espère que Zoé, de son côté, profite de sa pause sans se préoccuper du reste.
Je m’apprête à retourner à mes calculs, lorsque la sonnette retentit. Je me crispe par réflexe. Hormis le proprio et Maxence, personne ne sait que j’habite ici. Mon nom ne figure ni sur la boîte aux lettres ni sur la porte. J’ai suffisamment insisté sur mon besoin de discrétion pour éviter toute visite impromptue.
Je regarde par le judas. Une femme, dont la tête déformée par la lentille ne m’évoque rien. J’entrouvre la porte, méfiante. Ma dernière entrevue avec des journalistes ne m’a pas laissé de bons souvenirs.
— Bonjour, dit-elle d’une voix enjouée en me tendant une assiette de brownies. Je suis Léa, votre voisine d’en face.
La trentaine, cheveux bruns, coupés au carré, yeux mutins, elle cille à peine en découvrant mon visage. Un bon point pour elle. J’accepte son assiette, plus touchée que je ne voudrais l’admettre. Malgré tout, je reste méfiante et j’attaque sans ambages :
— Vous savez qui je suis ?
Sa moue embarrassée me donne déjà la réponse.
— Lombard m’a informé que l’appartement était loué, et pas à n’importe qui. Il ne voulait pas que mes « frasques », ironise-t-elle en mimant les guillemets, vous fasse fuir.
— Vos frasques ?
— Mettre de la musique, inviter des amis, bref, vivre. Ce vieux grognon aurait dû investir dans une bibliothèque plutôt que dans un immeuble locatif, ajoute-t-elle en haussant les épaules.
Je souris. Effectivement, le propriétaire est tout sauf engageant, même si ce côté ronchon et distant s’avère positif dans mon cas. Moins je vois de monde, mieux je me porte.
Léa reste les bras ballants, ne sachant pas plus que moi comment poursuivre cet embryon de conversation. Avant, je l’aurais invité à rentrer sans sourciller. Mais c’était avant. Je prends sur moi pour ne pas lui claquer la porte au nez. Après tout, il vaut mieux que je sympathise avec mes voisins. Je ne pourrais pas fuir ma vie éternellement.
— Vous voulez entrer ? Boire un café ?
Elle sourit tout en hochant la tête. Je me mets de côté pour la laisser passer, puis ferme la porte, le cœur battant. À force de m’isoler, je ne sais plus comment me comporter.
— Votre déco est géniale ! s’exclame-t-elle en avançant vers ce qui me tient à la fois de salon et de chambre à coucher.
Je me tourne vers elle, dubitative. Elle n’a pas l’air de plaisanter.
— De la récup, des brocantes, rien d’extraordinaire.
— Vous avez beaucoup de goût, pas étonnant avec votre métier. Enfin, ancien métier, se rattrape-t-elle en bafouillant.
— J’ai beaucoup chiné avec ma mère, enfant. Mes maigres compétences me viennent de là. Même si je nageais dans la mode et le glamour autrefois, je n’avais pas mon mot à dire. Je n’étais qu’un cintre, vous savez.
Léa hausse un sourcil, interloquée.
— Un cintre ?
— Un créateur dont je tairai le nom nous appelait ainsi. Nous n’étions ni des mannequins ni des modèles, juste des cintres. Et lorsque ses cintres fétiches devenaient trop connus, il les virait. Notre notoriété ne devait pas éclipser ses précieux vêtements.
— Quel enfoiré.
Son indignation m’amuse. L’oiseau en question s’est montré plutôt correct, par rapport à tant d’autres.
— Au moins, il n’était pas hypocrite, conclus-je. Un café ? Lait, sucre ?
— Seulement du sucre, merci.
Je prépare deux tasses, plus pour me donner une contenance que par envie. Entre les anciens fans, les curieux qui veulent voir de leurs propres yeux ma déchéance et les moralisateurs qui me jugent par principe, il reste peu de chance que ceux que je croise soient bienveillants. Léa semble sympathique, mais je ne baisse pas ma garde.
