Pathologiquement poli
Crispin Mabbott se pencha au-dessus de son balcon et découvrit que son pire cauchemar était devenu réalité. Son pot de basilique frais, après un looping arrière et un plongeon de plus de quatre mètres, s’était écrasé sur la statue d’angelot dans le jardin des voisins au rez-de-chaussée. En plus des giclures terreuses et céramiques, l’impact avait provoqué un tonitruant crac rappelant les fractures osseuses.
Et dire qu’il s’étant tant réjoui de s’occuper de sa première plante aromatique, un cadeau de Soledad, sa petite amie ! Une première tentative jardinière qui n’équivalait plus qu’à une explosion de terre cuite, de terre noire et à un ange sans visage. C’était presque beau, vu de haut. Comme un mandala de débris. Sans le vouloir, Crispin avait créé de l’art et pourtant, la peur s’agrippait à ses tripes.
Ayant emménagé dans l’immeuble deux jours auparavant, il était le petit nouveau du quartier et voilà comment il se présentait : en donnant un baptême de l’air à ce qui aurait dû finir haché et constellé sur son dîner. Nul doute qu’il devrait compenser ce désastre par des années de bénévolat après ça. Il se souvint des orchidées qu’il avait gardées pour Soledad durant le dernier voyage professionnel de celle-ci. Les fleurs avaient attiré une colonie de petites bêtes, trop heureuses de s’inviter, elles et leur nouvel écosystème. Il avait dû les jeter et Soledad lui en avait un peu voulu. Crispin était-il maudit par la nature ?
Il s’accrocha davantage au rebord de son balcon. Il descendrait, sonnerait, expliquerait la situation, s’excuserait et ramasserait l’OVNI écrasé à la petite pelle. Puis, il se proposerait pour recoller les attributs faciaux de l’ange un par un à la colle forte : il avait de l’expérience en construction de maquettes. Bien sûr, les voisins lésés refuseraient, le regarderaient d’un œil noir à vie pour avoir défiguré leur Cupidon – et probablement fendu une dalle de leur terrasse. La journée de Crispin serait fichue ; personne ne lui souhaiterait la bienvenue. Mais zut ! Il fallait descendre.
Il recoiffa ses cheveux blonds mi-longs, redessina la raie au milieu de son crâne, remonta les manches de sa chemise et ajusta sa cravate rouge porte-bonheur. S’il ne se trompait pas, les voisins du dessous étaient un couple âgé. Il espérait qu’ils apprécieraient son côté old school.
À contrecœur, il quitta son studio et alla sonner au rez-de-chaussée, une boîte de chocolats sous le bras. L’attente lui parut interminable. Il s’efforça d’inspirer par le nez et d’expirer par la bouche. Sous son apparence de jeune homme souriant et radieux habitait toujours le garçonnet gauche et lunetteux. Il avait su s’ajuster en grandissant ; il se savait agréable. Une voix intérieure lui murmura, en guise d’encouragement : « Ils reconnaîtront ta bonté ; il reconnaîtront ton erreur comme humaine et te laisseront vivre. Tout va bien se passer. » De tout son esprit, Crispin se cramponna à cette idée. Il était une bonne personne, il n’était pas une menace, il saluait les gens avec un sourire et triait correctement ses déchets. Tout allait bien se passer. En arrière-plan cependant, le doute tissait sa toile. « Et si... » Il n’aimait pas le conflit.
La rencontre se déroula à merveille. Les chocolats brisèrent la glace ; Léonce et Félix Barbier rirent de la mésaventure et remplacèrent l’ange par une copie identique. Ils n’avaient pas la tête de méchants – quoi que cela voulût dire – et Crispin espérait les avoir charmés avec ses bonnes manières. Il rentra à son appartement le cœur léger.
