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Le foyer je-m'en-foutiste

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Par Jowie

Le foyer je-m’en-foutiste

Tara s’arrêta net sur le gravier du parking et manqua de déraper hissant le regard. Colosse de briques rouges datant des années septante, le foyer À Votre Aise la toisait de haut. Ce n’était pas une maison de retraite ni une station gériatrique conventionnelle ; du moins, pas comme Tara avait l’habitude d'en voir. Jusque-là, elle n’avait connu que des cliniques immaculées, carrées et bétonnées, croisement de modernité et de technologie. Avec sa toiture à deux versants, ses fenêtres à guillotine et ses murs zinzolins, À Votre Aise ressemblait davantage à une école du siècle passé. Le bâtiment n’était pas dans son essence un foyer de soins. Il l’était devenu parce qu’il en avait bien fallu un.

Tara frappa à l'imposante porte en acajou vernie, attendit, écrasa la vieille sonnette jaunie, joignit ses mains, soupira et attendit derechef. Elle s’apprêtait à réitérer quand la porte grinça pour laisser dépasser une tête de poupée. Non, pas une poupée ; une infirmière bronzée aux cheveux si noirs qu’ils devaient être teints et si lisses qu'ils devaient avoir vu un fer à repasser, voire un rouleau compresseur, de trop près.

— Bonjour, fit sa voix fluette. Puis-je vous aider ?

Ses faux cils, épais et resserrés, formaient un demi pneu autour de ses paupières et dessinaient une ombre en disque sur ses joues. « Ça a l’air lourd à soulever », pensa Tara avant de se racler la gorge.

— Je suis la nouvelle psychologue stagiaire, Tara Haggard. Vous pouvez m'appeler Stephany, aussi. C’est mon deuxième prénom.

L'infirmière fronça ses sourcils redessinés, puis ses lèvres rehaussées au gloss, ce qui fit scintiller le piercing à sa narine.

— D'accord... Tara.

Elles deviendraient amies, pour sûr. L’infirmière sembla réfléchir un instant, décortiquant la nouvelle venue du regard. Puis, sans crier gare, sa bouche se fendit sur un sourire éblouissant. Tara ne savait pas à quoi cette femme avait recours pour obtenir une telle blancheur mais ce n'était certainement pas dans les pouvoirs du dentifrice.

— Nous avions un pensionnaire du nom de Haggard jusqu’il y a peu.

— Vous pensez à Iain Haggard ? Je suis sa petite-fille.

— Ah, voilà ! Je suis sincèrement désolée pour votre perte. Vous lui ressemblez beaucoup.

Tara avait vingt-trois ans ; Iain était mort à huitante-sept ans il n'y avait pas deux mois.

— On ne se ressemblait pas pour un sou, affirma Tara avec un sérieux de croque-mort.

Elles laissèrent passer un ange, puis deux, puis trois. L’infirmière sourit à nouveau, cette fois avec des saccades oculaires de côté.

— Intéressant. Hum, je suis Abbey. Enchantée.

Les anges eurent le temps de changer d’avis et de faire demi-tour.

— Suivez-moi, rajouta finalement Abbey.

Sur le seuil, Tara décida d’oublier la collection de reportages sur les homes qu’elle avait visionné dans sa vie. Elle devait rester neutre, objective, ne pas se laisser influencer par l’émotion ou les cauchemars que lui évoquaient l’idée de ce lieu. Surveillance. Fin de vie. Obligation de jouer au loto.

Le vestibule sentait le vieux tapis et le désinfectant mêlé à de relents boisés. Dans cet espace exigu tapissé de moquette vert de vessie – même les escaliers assumant une pente dangereuse –, la lumière se faufilait à peine. En étirant le cou, Tara découvrit un petit carré de verre lumineux à fleur du plafond. Elle avait l’impression de se noyer, là-dedans.

— C’est la psychologue stagiaire, marmonna Abbey à la réceptionniste qui s'accrochait fébrilement à sa banque d'accueil, une étroite tour désordonnée.

La pauvre employée s'efforçait à maintenir le téléphone, l'ordinateur et le cahier de visites en équilibre sur le meuble tout en l'empêchant de chavirer. Elle bredouilla et inscrivit quelque chose d'autre sur un papillon adhésif. En une poignée de manœuvres risquées, elle extirpa un badge d'un tiroir et le tendit à Tara, qui grimaça. Son propre portrait, issu d’une photo passeport pixelisée et à la luminosité douteuse, lui renvoyait un sourire gêné et faux.

