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Il faut manger ensemble

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Par Jowie

Il faut manger ensemble

Nous sommes une famille heureuse.  

Chacun a une place réservée à la grande table, toujours la même. Depuis la mienne, j’observe mes frangins, mes parents. Je décèle sur leurs visages des expressions trop familières, des mimiques qui auraient dû rester dans mon miroir et qui pourtant sont placardées sur chaque faciès de notre petit clan, transmises d’une génération à l’autre comme une maladie. Cette torsion de la bouche, ce pli à côté de la narine droite et ces tournures de phrases maladroites m’appartiennent aussi. Aucun d’entre nous n’a pu y échapper. Une fois que je le remarque, c’est fini, je vois le fléau partout : dans la structure osseuse de nos visages, dans notre laideur, dans notre manière de nous mouvoir. Je retourne ma cuillère à soupe et y cherche mon reflet, mais je ne vois qu’eux.  Nous sommes tous les clones ratés des uns et des autres. Quelle horreur.  

Je leur ressemble, et de la pire des façons. Je pourrais fuir de l’autre côté de la terre qu’ils me suivraient de la plus intime des manières, sous ma peau de mon visage, dans mes gestes, dans mes tics langagiers. Je suis teintée. Comment me défaire d'une souillure si profonde ? Comment puis-je m'en laver ? Je suis contagieuse, venimeuse, je suis malade. Est-ce trop tard ?

Ça y est, nous avons dit le même mot au même instant. Autour de moi, les conversations se poursuivent comme si de rien et les sourires niais prolifèrent comme des bactéries. Intérieurement, je soupire et je roule des yeux. Je suis engourdie et vide.  Il n’y a vraiment que ma famille pour avoir des opinions tranchées en matière de choix de rideaux. Suffisamment pour avoir des conversations de quarante-cinq minutes. Sur des rideaux. Des satanés rideaux, bon sang. Ils m’ennuient.

Je ne parle pas beaucoup et personne ne s’en étonne. Ici, chacun a son rôle à jouer et le mien se rapproche à celui du mobilier. J'ai tellement l'habitude de me taire à la maison qu’à chaque fois que je sors avec une amie, une simple conversation me provoque un sévère mal de gorge – larynx gonflé, bouche sèche et langue douloureuse inclus.

Je n’ai que deux mots pour décrire leur compagnie : stérile et répétitive. Quand ma famille se réunit, je jurerais que notre QI commun régresse.  

Un muscle de ma mâchoire se tend. Le benjamin mâche à ma droite, et quand je dis mâcher, ça veut dire comme une vache : lèvres écartées et claquantes, salive et bouillie d’aliments en exhibition. C’est moins le spectacle et plus le son humide en boucle qui me donne envie de sortir les griffes et de fendre un crâne contre un mur. Je me contracte ; mon poing serre mon couteau. La tartine et le pâté devront attendre. Je me focalise sur ma respiration et surtout pas comment je trancherais une aorte. Ça tacherait la nappe, on me gronderait et ce serait évidemment à moi de tout nettoyer. Robotique, je serre les dents, me retourne vers mon frère cadet et j’écartèle un rictus sur mes dents.

— Dis, tu pourrais fermer ta bouche quand tu manges ?

Particulièrement non-expressif, mon petit frère – adolescent pourtant – n’avale même pas avant de répondre :

— Tu sais bien que j'ai un nerf qui m’empêche de...

— Ton histoire de nerf et d’accident de foot, c'est de la grosse merde. Je t'ai vu à la crêpe-party de Divia. T’étais parfaitement capable de garder la bouche fermée, de ne pas faire de bruits de cochon et de ne pas parler la bouche pleine !

— Mais, j’fais même pas de bruit !

Je le fixe. Il mâchonne. Le bruit insupportable s’amplifie et saigne mes tympans. Idiot. Abruti. Je me fais violence pour ne pas lui entailler le front. Entre mes incisives, j’implore :

— Si, tu en fais, du bruit, et ça me dérange, alors s’il te plaît, arrête.