Dans les semaines qui suivirent, Crispin et les Barbier se croisèrent au parking souterrain, à la buanderie, devant les boîtes aux lettres. En revenant du travail, rouge et essoufflé, Crispin retrouvait bonne mine en voyant le couple lire côte à côte au soleil ou jardiner ensemble. Ils s’échangèrent même des cartes de vœux pour les fêtes de fin d’année. Avec du texte à l’intérieur. Probablement copié-collé d’un site internet, mais quand même. C’était du vrai texte, écrit à la main. Rien à voir avec les cartes de Noël – aux illustrations pourtant magnifiques et certainement moins chères que celles de son supermarché local – qu’il recevait de la part de sa famille d’outre-Manche. Certes, il recevait des guirlandes des cartes de vœux – après tout, c’était la tradition – mais en général, elles contenaient toutes, juste au-dessus des signatures et des petites croix, la même ligne pré-imprimée : Nous te souhaitons un joyeux Noël et une bonne année ! Une tante lui avait d’ailleurs déjà adressé une carte d’anniversaire vide, à croire que signer n’était qu’une formalité. Heureusement, celles de Soledad éclipsaient sa déception. Plume sincère et quelque peu mélodramatique, la jeune femme savait comment noircir une page pour ensoleiller n’importe quel cœur déçu.
Par conséquent, quand le couple Barbier l’invita à prendre le thé chez eux le lendemain, Crispin accepta sans hésiter.
Le moment venu, il endossa son blazer bleu marin – son préféré – ainsi qu’une autre cravate rouge et se présenta chez ses hôtes, un sac plastique à la main. Une fois à l’intérieur, Crispin détecta par réflexe la porte « WC ». C’était chez lui un mécanisme de survie et une philosophie ; il fallait toujours localiser les toilettes les plus proches à l’avance afin d’être préparé en cas d’urgence.
L’appartement des Barbier sentait l’encens. Des baguettes parfumées trônaient sur les commodes ; des feuilles et des brins séchés remplissaient des bols ornementaux, un soupçon de lavande émanant de la salle de bain. Crispin suspecta que les coussins décoratifs sur les sofas en étaient également rembourrés. Avec ses meubles de bois, et ses rideaux à motifs floraux, le logement inspirait les mots « doux » et « vieillot ». Mais vraiment, quelle était la nécessité de parsemer autant parfums ? Crispa décida de leur poser la question.
— Oh, ça masque les mauvaises odeurs, dit Léonce. Notre chat est vieux et vise parfois mal sa litière. Ça lui arrive de ramener des proies et de les abandonner sur le tapis.
« Nom d’un babouin », pensa Crispin en se figeant. Il était très allergique aux poils de chat. Si la bête tournait en rond dans cet appartement peu ventilé, Crispin ne tiendrait pas dix minutes. Méfiant, il respira l’air chargé, les narines dilatées comme pour en vérifier sa pureté. Un picotement s’éveilla au fond de sa gorge et au bord de ses paupières. Psychologique ?
Pendant ce moment de panique inaperçu, Félix ajouta :
— Des petits moineaux, il nous a ramené, une fois. Et voilà. On a gardé les gris-gris parfumés par habitude, vu que ça marche bien. Même maintenant que Bonaparte est mort.
Féru d’histoire, Crispin mit un moment à comprendre qu’ils parlaient du chat.
— Oh, Dieu merci ! s’exclama Crispin, qui s’attendait presque à voir sa vie défiler devant lui.
Son soudain enthousiasme jeta un froid dans la pièce. Pour se rattraper, il balbutia :
— Je… je suis hautement allergique aux chats. Asthme, yeux rouges et tout ça. Ça m’est arrivé d’aller à l’hôpital à cause de…oh non, ce n’est pas ce que je voulais… pardonnez-moi ! Enfin, vous… vous voyez ce que je veux dire ?
Léonce lui désigna une table ronde placée devant la baie vitrée, lui intimant muettement de se déplacer.
— Thé ou café, M. Mabbott ?
Crispin s’assit et tripota par réflexe la nappe quadrillée.
— Thé, s’il vous plaît. Vous… vous n’êtes pas énervée contre moi, si ? Vous avez l’air fâchée.
— Non, ça c’est mon visage normal, assura Léonce.
— Oh.
Crispin était assez sûr qu’elle souriait beaucoup plus avant la mention de l’honorable Bonaparte mais peut-être que son imagination et sa nervosité lui jouaient des tours ? Félix lui tendit la boîte de thé noir, ce qui le réconforta dans cette idée.