En relevant les yeux, Tara se heurta à un gros plan du faciès hâlé d'Abbey.

— Patientez ici cinq minutes ; la psychologue en chef viendra vous chercher.

Tara la remercia d’un hochement de tête et demeura plantée dans le couloir d’entrée, le dos tourné à la réception. Elle invita dans son regard chaque recoin sombre, chaque grain de poussière ; et dans son nez, chaque odeur.

Il y avait un an, jour pour jour, elle avait postulé pour ce stage dans le but de se rapprocher de son grand-père Iain. Dorénavant, elle y travaillerait pour élucider son meurtre.

*

Trente minutes s'écoulèrent. La psychologue en chef ne se manifestait pas, la réceptionniste s’agitait et Tara s’endormait sur place. Pour s'éviter une mort prématurée par l'ennui, cette dernière se coula dans la pièce adjacente, le salon de lecture. Sur des canapés de cuir mou disposés en cercle, une compagnie de dames et de messieurs âgés lisait le journal, et sirotait du jus ou du thé au lait, une soucoupe de porcelaine sur les genoux. Tara salua les lecteurs les uns après les autres et s’installa sur un pouf caca d’oie. Dans la chambre voisine, une télévision vrombissait, médusant des pensionnaires réunis dans un silence inquiétant.

La dernière fois qu'elle avait conversé avec grand-père Iain, ç’avait été là, dans cette même pièce. Peu avait changé. Les résidents qui se portaient bien se détérioraient ; on s’échangeait des chiclettes1 sous la table ; on se plaignait du manque de visites et l’on plaisantait sur la mort en riant fort. Sa gorge se serra. Iain avait été en bonne santé mais, seul dans ce foyer, il avait perdu la volonté de marcher, était rentré dans le rôle d'infirme, avait laissé les soignants décider et avait menacé de s’éteindre. Habitant loin, Tara n’avait pu le voir que sporadiquement. À chaque visite de Tara et sa famille pourtant, il avait repris vie ; ils s’étaient promenés ensemble dans le parc du coin et avaient savouré leurs après-midis dans ses tea-rooms préférés. De retour à À Votre Aise, Iain n’avait plus eu besoin de son déambulateur. Jusqu’à la prochaine visite.

Tara en était convaincue : on avait tué Iain. Si elle avait du temps à perdre pendant son stage, autant ne pas le perdre du tout et interroger de potentiels témoins.

— C'est comment la vie, ici ?

— On crève d’ennui, répondit M. Richards – béret, cravate, pull-over laineux et pantoufles quadrillées – en abaissant le dernier numéro du Times.

— Les re… les repas sont tolérables, bégaya Mme Greensby – chemisier à col rond, blazer violet pastel, collants mats et lunettes avec cordon. Ils ont tous le même goût.

Sa voisine de fauteuil – cheveux courts, bracelets multicolores et tenue de sport lisse – déclama de sa voix portante :

— C’est parce que t’as perdu tes papilles gustatives qu’ils ont tous le même goût, pouffiasse !

— Cecily, de quel droit employez-vous ce vocabulaire envers vos camarades ?

Un médecin assistant joufflu avec des oreilles décollées et des lunettes énormes se tenait à l’embrasure de la porte. Sous sa blouse blanche, qu'il portait plus par obligation que par nécessité, se superposaient une chemise tartan, un pull à motifs animaliers et une écharpe rayée. Cecily marmonna une excuse bidon et plongea son regard dans son gobelet de jus d’orange.

Tara serra les poings. L’irruption du médecin venait de briser ses échafaudages stratégiques. Existait-il des passages secrets dans ce foyer ? Des inimitiés entre les résidents ? Qui avait connu Iain Haggard ? Ce seraient des questions pour plus tard, hélas.

À contrecœur, Tara afficha un grand sourire quand il lui serra la main.

— Vous êtes nouvelle, n’est-ce pas ? Je ne crois pas qu’on se soit rencontrés. Je me nomme Anzelm.

— Tara, enchantée. Je découvre encore les lieux, comme vous le voyez.

— Cecily, non ! Vous devez vous hydrater !

Anzelm avait fait volte-face : la vieille dame venait de verser son jus d’orange dans le pli entre l’assise et l’accoudoir de son fauteuil.

— J’ai pas soif.

— Abbey vous en servira un autre et cette fois, elle vous tiendra à l’œil, promit-il, avant de faire face à Tara. Vous êtes vous êtes perdue ? Où devez-vous vous rendre ?

