Lombard m’attrape par les épaules, Léa par les pieds, je tente de me débattre, sans succès. À croire que mon corps est emprisonné dans une gangue de plomb, tant je n’arrive à rien. Ils me déposent dans la baignoire, remplie à ras bord. Je lutte pour garder la tête hors de l’eau.
Léa s’approche de moi, l’air faussement compatissant.
— Tu sais, tu m’as brisé le cœur. C’était si facile de gagner ta confiance. Il suffisait de rentrer dans ton jeu, de dire ce que tu avais envie d’entendre pour que ta réalité tienne le coup. Pas comme ta famille, pas comme tes amis, que tu as complètement rayés de ta vie parce qu’ils refusaient de te mentir. Tu resteras mon sujet préféré, je crois.
Sur cette réplique, Léa sort une lame de rasoir. Ma panique augmente d’un cran lorsque je comprends ce qu’elle s’apprête à faire. Mes poignets, attachés en croix, laissent suffisamment de peau libre pour qu’elle m’entaille avec application. J’ai beau hurler et tenter de résister, le sang s’écoule sans discontinuer.
Elle dépose ensuite avec soin la lame sur le rebord.
— Voilà ! Un suicide de plus dans cette baignoire.
— Sauf que cette fois, ce n’en est pas un, rétorque Lombard.
Léa lâche un soupir exaspéré.
— Qui va creuser, sérieusement ? Et n’oublie pas la magnifique lettre d’adieu qu’elle a écrite.
Quelle lettre ? Je lutte pour ne pas sombrer, confuse, tandis que Léa sort de la pièce.
Elle revient dans la salle de bain, une feuille à la main, et lit :
Je suis fatiguée de vivre dans la peur. Peur de perdre Zoé à nouveau. Peur d’affronter Maxence, les avocats. Ma vie ne ressemble plus à rien et je n’ai plus personne vers qui me tourner. Plus d’amis, plus de famille. La seule chose dans laquelle j’excellais, le mannequinat, m’est interdit depuis mon accident. Je ne sais rien faire d’autre. Je suis seule et je ne sers à rien. Un rebut inutile. Un déchet. C’est tout ce que je suis, désormais. Depuis mon adolescence, j’ai été jugée uniquement sur mon apparence. En bien ou en mal. Désormais, ce sera en mal pour le restant de ma vie. Personne ne pourra jamais plus m’aimer. Je suis condamnée à rester seule. Seule et inutile. Pourquoi se battre, quand il n’y a plus d’avenir ?
Léa exulte.
— Franchement, du grand art ! Un cas d’école ! Qui irait contredire la thèse du suicide ? Son mari ? Avec son passif ? Aucune chance…
Des larmes de rage embuent ma vision. Ils se sont bien joués de moi. Tous.
— Bon, on va te laisser, conclut Léa. On a une journaliste à éliminer.
Aïcha. La seule qui pourrait arrêter toute cette folie. Je m’efforce de parler à travers mon bâillon en fixant Léa. Par pitié, que la curiosité la pousse à m’arracher ce truc. Que je puisse hurler, la mordre, me défendre. Mais elle se contente de me regarder, avant de lâcher :
— Bien essayé. Au fait, ne crève pas trop vite, ça m’arrangerait. Pense à ta fille imaginaire.
Elle sort sur cette dernière réplique, suivie de Lombard.
La porte d’entrée claque.
Je suis seule.
Et je vais mourir.