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Cassé

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Par Renarde

J’ai passé la journée dans un état second. J’ai effacé le message d’une main tremblante, nettoyé ce fichu miroir encore et encore, jusqu’à ce que je me calme. Tue-la. J’aurais dû prendre une photo. Là, personne ne me croira. D’ailleurs, à qui pourrais-je en parler ? Je n’ai plus de famille, plus d’amis. J’ai même envisagé de me confier à mon ancien psychiatre, mais il me ferait interner dans la seconde. Hors de question que je retourne à l’asile. Voir des esprits n’est pas le meilleur moyen de prouver que je suis saine d’esprit. Maxence s’engouffrerait dans la brèche avec un plaisir non feint. Je l’imagine sans peine, triomphant, répéter à tout le monde qu’il l’avait bien dit : Orbona est folle à lier.

Je tente une nouvelle fois de me concentrer sur ma respiration, sans succès. Mes pensées reviennent sans cesse sur ce message, sur cette sensation atroce de ne rien maîtriser, de me noyer sans pouvoir appeler à l’aide.

Je dois absolument partir d’ici.

J’attrape mon foulard, l’arrange comme je peux sans me regarder dans la glace — hors de question que je retourne dans cette salle de bain pour l’instant — et sors sans me retourner.

Un temps magnifique m’accueille, en contraste parfait avec mon tumulte intérieur. Je ne sais ni que faire ni où aller. Mon ancienne maison, mon nouvel appartement, dehors, dedans, je ne suis bien nulle part. Le monde m’agresse en permanence.

Je rêve d’une masure isolée, perdue dans la forêt, là où rien ne pourra m’atteindre. Je vivrais au rythme des saisons, simplement. Un potager. Des fleurs, que je laisserais s’épanouir sans les cueillir. Un poêle qui me réchaufferait l’hiver. Pas de télévision, pas de radio. Juste la nature, Zoé et moi.

Zoé… je doute que quitter Cannes pour s’enterrer en périphérie d’un hameau l’enchante. À son âge, j’aurais pensé pareil. Tout ce qui me semblait important à l’époque se révèle tellement futile aujourd’hui. Mais elle ne m’écoutera pas plus que je n’écoutais mes parents autrefois. L’expérience acquise ne sert que pour soi-même. Et encore.

Je déambule au hasard des rues. La Croisette, qui m’était agréable autrefois, me rappelle trop ma vie d’avant. Je fuis le bord de mer et son apparat factice. Cette ville a beau me déplaire, désormais, j’apprécie d’être une anonyme parmi tant d’autres lorsque je marche. Les gens sont trop stressés pour faire attention à moi. Ils avancent le visage fermé, le pas pressé, perdus dans leurs propres problèmes. Les paroles de Souchon me reviennent : foule sentimentale, on a soif d’idéal. Attirée par les étoiles, les voiles, que des choses pas commerciales. Sauf que tout est commercial. Les choses comme les humains. Je n’étais qu’un objet vendant d’autres objets. Désormais, je suis défectueuse et j’ai été mise au rebut.

Je soupire. Il est temps de rentrer. Je ne quitterai pas cet appartement, pas après avoir promis à Zoé que tout s’arrangerait. Elle a besoin de stabilité, d’une mère forte, pas d’une froussarde qui panique à la moindre bizarrerie. La ventilation doit produire ces sons étranges. Je ne vois pas d’autre explication. Quant aux mots tracés sur le miroir, mon imagination s’est emballée. Quelques traces d’un mauvais nettoyage qui faisaient penser à un mot. Depuis l’enfance, j’ai toujours aperçu les crocodiles dans le ciel nuageux, les visages cachés dans les nœuds du bois. Mon cerveau a interprété quelques traits, encouragé par les mystères entourant cet appartement et mon cauchemar éveillé de la veille, rien de plus. Sinon, quelle est l’alternative ? Un esprit ? Une entité maléfique tapie au pied de mon lit ? Je ne crois pas aux fantômes. Les vivants font assez de mal sans avoir besoin d’en rajouter.

Arrivée au pied de l’immeuble, je suis à nouveau confiante. Cette petite balade m’aura permis d’y voir plus clair et je suis déterminée à faire face à tous les bruits étranges de mon appartement sans paniquer. Je grimpe l’escalier, en tentant tant bien que mal de rattacher mon foulard qui se défait, sans succès. Une fois le deuxième atteint, je l’enlève pour de bon. C’est à ce moment que la porte s’ouvre. Mon voisin en sort et s’arrête net lorsqu’il m’aperçoit. Il penche la tête de côté, fronce les sourcils et s’approche de moi.

