Le jardin de Priscilla
Maud contracta son poing autour de la poignée de sa valise mauve parsemée d’autocollants de dinosaures et de guitares électriques. La petite fille s’était réjouie de passer deux semaines chez sa grande-tante Priscilla, mais maintenant qu’elle se tenait sur son perron, son cœur se serrait. Elle pinça ses lèvres tremblantes, espérant dissimuler le sanglot qui se cachait derrière, et se retourna vers la voiture argentée de ses parents. Ils n’avaient même pas coupé le moteur.
— Sois sage, ma chérie ! lança sa mère en secouant son bras et sa collection de bracelets par la fenêtre. Je t’aime, d’accord ? Et si Prissy te raconte des bêtises, tu fais la sourde oreille comme je t’ai appris, ok ?
Maud avait-elle seulement le choix ? Les yeux sur les pavés, elle fit « oui » du menton. Elle aurait voulu que ses parents lussent sa tristesse sans qu’elle ne dût l’épeler, un dernier câlin sans devoir le demander.
Son père ajusta le GPS mal ventousé au pare-brise et y entra les données de leur destination.
— Amuse-toi bien, Maud, dit-il sans la regarder.
Une fenêtre arrière se déroula, laissant paraître avec netteté deux frimousses roses serties de taches de rousseur. L’un sur l’autre, Alan et Becky agitaient leurs mains comme des mouchoirs, avant d’adopter de grands airs et, d’un même mouvement rigide et une mine pleine de grâce, lui adressèrent un adieu digne de la défunte reine.
Maud leur tira la langue. Elle devait se montrer forte, surtout devant son frère et sa sœur aînés.
— Bye bye ! On t’enverra tes vidéos des concerts et de tous les buffets que tu vas rater !
— Tu ne deviendras pas aussi tarée que Priscilla, hein ?
— Vos gueules !
Maud grimaça. Ils feraient mieux de partir. Maintenant. Inutile d’éterniser la séparation pour rien. Elle s’en sortirait ; ce n’était pas la première fois qu’elle ne dormait pas à la maison. Elle connaissait tous les canapés-lits des amis de la famille.
Son père tapota une mélodie impatiente sur le volant avec ses index.
— Bon, allons-y, on va être en retard !
La voiture démarra ; Maud fit mine de se diriger vers la porte d’entrée couleur menthe. Dès que sa famille eût disparu au coin de la rue cependant, elle s’assit sur les marches, ramenant sa valise contre ses baskets.
— C’est juste nous deux, à présent, lui souffla-t-elle.
Que ce fût à cause de leur travail ou de leur vie sociale, ses parents n’avaient que peu de temps à lui consacrer et encore moins pendant la saison des concerts. Becky et Alan, tous deux violonistes prodiges, participeraient à nouveau à une série de spectacles à Londres. Le trajet depuis Blackburn, le coût des hôtels, l’étroitesse de la voiture… Il fallait économiser, optimiser et s’assurer que Maud avait bien un oreiller et un toit pour la nuit. Ou plutôt : les nuits.
Maud comprenait. Il valait mieux qu’elle demeurât au Lancashire et rattrapât ses « affreuses notes en mathématiques ». Maud ne protestait pas. C’était toujours mieux que servir de bagage supplémentaire de sa famille, trimballée de gauche à droite. La dernière fois qu’elle les avait accompagnés à un tel événement, ils l’avaient oubliée aux toilettes après l’entracte et Maud avait raté le reste de la soirée, préférant parler avec le concierge plutôt que de jouer à détecter les siens parmi la foule. Au fond, c’était pareil dans les supermarchés. Rayon après rayon, elle les gardait à l’œil, ignorant à contrecœur le secteur jouets. Une seconde d’inattention lui vaudrait la honte via hauts-parleurs : « La petite Maud attend ses parents au bureau d’information, je répète... »
Maud n’y comprenait rien, à la musique. Elle chantait très mal et ne possédait aucun talent extraordinaire. Elle avait beau lire et relire son livre préféré sur les chevaliers du XIVème siècle, elle n’en retenait très peu. Même les gribouillis qu’elle s’obstinait à tracer quand on la poussait à bout ou qu’on lui criait dessus étaient difformes et maladroits. Elle passait le plus clair de son temps dans sa tête à tisser des contes, des réalités alternatives, mais, une fois qu’elle les posait sur papier, elle soupirait, déchirait tout et recommençait. Dans son imagination, ses créations existaient, respiraient. Sous son poignet, en revanche, rien ne prenait forme. Pour citer son maître de classe, ses inventions n’étaient qu’un gaspillage de feuilles A4.