— Laisse-le tranquille, intime mon père. Ça ne dérange personne à part toi, ici.

Dans cette famille, je suis le Symptôme. Le patient désigné, celle qui pointe les problèmes du doigt et qui, en ce faisant, devient le problème.  

Ma mère décide d’intervenir d’une voix aussi acide que doucereuse. Elle a beau se plaindre de son mari et crier « Malheur à moi ! » derrière son dos, elle est la première à défendre les pires de ses défauts.  

— Sois plus respectueuse envers ton père, il a financé tes études.

Je la regarde, abasourdie. C’est possiblement la phrase la plus absurde que j’aie entendu de ma vie. Je respire un coup et j’opte pour la voie de la diplomatie et de la compassion. Je sais bien, après moult tentatives et défaites, que mes démonstrations d’émotions sont très mal reçues ici.

— Essayez de comprendre : je suis hypersensible. Ce genre de sons m’irrite, surtout si je les interprète comme un manque de respect. Je ne sais pas comment vous expliquer ce que ça me fait, mais c’est pire qu’une craie qui crisse sur une ardoise. Tout ce que je demande, ce sont de bonnes manières à table. Ce n’est pas beaucoup. Je porte déjà des bouchons dans les oreilles en permanence. Je ne sais pas quoi faire d’autre.

Mon petit frère ne fait déjà plus partie de la conversation. À l'instar du reste de la fratrie, il continue à enfourner ses spaghettis dégoulinants de sauce dans son trou à dents, le regard dans le néant. Mon père se racle la gorge et entrelace ses doigts-saucisses, comme à chaque fois qu’il veut paraître sérieux et crédible.  

— Tu es hypersensible ?

Parfois, je me demande s’il habite réellement chez nous et pas au royaume des Têtes de Linottes. J’acquiesce muettement pour ne pas lâcher une pique sarcastique. Il prend un air professoral qui colle mal sur sa face bouffie.

— Mais alors la solution est simple. C’est toi qui as un problème : si tu es hypersensible, tu dois aller voir un médecin et te faire soigner.

Le silence, en lame de guillotine, tombe et s’étend à l’intérieur de moi comme une galaxie. Dans cette absence de bruit et de sens absolue, ma rage éclate, un trou noir qui aspire tout. C’est trop insultant. J’inspire d’un coup sec et la lame s’enfonce davantage dans mes viscères. Cette fois, j’imagine l’égorgement d’un énorme porc sans censurer de détails. D’une voix ferme et posée, je réponds :

— L’hypersensibilité n’est pas une maladie. Il n’y a rien à soigner. C’est simplement une autre façon de percevoir les choses.

Je me rends compte que je n’ai toujours pas lâché mon couteau à tartiner, parsemé de globules de confiture aux coings. Je me force à le déposer, sans lâcher mon père des yeux. Il y aura toujours une prochaine fois. J’ai une boule au ventre, là où la lame invisible s’est plantée. C’est une tête de flèche qui se niche entre mes abdominaux, rejoignant ses multiples semblables, plus anciennes. Je veux pleurer, la frustration est trop grande. Ce n’est plus de la tristesse mais une violente alternance de sensations aiguës, un éventail de bouleversement, de rage et de désespoir. Ici, on se moque de ma détresse. Ce monde crie trop fort et quand je lui demande une faveur, il hurle à pleins poumons.

Certains prétendent que pour savourer la vie, il faut prendre conscience des petites choses de tous les jours, aussi triviales qu’elles soient. Le beurre fondant sur une tartine chaude et dorée. Le parfum casanier et nostalgique de la cannelle. Le réconfort d’une embrassade aimante. La surface parfaite d’une nouvelle crème hydratante. Les paillettes d’une étendue de neige vierge. La température du goudron après une pluie d’été. Un filet d’eau fraîche glissant entre nos doigts. Les draps propres. Une bonne surprise. L’arrivée – enfin ! – des plats commandés au restaurant. Douces, délicieuses, merveilleuses petites choses.

