Le soleil inonde la pièce et me fait plisser les yeux.
— Lumineux, n’est-ce pas ? J’ai changé les fenêtres. Triple vitrage. Le parquet est neuf, précise-t-il en désignant le sol de la main.
Je lui souris. J’ai besoin de cet appartement et il n’arrive pas à le louer depuis près d’une année. Alors je fais mine de ne rien savoir et, en échange, il évite de me regarder comme une bête curieuse. Gagnant-gagnant.
— Concernant la garantie…
— J’ai des économies. Et j’ai plusieurs pistes pour un nouvel emploi.
Il grimace. En même temps, si j’avais les moyens, je viserais un autre logement.
Je me tourne vers Zoé :
— Tu en penses quoi, ma puce ? Il te plaît ?
En bonne préadolescente, elle hausse les épaules pour toute réponse. Je soupire en regardant le propriétaire, dans l’espoir de créer un peu de connivence, mais il se contente de froncer les sourcils. Vu l’âge du bonhomme, demander l’avis d’un enfant s’apparente sans doute à du laxisme. Il ne l’a même pas saluée lorsque nous sommes entrées et s’est adressé à moi comme si elle n’existait pas. En temps normal, j’aurais tourné les talons après une remarque bien sentie. Sauf que cela fait longtemps que plus rien n’est normal dans ma vie.
J’avance dans l’unique chambre qui jouxte la pièce à vivre. Elle est petite, en comparaison de ce à quoi Zoé a été habituée.
— Tu seras bien, ici.
Je l’affirme autant pour elle que pour moi. Après tout, c’est de ma faute si on se retrouve dans cette situation. Zoé fait le tour de la pièce et me gratifie d’un nouveau mouvement d’épaules. Je n’obtiendrai rien de plus. Depuis l’accident, elle n’ouvre la bouche que lorsque nous sommes seules toutes les deux. À croire que la moindre de ses paroles en présence d’un tiers briserait notre fragile équilibre. Du coup, je parle pour deux :
— C’est calme, à quinze minutes à pied du collège.
J’inspire un grand coup, avant de pivoter vers le propriétaire. C’est le moment de paraître sûre de moi.
— On le prend.
Le vieux se frotte la nuque, emprunté.
— C’est que, sans salaire, vous comprenez…
— Je sais que mon dossier n’est pas des plus favorables, tout comme la réputation de cet appartement.
Je patiente quelques secondes, le temps qu’il se rende compte que je suis au courant.
— On mérite tous les deux une deuxième chance, vous ne croyez pas ?
Cette fois-ci, il me scrute sans retenue. Je le laisse s’attarder sur mon visage parcheminé, sur ma beauté morcelée, sur le fantôme de celle que j’étais. Qu’il s’en gorge, qu’il s’en repaisse jusqu’à l’écœurement. Plus rien ne peut m’atteindre.
Il penche la tête de côté, comme un vautour décrépit face à une charogne.
— Votre nom, déjà ? Je ne m’en souviens pas.
Pour cause, je ne le lui ai pas donné. Mon patronyme me ferme autant de portes qu’il m’en ouvre. Ce n’est pas une information que je lâche à la légère.
— Orbona. Orbona Zuliani.
Ses yeux s’écarquillent. Il esquisse un sourire qui tient plus du rictus.
Il me reconnaît.
Enfin, il croit me reconnaître. J’imagine qu’il peine à superposer l’image qu’il avait de moi à celle qui se trouve devant lui aujourd’hui, même si les tabloïds ne se sont pas montrés avares en photos. La presse à scandale n’aime rien de plus que les destins tragiques.
— Je vois, je vois, répète-t-il sans me quitter des yeux. Et vous souhaitez emménager avec votre fille, c’est ça ?
Non, avec mon lama de compagnie, abruti. Je retiens mon sarcasme et hoche la tête en serrant les dents.
— Intéressant, ajoute-t-il.
— Je ne veux pas d’histoire, pas de publicité. Juste un endroit stable pour Zoé et moi.
— Pour Zoé, oui.
Je me mords la lèvre. Dans sa bouche, le prénom de ma fille sonne comme une insulte. Je m’apprête à argumenter, mais il enchaîne sans m’en laisser le temps :
— L’appartement est à vous.
Je cligne des yeux, surprise par ce revirement.
— Vraiment ?
— Je ne vais pas abandonner une mère et son enfant à la rue. Vous l’avez dit vous-même : on mérite tous une deuxième chance, souligne-t-il d’une voix mielleuse en me tendant un stylo.
Je prends sur moi pour ne pas lui rentrer dans le cadre. Zoé était invisible avant qu’il ne découvre mon identité et maintenant, il se la joue grand seigneur ? Je me contente de fulminer intérieurement et attrape son vieux Bic mâchouillé. Peu importe les raisons qui l’ont poussé à accepter, je refuse de cracher sur un appartement bien situé au loyer ridicule. Les seuls démons que je crains sont les miens, pas ceux qu’on prête à ces murs. Les superstitions tuent moins que la réalité.
Je signe le bail sur le comptoir de la cuisine, fébrile, tandis qu’il me remet les clés. Une fois la porte fermée, je soupire de soulagement, puis j’attrape la main de ma fille et la serre avec tendresse.
— Tout va s’arranger. Je te le promets.
Elle tourne la tête vers moi et me regarde de ses grands yeux bleus qui en ont trop vu pour son âge, avant d’articuler d’une voix douce :
— Pour de vrai ?
— Pour de vrai.
Quoi qu’il m’en coûte.