Au lieu de répondre « fichez-moi la paix », Tara rétorqua :

— Je suis censée retrouver une certaine Mme Ayers.

— Ah ! Je sais où se trouve son bureau. Allons, Tara, je vous y accompagne.

Si d'abord, elle le maudit pour l'avoir arrachée à son enquête, elle ne tarda pas à changer d’avis. Cet Anzelm possédait un accent étrangement addictif et un regard bienveillant et expressif comme elle en voyait rarement dans cette région où masquer les émotions était un code de politesse sacré. Malgré son grain de beauté au-dessus des sourcils, son style vestimentaire hasardeux et sa coupe de cheveux – un dérivé raté de la coupe bol –, Anzelm dégageait un charme désarmant.

Ils grimpèrent un bon nombre d’escaliers escarpés et traversèrent trois couloirs étroits sans jamais croiser d'ascenseur. « Les personnes en chaise roulante sont-elles limitées au rez-de-chaussée ? s’interrogea Tara. Et les autres peuvent s’aventurer dans les escaliers casse-gueules  pour en décrocher une, de chaise roulante, je suppose ? »

Anzelm fit halte devant une porte indiquant Ann Ayers : psychologue en chef.

— Nous voilà donc, Tara. Bienvenue parmi nous, je n’ai aucun doute que vous serez excellente pour nos patients ; je vous souhaite beaucoup de succès ici. Vous verrez, Ann est très aimable. Sur ce, je vous laisse, vous devez avoir hâte de rencontrer votre collègue !

— Pas tellement, non.

« Par contre j’ai terriblement envie d’en apprendre plus sur vous et d’être votre amie ; vous m’avez l’air d’un pion utile et plutôt attractif, se retint-elle d’ajouter. Au fait, vous ne voudriez pas me montrer votre bureau à vous, plutôt? »

S’il y avait une chose à savoir sur Tara, c’était qu’elle succombait à la flatterie à une vitesse ridicule. Ma foi, il avait une voix sédative et un accent caramélisé, elle n’y pouvait rien. « Ce gars est un cupcake », songea-t-elle, avant de s’envoyer une claque mentale pour se secouer. Elle était là pour enquêter, bon sang !

— Merci pour m’avoir aidée, c’était vraiment gentil de votre part. On se recroisera bientôt, j'espère.

— Avec plaisir, Tara.

Tara, Tara, Tara. Qu’avait-il à répéter son prénom trois fois par phrase ? À croire qu'elle était sa patiente. Allait-il la questionner sur son appétit, son sommeil, ses idées fixes et tout le tralala ? Il ne manquait plus qu'il lui demandât si elle était constipée !

Tara frappa à la porte d'Ayers avec un sourire en coin. « Moi, sa patiente ? Faites sur moi tous les tests que vous voudrez, M. Anzelm. »

*

Un mois. Un mois que Tara enquêtait – pardon, travaillait – à À Votre Aise. Elle n'était arrivée qu'aux conclusions suivantes : Abbey portait une perruque ; il n'y avait qu'un ascenseur, bien caché en plus ; et Anzelm était Hongrois – il avait amené des kürtőskalács, les célèbres gâteaux à la broche magyars. Tara était instantanément devenue accro. Côté investigation par contre, elle stagnait : on refusait de lui donner accès aux archives digitales des anciens résidents, et les patients qui lui avaient été attribués – en majorité amnésiques – ne se souvenaient d’aucun Iain Haggard. Dans sa mission « plaire à Anzelm » cependant, elle fonçait comme un requin. Il l'avait déjà félicitée pour la rédaction de ses rapports ; le premier compliment que Tara recevait depuis son embauche. C’était sûrement trivial, mais elle s'en fichait. Avec lui, elle se sentait spéciale. Il était le premier qu’elle appelait pour demander conseil et le premier à proposer son assistance. Le problème, c'était qu'Anzelm, respecté par le personnel et les seniors, était gentil avec tout le monde. Comment savoir si elle n'était pas qu'une simple collègue de plus ?

Tara appuya sa joue contre le clavier de son ordinateur. Tout cela allait nulle part. L'assassin d'Iain resterait-il à jamais dans l'anonymat ? Ne saurait-elle jamais si son estime d'Anzelm était réciproquée ? Ses ressentis étaient-ils condamnés aux nimbes du non-dit et de l'inhibé ? Elle ne pouvait pas passer sa vie à collectionner des brouillons émotionnels et des espoirs morts-nés sans jamais les pousser à l'éclosion. Elle voulait être aimée. Elle voulait se venger.