De l’autre côté d’une rue en face de chez Priscilla s’étendait une rangée de maisons toutes pareilles : étroites, avec des fenêtres arquées, des portes peinturlurées, une ou deux trottinettes abandonnées et des poubelles mi-pleines. Un labyrinthe de miroirs en briques rouges. Suivant le trottoir, un couple promenait son border collie et la remarqua à peine.
Quand elle eut terminé son étude du voisinage, Maud se leva et s’étira pour appuyer sur la sonnette. Priscilla avait des problèmes de mobilité ; il faudrait se montrer patiente. Les poings sur les hanches, Maud recula pour admirer le bungalow. Quelques brins d’herbe rebelles poussaient à fleur des murs et entre les pavés. Derrière les rideaux brodés de la baie vitrée incurvée se devinait une espèce de fougère ainsi qu’une statuette de nymphe. À part ça, la maison ne démontrait pas plus de personnalité, une copie presque conforme de ses voisines. Au moins, ici, il n’y aurait pas de vilains escaliers recouverts de moquette. Elle se cassait toujours la figure sur ceux de chez elle.
Un cliquètement de serrure. Un loquet retiré. Blazer prune pastel, jupe assortie, chemisier en dentelles et médaillon : Priscilla aurait été l’élégance même si elle n’avait pas chaussé de si vieilles pantoufles en patchwork. Ses cheveux, retenus par un chignon relâché, hésitaient entre le roux effacé et l’ivoire, mais Maud ne la connaissait que comme ça. Elle avait une photo en noir et blanc où, en maillot de bain et dans la vingtaine, elle ressemblait à une top model. Si ce cliché avait époustouflé sa mère, il avait laissé Maud de marbre. Elle préférait Priscilla avec ses rides et sa taille ratatinée, plus proche de la sienne.
— Hello, love. Je t’ai fait attendre longtemps ?
Un visage expressif et lumineux ; une voix chaleureuse et accueillante. Exactement comme dans ses souvenirs. Elles s’étreignirent.
Priscilla – tout comme sa demeure, d’ailleurs – sentait la lessive, la violette et la personne âgée, une odeur très particulière que Maud avait également décelé chez ses grand-parents de leur vivant. Elle ne savait pas d’où venait cette senteur si distincte, mais elle l’associait au confort d’une maison que l’on aime, aux chaussettes douces, aux tasses de thé et aux crackers à grignoter.
Passé le seuil du bungalow, Maud se fit obligée à soulever sa valise, dont les roues se coinçaient dans tous les coins de tapis. Priscilla avançait à pas de souris. Maud la suivit à travers un couloir exigu, s’efforçant de faire de petits pas silencieux, elle aussi, admirant le papier peint floral, les carpettes rosées et les meubles anciens. Sur le lit de Priscilla, elle compta vingt peluches déclinées en tons pastel. Qu’en aurait pensé son mari décédé ?
La pièce adjacente, le bureau, avait été transformée en chambre à coucher, avec des pots de fleurs et des peluches dans les mêmes nuances veloutées que le reste du bungalow.
Une fois que Maud eut rangé ses vêtements, sa brosse à dents, son peigne et ses crayons couleur dans sa commode personnelle, grande-tante et petite-nièce s’installèrent sur les fauteuils rose bonbon du salon, en face du foyer de la cheminée. On ne tarda pas à sortir les sachets de thé et à allumer la bouilloire. Dans un rituel complice et reposant, elles finalisèrent leurs boissons avec une tache de lait. Un siège moelleux, une bonne compagnie, une tasse et une soucoupe en porcelaine : voilà tout ce qu’il fallait pour que Maud se crût princesse. Le cœur gonflé de bonheur, elle balançait ses jambes sans toucher le sol et mordait un scone crémeux à pleines dents. À la maison, elle mangeait en général devant la télévision, faute de salle à manger officielle. Tout se passait dans le salon : repas, devoirs, disputes, répétitions de violon. Ici, il n’y avait pas de télévision et probablement pas d’ordinateur très récent. Ne possédant elle-même pas de téléphone portable – elle n’avait après tout que neuf ans –, Maud ne fut jamais aussi heureuse de reconnaître un téléphone fixe accroché à un mur.