Le contraire est tout aussi valable, à mon avis. Certaines tragédies arrivent sans que personne ne puisse les éviter, comme la mort et le deuil, mais ce qui empoisonne vraiment l’existence, ce sont les agaçantes, révoltantes, insupportables petites choses qui s’accumulent. Les poils dans la douche, les repas infects, les vacanciers criards, les crachats dans la rue, les mégots entre les rails, la saleté des colocataires estudiantins, les rots déplacés, les mastications sans fin, la honte, le rejet. Je me souviens de la première – et dernière – fois que j’ai invité mon copain à la maison familiale. Mon père lui avait imposé un discours sans queue ni tête, sans se rendre compte de la majestueuse goutte de mucus coincée dans sa moustache. Quand j’ai raconté cet épisode à ma mère, les larmes aux yeux et morte d’embarras, elle a ri aux éclats.

J’attrape ma tartine avec plus d’élan que nécessaire et, en la pinçant un peu trop, j’appuie pour étaler – écraser – la confiture.  

Après chaque incident, la vie reprend son cours et rien ne change à part un détail : une pointe de plus logée dans mon estomac.

Chaque repas, chaque moment censé nous réunir nous écarte. Tout ce que nous sommes, ces liens pourris et tordus que nous avons créés, culminent en ce chef-d’œuvre qu'est le manger ensemble, le sacro-saint rituel prôné comme indispensable. Un moment d'échange et d'affection, mon œil ! Je ne vois pas la sincérité dans cette obligation et ces mauvaises habitudes déguisées en fausse harmonie ou en intimité décontractée. Pour moi, c’est un doux poison à la vue de tous que je dois m’injecter.

À Noël, la compagnie double et le fossé se creuse davantage. Ça nous arrive d’échanger nos places pour accommoder les convives, même si la meilleure chaise, ils ne l'ont pas méritée. Je finis en général au bout de la table parce que c’est plus près de la cuisine pour le service et parce que de toute façon, personne ne veut me parler et c’est réciproque. Au début, mon frère aîné converse avec les invités puis s’en lasse et va tenir compagnie aux chiens. Le frère du milieu se ventouse à une victime et ne la lâche plus de la soirée. Le benjamin invente une excuse bancale pour s’éclipser et jouer à l’ordinateur. Du coup, pour écouter les monologues des invités, il ne reste que mes parents et moi.

Le nouvel enfant, le nouveau chiot, le nouvel appartement, la nouvelle voiture. Entre les verres de vin et le thé froid, la roue des fromages tourne, mais les sujets de conversation évoluent à peine. Nos paroles sont insipides et moi, je regorge de questionnements, de cris d'injustice et de lassitude. Il arrive que l’on me pose des questions. Moins je leur importe, plus les questions sont intrusives.  

— Et toi tu fais quoi ? C'est bien payé?  

— Ah, c'est un staaage.

— Tu habites toujours ici, à ton âge ?

— Et ta vie amoureuse, alors ?

L’œillade accompagnant « vie amoureuse » me donne envie de rentrer sous terre. Je l’ai vue trop de fois ; elle ne fait qu’ajouter une couche de niaiserie sur une formulation déjà sotte.

— Inexistante, je réponds.

S’ensuit alors le fameux long silence où les cent yeux de la tablée me dévisagent, attendant une explication ou une justification pour mon abus d’anormalité. Je suis armée pour. Je m’entends réciter par cœur un de mes discours les plus demandés, intitulé : Au fond, je suis bien seule, merci, mais là, je me concentre sur mon bien-être. Avant, je disais « je me concentre sur mes études », mais je ne peux plus l’utiliser depuis ma remise de diplôme. Cette année, le public a l'air de me croire. Ça ne m’étonne pas. Ce texte, je l’adapte et le perfectionne depuis mes quatorze ans. J’en suis à mon treizième jet.  