— Tara, pourrais-tu faire un appel pour moi, si ça ne te dérange pas ? demanda la voix aiguë de Miss Faulkner. Et redresse-toi un peu, on dirait que tu dors.

En grommelant, Tara se frotta la joue là où s'était imprimée la barre espace. Elle avait compris tôt qu'elle ne verrait la psychologue en chef que de loin. Même si Mme Ayers était officiellement sa superviseuse sur tous les contrats d'embauche, Tara avait été nommée au service de Faulkner, psychologue à ses heures perdues, c'est-à-dire, quand elle n'appelait pas son fiancé pour se plaindre ou lui réclamer x ou y. Tara partageait son bureau, sa machine à café et ses tâches, aussi.

Son portable suspendu auprès de son oreille percée, Faulkner la fixait de ses pupilles félines, dans l’expectative.

— Avec plaisir, chantonna Tara à la place de « plutôt mourir ».

Elle détestait les appels; surtout quand les gens se moquaient de son accent. Mais elle devait se raisonner ; au moins, on ne lui demandait pas d’aller quérir des cafés, une mission humiliante après cinq ans d’université. Elle toussa et souleva le combiné. Derrière elle, Faulkner s'emportait :

— Non, chéri, le canapé bleu, c'est mieux ! Pense aux rideaux ; les couleurs doivent être en harmonie, en har-mo-nie ! Quoi, t'as pas compris ?

Après un huitième appel au nom de Faulkner, Tara s'inventa une plage occupée dans le calendrier électronique du personnel. Occupée, autrement dit : « j'explore de manière clandestine, ne pas déranger ».

Tara s'éclipsa donc du bureau et feignit de se rendre aux toilettes de son étage, juste sous le toit. Elle s'assura ensuite que les corridors étaient vides et ouvrit les portes qui ne menaient pas à des cabinets. Elle ne pouvait pas accéder aux archives en ligne, soit, mais existait-il des archives en format papier ? Ses recherches ne la menèrent à rien de bien excitant, à part une salle de thérapie de groupe pleine.

— Pardon. Mauvaise salle.

En refermant la porte, elle remarqua que la languette métallique occupé avait été tirée et se maudit pour son manque de concentration. Elle venait de repenser à Anzelm et à son altruisme. Eh bien, s'il voulait lui donner un coup de main, il pouvait commencer par dégager de ses pensées !

Tara tapa du pied. Les archives matérielles ne semblaient pas être une tradition ici ; donc, à priori, pas de rapports officiels sur son grand-père à moins qu'on les eût détruits. Elle ne savait pas ce qui la frustrait le plus : le manque d'indices ou le manque d'opportunités pour s'éclipser du bureau de Miss Faulkner et de Mme Brogdan.

Brogdan était la deuxième psychologue à laquelle Tara était soumise. Cette collègue travaillait à 50%, avait des cheveux courts tachetés tel le plumage des chouettes, s'habillait comme pour ramasser du fumier et piquait des crises de la quarantaine une fois par semaine. Tara manqua de lui foncer dedans en rentrant au bureau. Brogdan poussa un petit cri et, au lieu de la contourner pour sortir, annonça :

— Je rentre chez moi. D'ailleurs, je prends exceptionnellement congé ces prochains jours, pourrais-tu me remplacer pour mes entretiens ?

— Mais bien sûr, répondit Tara en pensant « espèce d'ordure ». Pourrais-tu me donner des directives quant à de quoi je devrais parler avec eux, des thématiques précises…

— Demande-leur juste comment ça va.

— Pardon ?

Elle commençait à avoir l’habitude de n’être que mal supervisée. Un avantage pour son enquête, un bémol pour sa formation. Les questions de Brogdan n'étaient pas des questions. La première et dernière fois que Tara avait décliné une de ses invitations à se surcharger inutilement, Brogdan lui avait jeté un regard glacial et Tara avait frôlé une convocation chez Mme Ayers.

Tara s'écarta pour lui libérer la voie en contractant sa mâchoire. Elle aussi avait des patients. Les voir lui demandait d'être alerte et présente ; cumuler des entretiens et ne pas offrir un soutien de qualité la révoltait. Rien qu'à l'idée du nombre de rapports qu'elle devrait rédiger... Triple crotte.

— Oh et pourrais-tu juste éteindre mon ordinateur ?

— D'accord.

Tara fit exactement le contraire, appuyant régulièrement sur une touche pour empêcher la machine de se mettre en veille. Depuis sa place de travail à l'autre bout de la pièce, Faulkner ne voyait rien.