Entre deux gorgées de thé noir, Priscilla avala quatre pastilles immaculées. Maud dut la fixer avec un ébahissement marqué parce que la vieille femme lui expliqua en détail la fonction de chacun de ses médicaments. Maud n’en retint qu’une seule : le magnésium contre les crampes musculaires.
— Alors, comment ça se passe, à l’école ? s’enquit Priscilla pour changer de sujet.
— Bien, surtout maintenant que c’est les vacances.
Priscilla gloussa.
— Tu n’aimes pas l’école ?
— Ce n’est pas l’école que j’aime pas mais les gens qu’il y a dedans.
— Et à la maison, ça va ?
— C’est pareil que l’école.
Priscilla cilla plusieurs fois, comme si un peu de mascara lui était rentré dans l’oeil.
— Tu sais, j’espère que tu ne t’ennuieras pas trop ici. C’est un quartier très calme et il n’y a pas tellement d’enfants de ton âge. Que des bébés ou des adolescents.
Maud haussa les épaules.
— Pas grave. Je sais m’occuper. Dis, c’est vrai que tu fais pousser des fraises et des groseilles à maquereau, maintenant ? C’est papa qui m’a dit.
Juste après la mort de son grand-oncle, le jardin de Priscilla avait été un endroit sec et stérile par endroits, sauvages et incontrôlable à d’autres. Les plate-bandes ressemblaient à des tombes et l’antenne parabolique avait trôné sur cette terre désolée en tant que seul « ornement » du jardin.
Quand elles sortirent à l’arrière de la maison, pourtant, Maud poussa un « wow ! » impressionné. La nature avait repris le dessus, prête à se métamorphoser à chaque saison. Entourant un gazon sain et verdoyant poussaient des campanules à feuilles de pêcher, des œillets mignardises, des dauphinelles, des primeroses, des pivoines, des anémones du Japon, des alchémilles... Une explosion de couleurs et de pétales à en couper le souffle. Dans le coin à droite, une petite cabane et le potager se collaient à la haute palissade de bois qui gardait jalousement son trésor de flore et effaçait toute trace des voisins. Des voix désincarnées leur parvenaient uniquement lorsque les Aslam invitaient des amis ou leur famille pour un barbecue ou lorsque les Peel se prélassaient au soleil dans une vaine tentative de bronzer. Quant aux McKenna, on ne les entendait peu, mais ils avaient un pot de sauge et de romarin, une niche pour chien et beaucoup de cannettes de bières par terre. Ça, Maud le savait grâce à deux petits trous dans la palissade, juste assez grands pour passer un auriculaire et espionner à toute volonté.
Priscilla lui proposa un tour guidé, lui présentant chaque rose, chaque arbrisseau comme s’il s’agissait d’un vieil ami. Elles arrosèrent les quelques arbustes porteurs de baies, retirèrent les mauvaises herbes, récoltèrent quelques fruits pour une tarte et rentrèrent aux premières gouttelettes de pluie. Malgré ses imperfections, ce rectangle palissadé formait une bulle hors temps et espace. Que contenaient ses planches pour éloigner les soucis ? Ici, il n’y avait que les soupirs de l’air, le chant des oiseaux, Priscilla, la nature et Maud.
Revigorées, elles se reposèrent et se vantèrent de leurs efforts dans le salon en se partageant le scone restant. Leur bavardage ne dura pas longtemps, car Priscilla, avec ses médicaments et ce tour au grand air, s’assoupit, le menton rentré et un drôle de ronflement émanant périodiquement de sa gorge.
Le porridge arrosé de sirop doré le matin, la purée de patates à midi, les conversations reposantes, les tours au jardin et les siestes de Priscilla se changèrent en routine au fil des jours suivants. Une routine si sereine que Maud vint presque à souhaiter le conflit. Elle tenta de critiquer des voisins, telle que ses parents le lui avaient appris afin de se sentir mieux Priscilla fronça à peine son front pour la rappeler à l’ordre.
— Te sens tu donc si mal dans ta peau pour rabaisser des gens que tu ne connais pas ?