Léonce apporta la bouilloire et tous s’assirent dans la lueur grise et automnale de l’après-midi. Crispin regarda son sachet teinter sa tasse remplie d’eau. Il n’osa pas demander du lait. Il se souvint alors de son sac plastique. Il en sortit une boîte métallique, qu’il offrit aux Barbier.
— Pour vous remercier et pour m’excuser euh, pour tout.
— C’est quoi ? Ça m’a l’air très… déshydraté, dit Félix.
— Des flapjacks aux raisins secs et au yoghourt, expliqua Crispin en pointant chaque sorte de l’index.
— Dommage, soupira Léonce. Nous avons arrêté de consommer le sucre, ainsi que les produits laitiers.
— Oh.
Il avait bien fait de ne pas avoir demandé du lait. Ils l’auraient sûrement jugé ou alors, ils lui auraient apporté une alternative comme du lait de soja et il aurait été contraint de ruiner son thé pour respecter le décorum.
Il referma la boîte et la rangea à nouveau dans son cornet plastique. Une main se posa sur son bras.
— Ne vous inquiétez pas, lui dit Léonce en plissant les yeux. Votre présence nous suffira.
— C’est l’intention qui compte, dit Félix avec un regard presque langoureux pour la boîte.
Un biscuit industriel et sans sucre sous la dent en guise de consolation, Crispin admira le jardin par la baie vitrée. Il s’imagina déguster son porridge matinal à cet endroit précis et contempler l’éclosion de l’aube. Pour des questions de cambriolage, il préférait vivre au premier étage, mais il devait avouer que devenir maître de six mètres carrés de pelouse le faisait rêver.
Il commença à pleuvoir. La grisaille dans les nuages réchauffa le cœur de Crispin : le monde se purifiait. Un ciel bleu intimidait par son surplus d’infini, alors qu’un ciel nuageux était une coupole bienveillante, une couverture chaude et douce qui distribuait une lumière fade, parfaite pour les pupilles sensibles. Pas comme le soleil estival qui, au mieux, éblouissait et lui arrachait des larmes. Ce que la majorité des gens appelait mauvais temps était pour Crispin ce qu’il y avait de plus douillet au monde. Le mauvais temps était le meilleur des temps, même s’ils en aurait certainement mieux profité chez lui, chez Soledad ou même dehors. Chez les Barbier, pourtant, impossible de se détendre.
Dehors, des flocons de neige se mélangeaient aux gouttes de pluie, tombant comme des lambeaux de mouchoirs déchirés. Même en s’amoncelant, ils dissimulaient mal les bosses du jardin, là où pousseraient les violettes et les géraniums. Sur d’autres protubérances trônaient des tiges séchées, perçant la fine couche de neige à l’instar de doigts de morts-vivants. Crispin secoua la tête. Ce n’était pas le genre de pensées à avoir en dégustant un thé, même sans lait. Était-ce le rejet de ses flapjacks qui le mettait dans cet état ? Il se savait sensible, mais quand même.
— Je n’y comprends plus rien à la météo, avoua-t-il. On entame l’automne et il neige déjà. Ça ne fait plus aucun sens.
Les Barbier acquiescèrent, puis listèrent quelques anecdotes climatiques tirées de leur jeunesse.
— Vous avez des mains de pianiste, fit soudain remarquer Félix.
Crispin suivit le regard – un poil trop intense à son goût – que le vieil homme dardait sur ses longs doigts posés à plat sur la nappe brodée. Il les replia par réflexe. Qu’avaient ses doigts de si extraordinaire ?
— Je ne suis pas pianiste mais gameur.
— gay-quoi?
La minuterie du four sonna, stridente et répétitive.
— Les farces aux épinards, se souvint Félix en se levant.
Il y eut un silence. Quand M. Barbier eût servi la compagnie, Crispin se racla la gorge.
— Je ne joue pas d’instrument. J’ai commencé la guitare à six ans mais j’ai très vite arrêté parce que je n’arrivais pas à créer un son qui tienne la route. Personne n’a pensé à m’informer que ma guitare n’était pas accordée et ne pouvait pas vraiment l’être puisque c’était un jouet.