À dix-sept heures, Faulkner quitta les lieux, non sans feindre du souci pour Tara qui accumulait les heures supplémentaires sans qu'elle ne comprît comment. Dès que Faulkner monta dans sa voiture – la fenêtre du bureau donnait sur le parking –, Tara s'attacha les cheveux, éjecta ses bottines à l'autre bout de la pièce et enchaîna une série d'abdominaux, de pompes et de course sur place pour se dégourdir les jambes. Puis, un thé à la main, elle s'installa devant l'ordinateur de Brogdan.

Et là, enfin, elle plongea dans les archives électroniques.

Elle cliqua sur les dossiers d'Iain et en réémergea une heure et demie plus tard.

M. Haggard a été retrouvé mort dans son lit dans une position fœtale par M. Richards autour de 16h.

Tara se fit craquer le pouce. Elle avait sa première piste.

*

Tara insista pour voir la patiente Eliza Reeves dans sa chambre. La dame avait beaucoup de mal à descendre les escaliers ; la traîner jusqu’à la salle de consultation ne valait pas le dérangement pour une courte conversation, mais surtout, Tara tenait à revoir la pièce qu’avait occupé Iain lors de son séjour. Tout était exactement pareil, mais décoré différemment. Les meubles étaient les mêmes, les couvertures de lit aussi, mais tout le reste était teinté d’une vie, d’une esthétique différente. Il y avait des cristaux porte-bonheur là où Iain avait posé ses trophées de fléchettes et ses livres sur la seconde Guerre mondiale et les Croisades. Tara se souvint de sa première visite ici, de comment, en voyant sa photo de mariage à la fin des années cinquante sur une étagère, elle s’était tournée vers la fenêtre pour cacher sa soudaine émotion et retenir ses larmes. Comment ses parents avaient-ils accepté de l’abandonner ici ? Pourquoi Iain avait-il insisté pour venir ici plutôt que vivre avec eux ou alors ses autres descendants ? Pourquoi ?

Obstination, volonté d’indépendance, refus de changement ou de déranger : on pouvait lister les hypothèses longtemps, ces questions resteraient à jamais irrésolues.

*

Le lendemain, Tara remonta ses manches et enchaîna les entretiens avec les patients de Brogdan, courant après les pensionnaires ayant oublié leur rendez-vous ou disparus dans la nature. Elle n'avait que peu d’expérience et voilà qu’elle se retrouvait à faire de la thérapie d’exposition contre l’anxiété sociale sans la moindre supervision. Hélas, Brogdan avait congé, Faulkner était débordée et le médecin en chef était en conférence en Écosse. « Demandez-leur juste comment ils vont », lui avait encore conseillé Brogdan par SMS, au comble de sa sagesse. Tara s'était retenue de mordre. Elle n'avait pas étudié pour demander aux gens comment ils allaient. On attendait plus d'elle. On lui faisait confiance. Ces gens se confiaient à elle et elle recevait un salaire – risible, mais ça, c’était une autre histoire. Elle avait un travail à faire. Un travail essentiel.

Livrée à elle-même, Tara donna de son mieux. Elle fit rire les patients, les félicita, les motiva. Une stratégie intéressée ? Possible. Ils s'ouvraient à elle, disposés à lui fournir des indices et des anecdotes qui ne nuiraient pas à son investigation.

La journée se fit longue. Les soignants critiquant telle doctoresse ou se moquant de tel patient ; l'humour grinçant pendant les colloques ; les blagues avec le mot « suicide » dedans. Tara n'aimait pas ça, mais c'était une manière de gérer le sordide et le deuil au quotidien.

Elle appela Anzelm juste avant midi pour l'informer de comment certains pensionnaires réagissaient à leurs médicaments. Quand elle reposa le combiné, elle ne souriait pas. Elle avait voulu lui demander qui avait ausculté le corps d'Iain, mais n'avait pas osé. Sa question aurait brisé un espoir. Un espoir qui n'existait probablement que de son côté. L'amabilité d'Anzelm était dangereuse ; elle donnait l'illusion d'être plus apprécié de ce qu'on ne l'était. Tara était-elle si accoutumée à la froideur pour méprendre de la politesse pour un rayon de chaleur ? Il était chaleureux, charismatique, gentil et très sociable, mais le problème était le suivant : il était comme ça avec tout le monde. Soit il avait “trop” d’amis, soit aucun d’entre eux n’était réellement spécial.  Certains de ses gestes causaient des interprétations erronées de la part d’un observateur externe ou de son interlocuteur. Par exemple, une collège les avait vus plaisanter ensemble et avait demandé à Tara s’il y avait quelque chose entre eux alors que pas du tout ! Anzelm était-il au fond superficiel ou extrêmement extraverti ?