Maud se rembrunit, reconnaissant son erreur et craignit que Priscilla ne l’aimât plus. Or Priscilla ne fit rien de la sorte. Devinant son ennui, elle lui suggéra une virée au parc, puis à la bibliothèque. Parfois, Maud accompagnait Priscilla au supermarché et tirait son chariot de courses. Malgré sa lenteur motrice, la vielle femme insistait pour se rendre partout à pied. Elle quittait rarement sa ville-dortoir ; leur plus grande escapade fut donc la visite du centre commercial local, où Maud aperç enfin des inconnus de son âge. Avec une curiosité scientifique, elle les observa leurs interactions avec leurs parents. Ils avaient l’air de s’apprécier. Elle eut quelques échange sans lendemain avec deux filles en faisant la queue devant le marchand à glace puis retourna vers Priscilla, qui l’attendait sur un banc. Elle lui tendit son ninety-nine – une glace à l’italienne à la vanille percée par une barre chocolatée – et s’assit pour déguster le sien à ses côtés. Priscilla serait-elle même venue jusqu’ici sans elle ? Les paupières de son amie ne tardèrent pas à papillonner. Il était l’heure de rentrer.
Les sorties suivantes se limitèrent à des promenades dans le quartier, que Maud appréciait pour dégourdir ses jambes lourdes. Si Priscilla somnolait, Maud tournait en rond dans la maison, puis dans le jardin pour dessiner, encore et encore. Un jour, en découvrant l’existence d’un galetas, elle dénicha des piles de toiles que Priscilla avait peint alors que sa dextérité et sa vue ne s’étaient pas encore dégradées et n’avaient pas entravé son attention acérée pour les détails. Maud savait que Priscilla était peintre – ses aquarelles de divers cottages et paysages tapissaient les murs – mais ses parents lui avaient également soufflé qu’elle créait de l’art « bizarre », d’où sa réputation farfelue.
Maud voulait se faire son propre avis. Retirant un à un les sacs plastiques protégeant les œuvres de la poussière, elle s’ébahit devant des peintures à l’huile aussi grandes qu’elle pour la plupart – illustrant des personnages issus d’univers féeriques, anciens, périlleux ou sinistres. Elle commença à les compter, mais s’essouffla après quarante. Il y avait de tout : des kelpies, des fantômes, des dryades, des êtres à cornes de démon, des sorcières, des sirènes ailées aux dents de fauve, des chevaliers, des faunes, des châteaux en ruines, des vallées oniriques, des forêts incendiées, des océans meurtriers. La gorge nouée, Maud remarqua les larmes chaudes qui gouttaient sur des paumes ouvertes. Elle sut qu'elle reverrait les peintures encore et encore, en vrai ou dans sa mémoire, là où elle s’étaient imprimées à vie.
Elle referma la trappe du galetas avec précaution afin de ne pas réveiller Priscilla. Alors qu’elle rangeait l’échelle, une démangeaison inconnue électrifia ses doigts.
Dessine.
Maud copia les arbres, les fleurs, les moineaux, les écureuils, puis traça des êtres tirées de sa propre imagination, notamment une cavalière qu’elle ne cessait de rater. Ce fut au quatrième essai qu’une pensée effrayante lui traversa l'esprit. Priscilla vieillissait et s’endormait de plus en plus. Maud pourrait-elle revenir l'année prochaine ? Priscilla serait-elle encore là ? Auraient-elles le temps de dessiner et peindre de jolies choses ensemble ? Ces pensées se multiplièrent et se changèrent en une peur dévorante qui ouvrit un profond cratère qui mit en lumière tout ce que Maud détestait dans sa vie. Sans Priscilla, Maud connaîtrait-elle à nouveau la chaleur humaine ?
Luttant contre ses larmes, la petite fille dessina férocement, gravant dans chaque trait un appel à l'aide. Elle resta tard à l’extérieur, essayant de finir ses crayonnés avant le souper. À bout de patience et d’énergie pour esquisser des cheveux détaillée, elle empoigna la couleur noire et gribouilla des boucles orageuses. Quand Priscilla l’appela pour manger, Maud lâcha ses crayons sur-le-champ et fila à l’intérieur sans rien remettre à sa place. Elle ne voulait surtout pas rater les histoires de comment Priscilla avait appris à peindre en autodidacte et comment elle s’était entraînée. Elles avaient à peine entamé leur repas en toute tranquilité que le vent se leva et secoua les persiennes. Paniquée, Maud courut à l’extérieur, s’étant souvenue de ses dessins. Hélas, elle arriva trop tard, le vent les avait déjà emportés.
De retour dans la salle à manger, elle s’effondra en larmes car pour la première fois, ses croquis lui avaient plu.
— Tu as fait tant de progrès, la consola Priscilla en la prenant dans ses bras. Je suis sûre que tu en feras de bien plus beaux demain. Je sais que c’est douloureux.