— Tant mieux si vous n’êtes pas musicien, répondit Léonce. Nous aimons le calme.
— Nous vivions à un endroit turbulent avant, renchérit Félix. Ici, entre la campagne et la périphérie, c’est pas si mal. Notre voisinage nous dérangeait ; nous avions besoin de changement.
Crispin se brûla la langue, remarquant l’éclair de désaccord dans le regard de Léonce. Avait-elle mal vécu leur déménagement ?
— Et vous, Crispin ? demanda-t-elle soudain. Qu’est-ce qui vous a poussé à vous installer ici ?
— Eh bien, pour commencer, la déchetterie est à une proximité fabuleusement intéressante.
Sans trop savoir comment, il se retrouva à narrer ses vingt-huit ans de vie, ses études, ses rêves, ses trajets d’une heure et demie entre son domicile et son travail, de ses cours de programmation qu’il donnait sur le côté, de son intérêt pour le japonais. Les mots filaient de la bouche, des serpents charmés par les expressions attentives et les silences invitants des Barbier. Toujours est-il qu’il ne trouva pas le cœur de les décevoir.
Ce n’est lorsqu’il se trouva sur le point de raconter sa rencontre avec Soledad que son corps sonna l’alarme. Il devait se taire, avant de s’enfoncer davantage dans l’embarras. Il ne les connaissait pas. Du moins, pas assez. Il ne pouvait pas leur exposer ses pires incertitudes et ses plus grands bonheurs gratuitement. Se pouvait-il qu’une nervosité latente eût provoqué cette logorrhée ? Ses hôtes avait beau lui sourire, il se sentait un peu intimidé.
Crispin fit semblant de chercher un mouchoir dans sa poche pour consulter l’heure sur son poignet. Horreur : dans sa hâte, il avait oublié d’enfiler sa montre ! Il pourrait guigner sur son smartphone...non, trop risqué. Il but son thé d’un trait, rassemblant le courage pour demander le droit de se congédier. Un moment de doute le heurta. Devait-il plutôt feindre une grastro ou une migraine ? Quelle excuse causerait le moins d’offense ? Si seulement dire « je veux me casser » était socialement accepté...
S’appuyant sur toute sa politesse, Crispin tenta le classique « Bon, il se fait tard, merci pour tout, mais je vais devoir vous laisser ».
— Ah non, vous ne pouvez pas partir sans avoir goûté le gâteau ! Nous l’avons préparé ensemble rien que pour vous ! s’écria Félix avec une note de frustration. La vanille, ça ne vous plaît pas ?
— Si, si, dit Crispin en se triturant les mains. Mais…
— Pas de mais ! Allons, ne soyez pas malpoli.
La remarque griffa la poitrine de Crispin. Après les biscuits au goût de papier, le thé sans lait et les farces aux épinards, il ne voulait pas de gâteau. Les quitter maintenant serait cependant mal vu, surtout après les efforts qu’avait fourni le couple pour le recevoir. Et s’ils ne recevaient que peu de visites et voulaient créer un événement mémorable ? Sa culpabilité s’accrut.
Désobéir n’était pas dans son ADN. Le respect des aînés lui avait été inculqué, voire tatoué dans sa matière grise. Vaincu, Crispin se rassit et se promit de réessayer dans vingt minutes. Il leva les yeux comme pour supplier les cieux et là, il aperçut, au loin dans la cuisine, le cadran d’une cocotte-minute en forme de poire. Ce dernier indiquait : 15:59.
Crispin calcula vingt minutes.
Le gâteau ne fit que lui remémorer ses pauvres flapjacks rejetés. Tant pis, il les mangerait avec Soledad ou les apporterait au travail.
Désireux de rompre le silence gênant avec un sujet intéressant, Crispin scruta ses alentours à la recherche d’inspiration. Il reconnut, sur une étagère poussée dans un coin, une édition illustrée allemande du petit chaperon rouge.
— J’apprends l’allemand en lisant des histoires pour enfants, dit M. Barbier en suivant son regard. C’est simple, motivant et je peux deviner le contexte sans trop d’efforts.