Elle chassa ces pensées de son esprit. Il était l'heure de s'entretenir avec son dernier patient de la journée, M. Richards.

En descendant au rez-de-chaussée pourtant, Tara glissa sur l’épaisse moquette des escaliers et faillit se déchirer la vessie en faisant le grand écart. Elle pesta à voix basse et se redressa tant bien que mal. Dire que sa famille avait interné Iain ici... Elle avait toujours été contre.

La chambre de Richards se trouvait dans l’aile pour les personnes nécessitant un soutien psychologique plus appuyé. Tara frappa à la porte et, quand elle en eut la permission, entra. Tara ne s'était pas assise à côté de lui qu'il lui glissa une liste manuscrite sous le nez.

— Je connais les questions de Brogdan par cœur, alors économisez votre souffle.

Sur la feuille, Tara lut :

Sommeil : 2h maximum. Faim accrue suite aux nouveaux médicaments. Peur d’oublier où je me trouve. Peur de perdre l’équilibre. J’ai appelé mon fils hier. Il va bien. Non, je ne suis plus constipé. J'exige qu’aucune infirmière ne me suive lorsque je me cache aux toilettes avec Maggie.

— Qui est Maggie ? s'enquit Tara.

— Ma copine.

— Félicitations, je suppose ? Comme je ne suis pas officiellement votre psychologue, je...

— J'en ai déjà parlé mille fois à cette taupe de Brogdan, elle ne m’écoute pas ! N'ai-je droit à aucun moment privé avec ma partenaire ?

— Pourquoi n'auriez vous pas droit de...

— Parce que les blouses blanches, ça ne comprend pas que ce foyer est bien plus qu'une clinique pour nous. C’est notre maison ! C’est ici qu'on vit et qu'on meurt. Alors, je veux qu’on arrête d’entrer dans ma chambre comme dans un centre commercial ; qu’on arrête avec ces satanées tulipes sur le rebord de ma fenêtre et qu'on arrête de me chaperonner. Imaginez-vous : vous vous prélassez chez vous et des inconnus s’incrustent sous votre couette et dans votre douche. Oui, il m'arrive d'avoir besoin d'aide, mais j’aimerais pouvoir la demander, cette aide, avant que elle ne me soit imposée. Je veux du libre arbitre ! À bas le voyeurisme !

Tara se souvint de cligner des yeux et grimaça car ils étaient tout secs.

— Je vois. Je prends note de vos demandes et les transmettrai aux soignants et au médecin assistant.

— Vraiment ?

— Ouais. Par contre, je ne connais pas les règles de cet établissement quant aux rapports sexuels entre pensionnaires. Je crois que c’est plutôt non, mais comme je suis nouvelle, naïve et inexpérimentée et que de toute façon, dans deux mois, je largue les amarres, je peux vous recommander les toilettes au sous-sol de l’aile D. Elles sont neuves, toujours propres et personne ne les utilise. Vous pouvez y accéder grâce à une rampe, donc aucun risque de vous faire mal dans les escaliers.

Comme quoi, se lier d’amitié avec le personnel de ménage avait ces avantages. Si À Votre Aise avait été un château, Tara aurait pu pointer du doigt tous les passages secrets, les oubliettes, les raccourcis et les meilleures meurtrières.

— Je vous vénère, dit Richards.

— Merci. Maintenant que je vous ai rendu service, seriez-vous d’accord de me parler de la mort d'Iain Haggard ? J’ai appris que vous l’aviez trouvé mort dans son lit.

Les lèvres de Richards remuèrent dans le vide.

— Hein ?

— Je suis sa petite-fille. Je cherche à comprendre ce qui s'est passé. Ce qui s'est réellement passé.

— Je vous jure que ce n’était pas moi.

— Je ne vous accuse pas.

— Je sais qui est coupable, mais ni Mme Brogdan, ni Abbey, ni mon médecin ne m'ont cru à cause de mes problèmes de mémoire.

— Moi, je vous crois.

— Vraiment ?

Tara hocha la tête. À vrai dire, elle avec des doutes, mais ses meilleures chances reposaient chez cet homme vêtu de tweed. Si elle avait eu des problèmes langagiers, un discours confus ou un trouble cognitif, elle aurait voulu qu'on la crût, elle aussi.

