Cela fait trois jours. Trois jours que tu fixes la carte de visite de Geoffroy Cordier sans oser en parler à tes parents.
Mannequin. L’idée paraît aussi risible que séduisante. Ces femmes incarnent une perfection, une sensualité pleine d’assurance que tu n’effleures qu’en rêve. Tu n’es qu’Orbona. La fille d’immigrés, la ritale, la fauchée. Celle qu’on évite, comme si la pauvreté était contagieuse. Celle qui n’intéressait aucun garçon, jusqu’à ce que la puberté te donne des formes. Trop de formes. Tu caches tes seins sous de gros pulls, tu t’habilles de noir pour éviter de te faire remarquer. Tu envies les filles à la peau diaphane, aux yeux bleus, aux cheveux blonds. Chez toi, tout se décline en nuances de bruns.
Comme Cindy Crawford.
Tu repousses l’idée en secouant la tête. Quelle vanité ! La honte colore tes joues et tu remercies le ciel que personne ne puisse entendre tes pensées. Il y a quelques jours, tu n’attendais que de grandir. Être majeure, travailler, toucher cette liberté d’adulte. Aujourd’hui, tout a changé. L’avenir esquissé par ce Geoffroy t’obsède en permanence. Tu oscilles entre espoir et abattement. Sans ce petit bout de papier, tu croirais avoir tout inventé.
Tu rêves de beaux vêtements, de parfums, de bijoux. De reconnaissance. Puis tu te recroquevilles. Et si cet homme n’était pas ce qu’il prétendait ? Et si tout n’était qu’une caméra cachée ? Une plaisanterie ? Tu vois tes camarades de lycée te pointer du doigt en riant. Orbona, top modèle ? La bonne blague ! Elle y a vraiment cru, la cassos ?
Tu ronges la peau autour de ton pouce. Et si Geoffroy ne mentait pas ? Qu’en penserait ta mère ? Que dirait ton père ? Tu crains leur jugement autant que leur réponse.
Tu inspires un grand coup. Il est temps d’aller leur parler.
***
— Tu as perdu la tête ? explose ton père.
Tu te recroquevilles, surprise par sa colère.
— C’est juste un essai. Et ça ne coûtera rien, ajoutes-tu avec empressement.
Il serre les dents, furieux. Furieux et déçu.
— Ta mère et moi, on a tout quitté pour t’offrir une chance. Pour que tu puisses étudier. Avoir un bon travail, un avenir. Et toi, tu veux montrer ton cul pour vendre des sacs à main ?
— Giuseppe ! s’offusque ta mère.
Ton père élève rarement la voix. Sa réaction te prend de court et tu ravales tes larmes tant bien que mal. Ta mère t’entoure de ses bras, tant pour te consoler que pour faire rempart à son courroux.
— Ce n’est qu’une enfant, plaide-t-elle.
— Raison de plus ! Tu sais ce que les hommes disent des femmes qui montrent leur corps ? Qui s’affichent dans les publicités ? Dans les journaux ? Tu sais ce qu’ils pensent, ce qu’ils font ? Je refuse qu’on se serve de ma fille de cette manière !
— Mais c’est juste une séance photo, patri, ça ne m’engage à rien. Et Geoffroy est un agent professionnel.
Ton père serre les poings à s’en faire mal et darde ses yeux noirs sur toi.
— Je ne peux pas faire confiance à un type qui reluque des adolescentes. Tu n’as que seize ans. Seize ans ! Et ce… ce Geoffroy il t’a regardé comme un pervers, oui, pas comme un professionnel.
— Parce que pour toi, c’est impossible qu’on me trouve jolie, c’est ça ?
Ton père lève les mains au ciel, puis lâche une bordée de jurons en italien.
— Orbona, c’est n’importe quoi ! Un type sort de nulle part, te complimente, et tu perds tout sens commun ? Ce n’est pas toi !
Sa remarque, injuste, te fait exploser :
— Et bien si, c’est moi ! Je ne suis plus une gamine !
Il recule, hébété par ta réaction. Tu ne t’es jamais révoltée, n’as jamais eu un mot plus haut que l’autre. Mais tu es fatiguée de jouer les petites filles sages. Tu as tes propres rêves à poursuivre, tes propres ambitions, et tant pis si cela ne cadre pas avec la projection fantasmée de tes parents.
— Juste un essai. Mamma m’accompagnera, je ne risque rien, dis-tu d’un ton plus doux.
Il se passe la main dans les cheveux, avant de soupirer longuement.
— Très bien. Mais le jour où ce type posera ses sales pattes sur toi, faudra pas venir pleurer.