— Les contes de fées révèlent tant sur l’époque où ils ont été écrits – ou réécrits, philosopha Crispin. Des variantes de ces mêmes contes se retrouvent dans d’autres cultures aussi. Il existe plusieurs versions de Peau d’âne, par exemple.
— Je les aime bien aussi, dit Mme Barbier avec un regard soutenu pour son mari. Surtout s’ils contiennent de la violence.
Crispin rit jaune avant de s’arrêter net. Léonce ne semblait pas plaisanter. Avait-il bien entendu ? Non, il devait avoir mal entendu. Cette petite mémé, avec ses lunettes et ses bouclettes ivoires ne pouvait tout de même pas… Elle ne pouvait pas quoi, exactement ? Avoir des pensées inattendues ? Depuis quand Crispin catégorisait-il les gens parce qu’ils portaient du tricot ?
Alors, Léonce gloussa, une activité qui la rajeunit.
« Ah, c’était donc bien une blague », se rassura Crispin. Une blague lâchée comme une bombe à eau. Non : une bombe d’acide.
Crispin frotta ses mains moites sur son pantalon et guigna encore une fois vers la poire cocotte-minute. Encore dix minutes à tenir.
La fatigue, l’agacement et l’inconfort le gagnaient. Même si la visite avait été agréable au début, ses batteries pour les interactions sociales puisaient dans leurs dernières ressources. Il voulait juste rentrer chez lui. Si seulement il existait des prises électriques spéciales pour introvertis, il s’y brancherait pour se recharger plusieurs fois par jour.
Il revint à la réalité. Depuis combien de temps fixait-il ainsi la bouilloire et pourquoi ne s’intéressait-il que maintenant la fine couche de poussière recouvrant son manche et son couvercle ? Pas très hygiénique, tout ça. Il examina sa tasse ainsi que les quelques gouttes de thé qui y séchaient. Il repoussa doucement la porcelaine et déglutit. Une fine couche de poussière semblait coller au fond de la gorge. Il pourrait demander un verre d’eau, mais cela ne ferait que rallonger son agonie.
Sentant les yeux de ses hôtes – étrangement silencieux, tout d’un coup – s’enfoncer dans ses pores, Crispin détourna le regard, feintant un grand intérêt pour les tableaux de nature morte sur les murs. En admirant celui de la cuisine, il détecta un objet – une batte ? – appuyé contre un mur, juste devant le lave-vaisselle et à demi-caché par le comptoir. En se penchant de côté pour mieux voir la batte, Crispin s’apprêtait à leur demander dans quel club les Barbier jouaient au cricket, avant de se figer et de serrer les dents. Le cricket était méconnu en Suisse et ça, dans le coin, ce n’était pas une batte de cricket. C’était une batte, certes, mais indentée de clous.
Crispin fut traversé d’un malaise si violent qu’il vida sa tasse de thé par mécanisme et surtout pour canaliser le tremblement de ses mains. Son esprit et son corps se déclarèrent la guerre. Le premier lui assurait qu’il n’y avait rien de plus normal qu’une arme cloutée se trouvât en possession d’un couple qui le forçait à rester contre son gré. Il ne pouvait pas se montrer désagréable envers une vieille dame et un vieux monsieur, ça ne se faisait pas, on ne l’avait pas élevé comme ça. Comment pouvait-il imaginer de telles choses à propos de ces gens-là ? Peut-être que la batte était un souvenir ramené de vacances ? Une sorte de quille des Caraïbes ? Un bricolage offert par leur petit-fils ? Ou alors, une simple précaution contre les cambrioleurs ? Devait-il demander ? Non, ce serait malpoli ! Poser une question pour éclaircir la situation ne ferait que ternir l’ambiance. Sa soudaine tachycardie et sa surproduction d’adrénaline ne lui conseillaient en revanche qu’une chose : FUIR.
Déchiré entre deux forces opposées, Crispin toussota dans son poing et se tourna vers la fenêtre dans un vain réflexe de cacher – du moins en partie – son visage qui, à coup sûr, virait au pourpre.
Dehors, les plates-bandes bossues et saupoudrées de neige ressemblaient à des croissants de lune de la taille d’un adulte couché.