— Vous êtes sûre ?

— À deux mille pour cent. C'était qui, alors, le fautif ?

Richards fixa sol.

— Les escaliers du vestibule.

— Pardon ?

— C’étaient les escaliers du vestibule. Iain est tombé. Il avait un rhume, d'accord, mais c'est la chute qui l'a fini.

— Mais…

Tara ouvrit la bouche, cherchant de l’air. Une enclume cogna le fond de son estomac.

— J’ai tout vu, insista Richards. Abbey m'aidait à enfiler mes chaussures pour aller au parc. Pourquoi dites-vous que je l’ai trouvé dans sa chambre ? C'est des conneries !

— Je… c’était ce qui était noté dans les rapports officiels.

— Alors, ils ont déformé la vérité. Complètement. Je suis désolé.

— Non, c’est moi qui m'excuse de creuser le passé. Merci de m’avoir parlé.

— Merci à vous de m’avoir écouté, je me sens… pris en compte.

Tara avait sa réponse et pourtant, un picotement d'insatisfaction lui parcourait les doigts, une sensation d'irrésolu.

— S'il n’y a pas eu de meurtre, pourquoi l’institution a-t-elle choisi de taire la vérité ? C’est absurde.

— Ça aurait créé un scandale, voilà pourquoi. À Votre Aise aurait dû être rénovée, démolie ou reconstruite pour corriger les escaliers et installer davantage d'ascenseurs. Ça aurait coûté beaucoup d'argent. De l’argent que certains garderaient volontiers dans leurs poches. Pour des sorties entre collègues, de nouvelles blouses blanches, des investissements à l'étranger, que sais-je ?

— Vous en savez plus sur cette affaire, n'est-ce pas ?

À l'intérieur de Tara, ça hurlait. Elle savait qui avait tué Iain. Quelqu’un contre qui elle ne gagnerait pas facilement. Un système.

— M'accorderiez-vous une faveur ?

— Ça  dépend.

— Écrivez vos mémoires. Votre autobiographie, un truc comme ça. On pourrait le publier.

— Vous croyez que ça aiderait ?

— Ça pourrait oui.

— Alors je suis partant, affirma Richards en enfonçant son béret sur son crâne. À deux mille pour cent.

— Encore une chose.

— Oui ?

— Accepteriez-vous de témoigner devant un tribunal ?

*

Une semaine s'égraina. Tous, médecins comme psychologues, s’étaient coulés dans un sérieux de pierre à la réunion du personnel. À en juger leurs photos de profil prises lors de leur premier jour à l'institution, la prise de poids était une tendance à À Votre Aise. Stress, malbouffe, sédentarité, manque de sommeil, journées de douze heures. Comme quoi s'occuper de la santé d'autrui nuisait à sa propre santé.

Certains croisaient les jambes, d'autres les bras. Tara, elle, croisait les yeux. Ils étaient décidément trop tôt, ces colloques à sept heures et demi. Surtout avec les cauchemars qui  ressassaient ses entretiens. La veille, une patiente en réhabilitation lui était apparue en songe, peinant avec l'exercice « trouvez des mots commençant par B ». Ses paroles résonnaient encore dans son esprit : « Je ne me souviens de rien, je n'apprends rien ! Je suis nulle »

Tara sursauta lorsqu'un membre du personnel éleva la voix.

— Quoi de neuf dans votre aile, Mme Ayers ?

Ayers, n’étant évidemment pas informée, céda la parole à Brogdan, dont les boucles d’oreilles, secouées par un petit sursaut, cliquetèrent en se balançant.

— Un de nos patients, M. Richards, refuse d'aller se coucher à l’heure et de participer au cours de scrapbooking. Il s’est découvert une passion pour l’écriture et souhaiterait rédiger son autobiographie. Vous ne trouvez pas ça suspect ? C’est plutôt inattendu, vu sa mémoire et son attention limitées.

— Il sera peut-être très court, son récit de vie, plaisanta un médecin.

Au fond de la salle, Tara leva la main pour se faire remarquer.

— Ne vous faites pas du mouron pour lui. Je me suis régulièrement entretenue avec lui pendant votre congé, Mme Brogdan ; c'est un projet qui le stimule et dont il rêvait depuis longtemps. J'ai remarqué une nette amélioration de son humeur ; il présente moins de pensées anxieuses et se projette dans le futur. Pour ma part, je l'encouragerais à poursuivre.

Tara se tut et étudia les réactions de ses collègues avec satisfaction. On déglutit, on pâlit, mais ce à quoi elle ne s'attendait pas était l'expression Anzelm : un masque de plâtre et de choc.