Je reste coite quelques instants, avant de me ressaisir :

— Bonjour, je suis votre voisine. J’habite au-dessus.

Il ne semble pas m’entendre et tend le bras vers mon visage. Sa réaction me prend par surprise et je me fige, comme un lapin capturé par les phares d’une voiture. Sa main, énorme, effleure ma joue brûlée avec une douceur infinie.

— Cassée ? murmure-t-il.

Sa question me déstabilise autant que son geste. Ce simple contact me fait monter les larmes aux yeux. Depuis combien de temps n’ai-je pas été touchée par un autre être humain ? Hormis les soins et les rendez-vous médicaux ?

Cassée. Je ne lis ni jugement ni aversion dans ses grands yeux noisette, seulement un mélange de compassion et de curiosité.

Je hoche la tête avec un sourire triste. Je ne me serais pas mieux décrite.

— Oui, cassée.

Il pointe son front de son index, puis me dit :

— Cassé.

— Alors on est un peu pareil, tous les deux. Je m’appelle Orbona.

Il revient sur ses pas pour me montrer l’inscription en dessous de sa sonnette : Gus Lombard

— Gus, c’est ça ?

Il approuve avec un air satisfait, et répète :

— Cassé.

Je devine que c’est le seul mot qu’il sache prononcer. Quelle a été sa vie, son enfance, pour qu’il ne retienne que celui-là ? Pourquoi cet adjectif, plutôt que son propre prénom ? Mon estomac se serre à l’idée qu’on le lui a sans doute rabâché depuis sa naissance.

Il m’adresse un dernier sourire, puis descend les escaliers d’un pas lourd. Le contraste entre ce corps, massif, et sa timidité presque enfantine m’émeut. Lui et moi sommes différents de ce que le monde perçoit, chacun à notre manière. Regarder avec le cœur suffirait pour que ce décalage s’estompe. Qu’il se fonde en un tout harmonieux. Mais j’ai compris depuis longtemps que juger est plus facile qu’apprendre.

***

La sonnette retentit. Un coup d’œil me confirme que c’est Léa. Je lui ouvre, et elle m’accueille avec un immense sourire et ses fameux brownies.

— Une balade gourmande, ça te dit ?

Devant mon air interloqué, elle éclate de rire.

— Il fait beau et ils sont encore tout chauds. Allez, il y a un parc pas loin. À cette heure, on ne croisera personne et on fera le plein de vitamine D.

Un parc. Je n’ai jamais pris le temps d’effectuer le tour du quartier, concentrée sur les seuls éléments nécessaires à ma vie : le collège de Zoé et le supermarché. J’ignore tout des boutiques, des restaurants, des cafés avoisinants. Mon univers actuel se résume à l’appartement et aux allées du Lidl.

J’accepte, plus pour éviter de blesser Léa que par envie de sortir. Je noue mon foulard, inspire un grand coup, puis la suis jusqu’au fameux parc, situé à trois minutes de notre immeuble. Le lieu, simple, ne comporte aucun élément notable. Un retraité, le visage ridé bordé de cheveux blanchis, nourrit des pigeons d’une main distraite. Nous nous installons en face de lui, après un bref signe de tête en guise de salut.

— Je te l’avais dit, personne, s’exclame Léa en s’affalant.

Je m’assieds à ses côtés. Les effluves de chocolats mâtinés de caramel au beurre salé qui s’échappent du tupperware font gronder mon estomac. Elle me les tend en riant. J’en pioche un, au hasard, et croque dedans avec un plaisir non feint.

— Merci, dis-je. Pour les brownies. Pour la balade.

— Tu restes cloîtrée chez toi. Je me suis dit que ça te ferait du bien.

Je hoche la tête, silencieuse. Depuis quand les gestes les plus simples sont-ils devenus si compliqués ? Manger, aller dehors. Vivre. Je dois me ressaisir.

— Tu as peur que les gens te dévisagent ? me demande-t-elle.

— À ton avis ?

Je me mords la lèvre, consciente de la brusquerie de ma réplique.

Léa m’observe d’un air désolé.

— Je n’aurais pas dû parler de ça.

— Ce n’est pas grave. Malgré les années, le sujet reste… compliqué.

Je lève les yeux vers le ciel, comme si les nuages allaient m’aider à y voir plus clair.