De la taille d’un adulte couché.
Il y en avait quatre, de bosses. Crispin avait par chance hérité du flegme – extérieur, uniquement – de ses géniteurs. Pendant qu’un incendie de panique rugissait en lui, ses muscles faciaux demeuraient au repos. Il était gentiment mais sûrement arrivé à la conclusion que le moment de prendre définitivement congé – et possiblement de chercher un nouvel appartement – était arrivé. Gaillard, il claqua ses paumes sur ses cuisses.
— Bon, ce fut un plaisir de passer l’après-midi avec vous, mais je ne voudrais pas abuser de votre hospitalité. Je rentre.
Crispin regretta aussitôt sa formulation, car Félix s’emporta :
— Abuser de notre hospitalité ? Mais qu’est-ce que tu racontes, mon garçon ? Qui parle encore comme ça, de nos jours ? Allons, allons, rassieds-toi. Tu peux rester autant que tu veux. Tu peux même rester dormir si tu veux.
Le masque stoïque de Crispin manqua de craqueler. Rester dormir ? Pourquoi voudraient-ils que Crispin reste la nuit ? On n’était plus à l’époque où les calèches se coinçaient dans les tas de neige et où l’on dormait à la première auberge en vue ! Et même si tout cela avait encore été d’actualité, il vivait juste au-dessus !
Déjà, Léonce lui servait une deuxième tasse de thé. Crispin vit une pincée de poussière glisser du sommet de la bouilloire et se diluer dans sa boisson. Il produisit un sourire forcé, essayant de dissimuler l’horreur qui lui sortait par les paupières.
— Juste une autre tasse de thé, alors, répondit-il, robotique. Encore merci pour l’accueil.
Au diable, ces phrases pré-fabriquées apprises par cœur ! Il les vomissait sans s’en rendre compte et elles ne lui apportaient que des ennuis.
— Avec plaisir, roucoula Léonce, soudain de très bonne humeur.
Crispin voulait pleurer. Une sorte d’attente se lisait dans le regard de ses hôtes. Avaient-ils glissé quelque chose de particulier dans sa tasse ? Ou alors, s’était-il trompé ? Ce qu’il avait prit pour la poussière était peut-être… Non, non, il devenait paranoïaque !
— Avant de me désaltérer, je vais vite passer au toilettes, lança-t-il en se levant et en abandonnant derrière lui, avec le plus grand regret, sa boîte de flapjacks faits maison.
La curieuse anticipation sur le visage de Félix et de Léonce ne laissait aucune place au doute. C’était clair : quand Crispin ressortirait des toilettes, ils le transformeraient en papet vaudois.
Il s’enferma à clef dans la salle de bain et soupira. Dieu merci, ces toilettes avaient une fenêtre. De un, parce que l’odeur d’encens qui planait, plus forte encore que dans le salon, lui montait à la tête ; de deux…
Il ouvrit la fenêtre.
— Vous ouvrez la fenêtre ? s’enquit une voix de l’autre côté du battant.
« Jesus Christ ! »
— Euh, oui, je m’excuse mais je crois que j’ai mal digéré quelque chose et comme ça risque de sentir un peu mauvais, je ventile déjà, voilà…
Décidément, s’il ne mourait pas sous la batte cloutée, la honte lui ferait la peau.
— Ah, ok. Prenez votre temps.
En l’occurrence, ce n’étaient pas tellement des odeurs nauséabondes mais plutôt sa propre personne que Crispin devrait évacuer, ce qui corsait la chose. Il ne perdit pas une seconde ; il grimpa sur le couvercle des WC en chaussettes, faillit glisser et, son smartphone entre les dents, enfila sa tête par l’ouverture juste assez grande pour laisser passer ses épaules. La bruine lui piqua les yeux et le froid lui pinça les joues. Ses frissons l’aidèrent à faufiler son torse par l’ouverture. Avec ses hanches encore à l’intérieur, Crispin chercha un appui des mains pour ne pas se blesser. Ne parvenant pas à atteindre le sol et conscient du temps qui lui manquait, il se colla à la face granuleuse du mur et repoussa le réservoir des toilettes, appuyant accidentellement sur la chasse d’eau. Une culbute fort inélégante plus tard, Crispin se retrouva écrasé sur le côté est de l’immeuble, les talons et les fesses dans une flaque d’eau. Les muscles endoloris, il se releva et se tâta. Rien de cassé. Porte-monnaie et clef d’appartement toujours dans ses poches. Il rangea son smartphone à l’intérieur de son blazer trempé, trop heureux de ne rien avoir égaré pendant sa performance acrobatique. Son cœur se serra. Ses flapjacks.