Maud essuya ses joues sur son pull en laine. Elle parla, ponctuant chaque phrase par un sanglot :
— J’étais fière de ma cavalière. Je lui avais même fait un cheval, une selle, une lance et tout ! Elle était spéciale...
N’ayant pas l’habitude de pleurer devant les autres, Maud s’enfuit dans le jardin. Pieds nus, elle avança sur le duvet rêche et piquant de l’herbe séchée par l’été. Elle s’assit et entoura ses jambes avec ses bras. Sa famille au loin, le futur si incertain, la demi-vie avec Priscilla et ses dessins évaporés. Une étrange nostalgie l’envahit, une tristesse qu’elle reconnut. S’était-elle déjà assise ici, sur ce même coin d’herbe, à pleurer pour les mêmes raisons ? Elle ne s’en rappelait pas.
Elle écouta son cœur. La douleur de la fin de l’été, de l’année scolaire qui reprendrait, de cette solitude qui ne nous quitte pas. Le souvenir d’une enfance passée qui n’a pas encore touché son terme.
Maud ne sut pas combien de temps elle demeura ainsi ; le décompte reprit avec la voix de Priscilla, qui lui soudain provint de sa droite. Elle se tourna, mais déjà, sa grande-tante, laissant pour seule preuve de son passage un bol de cookies et une tasse de thé.
Apaisée, Maud trempait un biscuit dans sa tasse lorsqu’un craquement – s’était-elle cassée une incisive sur un cookie particulièrement dur ? – suivi d’un impact et d’une énorme fracas pareil au plus violent des éclairs. Le sol trembla ; Maud renversa son thé et tomba sur ses omoplates en se bouchant les oreilles. Elle se retourna sur le ventre, un puissant haut-le-cœur la collant au sol. Cris boisés, vols de débris et nuées de poussière. Ce ne fut qu’au retour du calme que, Maud s’appuya lentement sur ses paumes et osa dégager le rideau de cheveux devant son visage.
— Oh my god.
Un trou de la taille d’une camionnette avait fendu – non, pulvérisé – le milieu de la palissade nord, exhibant le trampoline usé dans le jardin des Peel. Maud cligna des yeux, hébétée. Devant ces dégâts spectaculaires – qui coûteraient sans doute très cher à Priscilla – se dressait un imposant cheval de trait. Robe noire, membres épais et musclés, fanons jusqu’aux sabots : si Maud cherchait à le reconnaître dans son encyclopédie des équidés, elle trouverait des races similaires mais rien d’exact. En effet, ses poils renvoyaient des reflets violets et la lueur phosphorescente de ses pupilles rappelait les yeux des chats dans l’obscurité.
Et ce n’était pas le plus fou : sur son dos montait une cavalière en armure avec une peau à peine plus chaude et à peine plus claire que sa monture. Sous sa tempête de cheveux emmêlés, elle fonçait les sourcils. Une femme comme dans les tableaux de Priscilla. Comme dans ses dessins à elle.
Le front en sueur et haletants, monture et cavalière s’étaient arrêtés net après ce qui avait dû être un galop effréné. Paralysée, Maud ne put s’empêcher de fixer – fort impoliment d’ailleurs – le destrier sombre aux naseaux fumants. Nerveux, ce dernier trépignait et secouait sa crinière folle et humide, sondant ses alentours d’un regard alerte et perçant. Une légère vapeur s’évaporait de sa croupe en sueur.
Maud avait-elle lu trop de livres d’Histoire ou de légendes et regardé trop de dessins animés ? Quoi qu’il en fût, Maud se résolut à ne pas avertir Priscilla afin de lui économiser un arrêt cardiaque. Les poings serrés, elle se releva, manquant de perdre l’équilibre.
— B...bonjour. Vous êtes dans le jardin de ma grande-tante Priscilla. Je ne crois pas qu’elle vous attend pour le thé.
Sans quitter la fillette des yeux, la Cavalière repositionna sa lance de façon à appuyer l’extrémité du manche sur le sol. De près, elle inspirait le respect et l’admiration, sans que Maud sût dire pourquoi. Quand sa voix grave se manifesta enfin, Maud soubresauta.
— Tu m’as appelée, dit la Cavalière.
— Euh, non, pas du tout. Peut-être que vous vous êtes trompée de maison ? Je sais qu’il y a un manège tout près, dans le village d’à côté.
— Non, Maud, c’est bien toi que je cherche.