— Le regard des autres a toujours été délicat. Adolescente, je suis passée de l’ombre à la lumière, de celle qu’on ne remarquait pas à celle dont le portrait s’affichait en une des plus grands magazines. Je n’étais plus la fille d’immigrée, la pauvre, mais la perle de Sicile, la femme-enfant que les créateurs s’arrachaient. J’ai détesté les deux. J’ai compris, bien plus tard, que je ne voulais pas être connue, mais reconnue. Juste Orbona. Rien de plus.

L’émotion m’étreint la gorge à mesure que je me confie.

— J’ai subi le mépris, puis l’envie. Aujourd’hui, je fais face à un mélange de pitié et de dégoût. J’aimerais, une fois dans ma vie, que l’on me regarde normalement. Mais ce n’est plus possible.

Léa m’attrape la main et plonge ses yeux dans les miens.

— Orbona, tu es tout ça. La fille d’immigrée, le top modèle, la grande brûlée. Et si être toi, c’était de faire la paix avec toutes ces parties ?

Ses mots, bien que simplistes, me touchent. J’esquisse un sourire.

— Tu es psy, finalement ?

— Barmaid. C’est presque pareil, sauf que je fais mieux les mojitos, ajoute-t-elle avec un clin d’œil. Plus sérieusement, tu consultes quelqu’un ?

Je secoue la tête avec force.

— La profession m’a fait plus de mal que de bien.

— Comment ça ?

Des flashs de mon internement accélèrent les battements de mon cœur. Je poursuis dans un souffle :

— On m’a traitée comme une folle incapable de discernement alors que je me débattais avec ma nouvelle réalité et mes souvenirs. Ou plutôt, mon absence de souvenirs.

— Tu parles de ton accident ? demande-t-elle les sourcils froncés.

J’acquiesce.

— Je ne me rappelle rien. Je me vois prendre les clés de la voiture, puis je me réveille à l’hôpital, dans un monde parallèle. J’apprends que ma mère est décédée d’un infarctus pendant mon coma. Mon visage, mon mariage, ma vie, tout a volé en éclat dans ce néant qui m’échappe.

— Et ton père ?

Je serre les dents, avant de répondre :

— Il me rend responsable de la mort de mamma. On a eu une violente altercation, lui et moi, pendant mon internement. Il est retourné en Sicile juste après.

— La vache, c’est dur. Vu tout ce que tu as vécu, c’est peut-être pas plus mal, ton amnésie, non ? suggère Léa.

Je hausse les épaules.

— Je ne sais pas… J’ai le sentiment que quelque chose d’important s’est passé ce jour-là.

Difficile de décrire ce sentiment d’oppression, ce malaise qui m’étreint la poitrine et la broie à chaque fois que je tente de lever le voile sur ces instants volés.

Léa m’observe, un sourcil arqué.

— Tu penses à quoi ?

— Officiellement, j’ai perdu le contrôle de mon véhicule. J’étais seule dans la voiture. Personne sur la route. Aucun témoin, aucune raison de m’être encastrée dans cet arbre. Les analyses toxicologiques ont écarté la prise d’alcool ou de stupéfiants, la police a donc conclu que je m’étais endormie au volant ou que j’avais voulu éviter un animal. Les explications suggérées paraissent les plus probables, sans compter que la chaussée était mouillée et que je conduisais le bolide de Maxence, ce soir-là. Un modèle de collection, une Lamborghini Diablo GTR. Près de 600 chevaux. Autant te dire qu’effleurer la pédale trop fort peut vite entraîner des conséquences dramatiques.

— Mais tu n’es pas convaincue.

Je secoue la tête.

— C’était la deuxième fois que Maxence me laissait utiliser sa voiture. Il y tenait comme à la prunelle de ses yeux. Je soupçonne que la perte de son jouet l’a davantage ébranlé que la mienne. Je détestais conduire ce monstre, tant Maxence me stressait avec ses recommandations. Aucun risque de m’endormir, sans compter qu’il n’était que 18 heures.

— Et la version « j’ai voulu sauver un hérisson » ?

— Pas impossible, même si au fond de moi, je sens qu’il y a une autre explication, un souvenir essentiel que je n’arrive pas à saisir, même si personne ne me croit. Il y a…

Je m’interromps, submergée par une émotion que je peine à définir. Un mélange de peur et de regrets.

— Prends le temps nécessaire, m’encourage Léa avec douceur.

Je lâche alors la bombe que je retiens depuis deux ans :

— Je suis sûre d’avoir entendu une voix d’homme avant l’impact. Et cela me terrorise rien que d’y repenser.

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