Dans l’appartement, des coups répétés résonnèrent contre la porte des toilettes. Crispin prit ses jambes à son cou et ne ralentit pas avant d’avoir rallié l’arrêt de bus le plus proche. Il monta dans le premier véhicule qui se présenta et quand celui-ci démarra, il se permit de souffler. Les Barbier ne le rattraperaient pas.
Hirsute, mouillé et effrayé, il ne remarqua pas les coups d’œils confus des autres passagers. Son squelette n’était qu’une structure frissonnante à laquelle s’accrochait un cœur qui battait trop vite et un niveau de cortisol beaucoup trop élevé. Il se frotta les cuisses et les côtes, là où les traverses de la fenêtre avaient râpé sa peau. Demain, il découvrirait sa nouvelle collection de bleus.
Ce ne fut qu’après trois arrêts que Crispin comprit qu’il était monté dans le faux bus. Récupérant graduellement son souffle et son esprit, Crispin descendit, prit la bonne connexion et sonna chez Soledad. Ce ne fut qu’après qu’elle l’eût mené à son canapé pour l’arroser de questions et d’étreintes, qu’il se permit de sangloter.
Sous la bienveillance inquiète de Soledad, Crispin appela la police avec la fonction haut-parleur activée. Ayant écouté son récit, l’agent à l’autre bout du fil se montra d’abord sceptique :
— Mais, vous ne pouviez pas simplement les bousculer et vous enfuir par la porte d’entrée comme tout le monde ? Il faudra vous affirmer un peu plus la prochaine fois, voilà tout.
La prochaine fois. Il fallut en tout dix minutes pour le persuader d’envoyer quelques agents au domicile des Barbier. Exténué, Crispin raccrocha.
— Il ne reste plus qu’à attendre, souffla Soledad en pressant sa main entre les siennes. Au moins, tu es en sécurité et tu les as dénoncés.
Crispin se redressa sur le canapé.
— T’arrives à le croire, toi ? Le gars m’a demandé pourquoi je ne les ai pas poussés, c’est absurde ! Ils… Ils ne peuvent pas comprendre, c’était une situation sociale complexe avec des subtilités et… et… il y a des pressions que l’on ne voit pas, et de l’incertitude et de la confusion et… et… je n’y comprenais rien, moi, à ce qui se passait ! J’ai même du laisser mes fichus flapjacks, purée !
Soledad lui passa une main rassurante dans le dos.
— Je sais, je sais. Je te crois. La prochaine fois, permets-toi d’être moins poli envers ce genre d’enfoirés, d’accord ? Crispy, je m’en fiche s’ils ont remporté le prix Nobel de la paix ou quoi, tu as le droit de dire non !
— J’avais peur de ce qu’ils pourraient me faire. Je me sentais déjà mal parce à cause de mon commentaire déplacé par rapport à la mort de leur chat… Je ne pouvais pas encore brusquer un vieux couple, ça aurait fait de moi une mauvaise personne.
— Même s’ils abusent de toi ? Même s’ils te font du mal ?
Crispin demeura silencieux. L’idée ne lui avait jamais été présentée ainsi. Sa pensée prit soudain un tournant. Il repensa à ses parents.
— Tout ça pour un pot de basilic, soupira-t-il.
— Tout ça pour un pot de basilic, répéta Soledad. Je crois qu’on ferait mieux d’emménager ensemble, Crispy.
Quand les forces de l’ordre se rendirent sur les lieux, le couple Barbier avait déjà disparu. Ils découvrirent, tel que suspecté, quatre corps humains dans le jardin, enterrés de façon à entourer le cadavre d’un chat.