À la fin de la séance, elle se glissa à ses côtés alors qu’ils quittaient la salle.

— Oh, tu vas bien, Tara ? Tu as l'air d'avoir pris plus d'assurance et de responsabilités ces temps, n’est-ce pas, Tara ?

Tara, Tara, Tara. Ça commençait à bien faire, cette infantilisation, et surtout, à la rendre tarée.

— Merci, laissa-t-elle fuir entre ses dents. Disons que j'ai pris mes marques.

Autour d’eux, chacun retournait à son bureau, à sa station ou aux toilettes ; Anzelm attendit qu’ils fussent seuls pour répondre. Cette pause suffit à invoquer la partie la plus irrationnelle du cerveau de Tara. Lui déclarerait-il sa flamme ? Soulignerait-il à quel point ils se ressemblaient, même s'il ne s'étaient vus qu'un total de quinze minutes depuis son arrivée ? Ou, encore mieux, l’inviterait-il au pub ?

— Richards est plus tôt bavard, souffla-t-il. Ne prends pas ses propos à la lettre. Il lui arrive de raconter des histoires.

— J’aime les histoires.

Les sourcils d’Anzelm se froncèrent d’un mouvement léger et rapide, pas plus d’une fraction de seconde. Tara poursuivit :

— Tu sembles bien le connaître.

— J'étais responsable de son cas pendant deux ans et ce jusqu'à un mois avant que tu nous rejoignes. Ça lui arrive de raconter n’importe quoi.

— Hm. Laquelle de ses histoires ne devrais-je pas croire ?

— Celle d’un patient décédé après une chute dans les escaliers. Ce n’est pas vrai. J’étais présent.

Présent à quoi, exactement ? Tara se trouva incapable de bouger. Elle voulait le croire mais n’y parvenait pas. Anzelm avait assisté à la mort de son grand-père. Anzelm savait. Il avait su depuis le début. Et pourtant, à l'instar des autres soignants, il avait tu l'accident. Pour une affaire d'argent, de réputation. Pour un escalier. Richards s'était confié à lui et on lui avait collé une étiquette d'imbécile. Anzelm avait-il également falsifié des rapports au nom de l'institution ? Soudain, tout semblait possible ; elle n’avait touché que la pointe de l’iceberg.

Une douleur poignante pinça le ventre de Tara à mesure qu'une vérité tordue lui remontait les nerfs. Elle voulait rendre son déjeuner, ainsi que tous les cupcakes qu'elle avait mangé en songeant à Anzelm.

— As-tu ausculté le corps sans vie d'Iain Haggard ?

Pétrifié, l'accusé la dévisagea sans émettre le moindre mot, à croire qu'elle lui avait coupé le souffle. Non, pas coupé ; tranché, écrasé, emballé dans du papier et brûlé.

Tara soupira.

— C'est bien ce que je pensais.

Ce n’est qu’une fois aux toilettes qu’elle sauvegarda son énième enregistrement vocal et retira sa caméra cachée.

*

Un mois et demi plus tard, Tara gloussa en passant son badge d’employée sur le compteur d’heures. Après un bip, il lui avait indiqué qu'elle avait rempli le nombre d’heures requises sur son contrat. Elle avait fini son stage. Enfin, elle pouvait partir et emporter la vérité avec elle. Elle se sentait plus légère : elle avait un allié désormais, un espion à l'intérieur de la maison de retraite, un témoin. Un témoin qui, sous le nez d’À Votre Aise, écrivait sa mémoire, la justice, la vérité. Elle était en contact avec une avocate depuis la mort d’Iain qui l’avait encouragée à réunir des preuves. Maintenant que celles-ci étaient en sa possession et qu’elle connaissait les noms de plusieurs témoins, elle pouvait poser une plainte convaincante contre le foyer et se défendre. Elle photographia l’escalier meurtrier depuis tous les angles. Elle ne s’était même pas gênée de le faire sous les yeux curieux de la réceptionniste. En croisant son regard interrogateur, Tara avait simplement répondu :

— Ma nièce est passionnée de design d’intérieur et d’histoire de l’art. Je veux lui montrer ce magnifique spécimen.

En partant, elle n’oublia pas de brosser des doigts la photo de groupe dans le couloir d’entrée, là où Iain afficherait à jamais son sourire et ses attendrissantes dents tordues.

— Au revoir, grandad. Je te rendrai fier ; attends un peu et tu verras.

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