— Ça fait longtemps que vous habitez ici ? demandé-je pour lancer la conversation.
— Non, sept mois. Vu le loyer, je visais votre appartement, pour être franche, mais Lombard refuse de le louer à une femme seule.
— Pourquoi ?
Léa hausse les épaules.
— On est tous pareils. On ne croit pas au surnaturel, mais on ne tente pas le diable quand même. Au cas où.
Je repose ma tasse de café, songeuse. Vu l’attitude du proprio lors de ma visite, je n’aurais pas pensé que la présence de Zoé ait pu faire pencher la balance en ma faveur.
— Il ne semblait pas particulièrement aimer les enfants, pourtant.
— Cherchez pas, il aime personne.
Elle hésite, puis me pose finalement la question :
— Et vous, pourquoi vous êtes ici ? Enfin, je veux dire, je vous imaginais pas… là.
Il y a encore quelques années, moi non plus. Lorsqu’on a connu le succès et la richesse, difficile de retourner à la case départ. Je décide d’éluder :
— Pour Zoé. Sans elle, j’aurais sans doute été m’enterrer au milieu de nulle part plutôt que de rester à Cannes. La garde partagée implique des concessions, et vu que mon ex-mari n’en fait aucune, j’ai dû céder. Là, l’emplacement est idéal pour elle. Le collège Stanislas se trouve à distance raisonnable et son père n’habite qu’à quelques minutes en voiture.
Le loyer s’avère bas pour le quartier, surtout, mais elle n’a pas besoin de connaître l’état de mes finances.
— Je vois. Rien de bizarre, pour l’instant ?
Je souris, rassurée. Elle ne parle pas à l’ancien top-modèle qui a fait la une des plus grands magazines, mais à la personne qui loge dans le mystérieux appartement. Mon passé et mon statut l’intéressent moins que les fantômes.
— Non, rien de spécial. Je ne crois pas à ces histoires de malédiction.
— Je pense pareil, même si trois femmes seules et trois suicides à la suite, ça fait beaucoup.
— Je ne suis pas seule, déjà. Zoé n’est peut-être présente qu’une semaine sur deux, mais je ne compte pas me pendre au milieu du salon pendant son absence.
Léa s’apprête à dire quelque chose, puis se ravise.
— Un souci ? demandé-je.
— Non, grimace-t-elle, c’est juste que je me suis pas mal penchée sur toutes ces histoires, vu que je voulais cet appart. Vous savez comment elles sont mortes ?
Je secoue la tête. J’ai assez souffert de la curiosité morbide des journalistes pour fuir les ragots et les articles à scandales. Lorsque je me suis renseignée sur l’endroit, j’ai bien entendu appris la légende de « l’appartement aux suicides », comme la presse l’a surnommé au troisième décès, mais je ne suis pas allé chercher plus loin.
Léa attend mon approbation tacite, avant de se lancer :
— Elles se sont ouvert les veines dans la baignoire. Toutes. Il paraît que la dernière victime avait un bras en dehors, et que le sang a ruisselé jusqu’au salon.
Je comprends le changement de parquet, du coup. Je frissonne malgré moi.
— C’est terrible, dis-je faute de mieux.
— Ce que je veux dire, c’est que si y a un problème ou un truc étrange dans la salle de bain, tu n’hésites pas à sonner chez moi, d’accord ? Je bosse dans un restau, j’ai des horaires irréguliers, mais sinon, tu débarques n’importe quand, OK ?
Le passage au tutoiement s’est fait naturellement et loin de m’en offusquer, j’apprécie. Je n’ai pas envie d’être l’ancienne star des podiums, celle qui a survécu à l’enfer ou l’ex de Maxence de Beaugency. Juste une voisine, avec laquelle on peut papoter et prendre un café de temps à autre.
— Merci. Et pareil pour toi.
Elle sourit et m’adresse un clin d’œil complice. Pour la première fois depuis longtemps, j’ai l’impression que ma vie se remet sur des rails.