Pourquoi une espèce de croisement entre une Valkyrie, une Amazone du Dahomey, Boadicée et la police montée atterrirait dans jardin de sa grande-tante, Maud ne le savait pas. Elle se frotta la tempe. La police montée.
L’angoisse éclata dans son estomac.
— Je vous jure que j’ai rien fait d’illégal ! s’exclama-t-elle en levant les mains.
— Pourquoi m’as-tu invoquée ?
— Je ne vous ai pas…
— Tu m’as dessinée et tu as lancé mon effigie au vent, réclama la Cavalière. Ne me dis pas que tu m’a appelée pour rien.
Maud écarquilla les yeux. La Cavalière...sa cavalière ? Oui, elle voyait la ressemblance. Décidément, elle avait des progrès à faire en termes de volumes et d’anatomie.
Voulant paraître polie à tout prix, Maud s’approcha et lui tendit son bol.
— Est-ce que vous aimeriez un cookie ?
La Cavalière la fixa de ses yeux froids et irisés.
— Un Kuk-ee ? Tonnerre, je n’ai jamais entendu parler de cette horrible petite chose mouchetée. S’agit-il d’une sorte de broche ?
Maud considéra le contenu de son bol. Les biscuits, aux contours cabossés et aux pépites de chocolat disparates, lui firent soudain pitié. Elle en mordit un par réflexe. Le goût fait maison lui remémora pourquoi elle les aimait tant. Parce qu’elle les avait préparés avec Priscilla.
Elle repêcha un cookie et le brandit telle une hostie.
— Ceci est une délicatesse très précieuse de mon pays. En recevoir une est un grand honneur.
Avec la solennité d’un couronnement royal, elle remit le biscuit à la Cavalière, qui accepta l’offrande et la plaça entre ses dents. Elle mâchonna et dit :
— Merci.
Elle attendit d’avoir fini pour ajouter :
— En t’ennuyant, tu as ouvert une fenêtre entre ton monde et le mien. Je suis surprise que tu ne me reconnaissent pas. Tu me dessines, mes compagnons et moi pourtant assez souvent. Viens avec moi, je te les présenterai. Tu peux amener tes kuk-ees aussi, si tu le souhaites.
— Est-ce que je peux prendre Priscilla avec moi ?
— Je ne peux prendre qu’une personne à la fois, et Priscilla nous connaît déjà. Il n’y a rien là-bas qui ne soit pas connu d’elle.
— Vraiment ?
— Ne t’a-t-elle pas montré ses tableaux à l’huile ?
Le regard fier et dur de la Cavalière se teinta de mélancolie.
— C’est ainsi que nous avons connu Priscilla. Exactement comme je te rencontre maintenant.
Maud colla ses genoux l’un contre l’autre. L’air se rafraîchissait.
— Qu’est-ce que ça veut dire ?
— Priscilla veut que tu reprennes son flambeau, Maud. Elle n’en a plus pour longtemps.
Maud disparut de nombreuses heures ou peut-être fut-ce de nombreux jours. Priscilla ne s’en inquiéta pas pour un sou, car elle savait chez qui elle jouait. À son retour, une petite flamme brillait derrière sa pupille, une flamme qui se changeait parfois en ombre triste. À partir de ce jour-là, Maud ne quitta pas un instant les côtés de Priscilla. Ensemble, elles passaient des heures à converser dans le jardin, à étudier des tableaux, à dessiner, à cuisiner et à boire le thé.
Au retour de ses parents et des jumeaux violonistes, Maud refusa de quitter le bungalow. Contrariés, ils la ramenèrent à la maison de force. Trois moins s’écoulèrent avant qu’ils ne remarquassent ses mystérieuses disparitions. Ils cherchaient toutes les pièces, tombaient sur le même cahier d’esquisses ouvert, puis la retrouvaient, des heures plus tard à compléter un puzzle en silence dans sa chambre, alors qu’ils venaient de passer l’aspirateur dans la pièce. Quand ils lui demandaient où elle était passée, elle haussait les épaules :
— J’ai toujours été là. C’est quand que je peux revoir Priscilla ?
Poussés à bout, ses parents l’autorisèrent à rester dormir chez sa grande-tante durant les congés, les vacances et les fins de semaines. Les disparitions à la maison se raréfièrent.
Ce ne fut qu’en atteignant la majorité, sept ans après la mort de Priscilla, que Maud appris qu’elle était dorénavant la propriétaire légale de son bungalow, ainsi que de sa collection de tableaux.