Pour la première fois, personne n’insiste. J’ai tout de même droit à la conclusion habituelle :  

— Ne t’inquiète pas, tu trouveras quelqu’un.

J’étire les lèvres de façon à arrondir mes joues et écraser mes yeux. Je ne m’inquiète pas.   

Personne ne semble comprendre ce que je fabrique ou comment je fonctionne. Je suis une espèce d’artiste-touriste de la vie, trop décalée pour mériter la case « normale » mais pas assez originale pour le label « alternatif ». On ne se demande pas non plus quel genre d’artiste je suis. Artiste, c’est encore moins précis que chercheuse. Je pourrais vendre des pin’s et des autocollants sur Internet. Je pourrais créer une exposition entière sur les culs nuls. Je pourrais tatouer des dictons sur des épaules et des avant-bras. Je pourrais traduire des sons par la danse ou la danse par des sons. Je pourrais « faire des dessins qui bougent pour les enfants ». Je pourrais faire des dessins animés pour les adultes. Je pourrais peindre des toiles comme les maîtres d’antan. Je pourrais photographier des fragments d’éternité. Je pourrais composer, écrire des poèmes, raconter une épopée en plusieurs volumes, rapper, jouer des rôles, inventer un jeu vidéo et plus encore. Il y a le choix. Du coup, quand les gens se contentent du simple mot « artiste », je crois qu’ils n’en ont juste rien à foutre.

Ce Noël-ci, ma mère cherche à illustrer mon talent et ma carrière en racontant sans gêne et avec de grands gestes le moment où, à cinq ans, j'ai donné naissance à une fresque murale à  à l’aide d’excrément canin et de craies-couleur. On en devine encore l’ombre dans le salon, derrière la télévision. Pendant son récit, mes pensées filent à mille à l’heure. Devrais-je la sermonner, lui renverser son café sur la main, la mordre ? Franchement, je ne sais pas. J’ai souvent l’impression qu’on me manque de respect, mais j’hésite toujours à le souligner de peur qu’on me serve des « t’exagères » à la pelle. Alors, je serre les dents et je feins la nonchalance, certaine que si j’ouvre la bouche, cet incident se changera en scandale. Je le fais pour elle, pour ne pas la blesser, pour ne pas l’humilier alors qu’elle m’humilie, moi. Pour ne pas donner aux invités de quoi commérer. Pour sauver face.

Une flèche de plus dans le ventre. Le scandale, même pour s’auto-affirmer ou défendre ses valeurs, c’est mal. Je ne sais pas d’où je l’ai appris, mais le concept est gravé dans mon code même si je n’y crois plus. Peut-être que je suis trop habituée à voir mes parents rire jaune et encaisser des commentaires déplacés.

Ma mère se tourne en ma direction, plus par hasard que par intention, car il se trouve que je suis du même côté que la sauce curry. Les doigts tendus, elle en attrape le couvercle, m’aperçoit et se fige avec des yeux de tarsier.  

Elle a oublié que j’étais là.  

Ma colère redouble, mais comme je ne sais pas quoi en faire, je l’enfouis dans mon ventre pour plus tard, pour une situation qui n'aura rien à voir, où mon ire foudroiera de pauvres innocents puisque les coupables sont intouchables.

Ma mère ne s'excuse pas. Du moins, pas tout de suite. Elle le fait plus tard alors que je range les assiettes sales dans le lave-vaisselle et qu’elle s’apprête à servir le sorbet à la mangue fait maison. Je connais la chanson : elle oubliera le désagrément et le répétera dans six mois. J’essaie de ne pas y penser. J’arroserai mon ressentiment d’eau et de fertilisant en attendant minuit.  

Je retrouve mes frères à table, revenus de leurs cavernes à la première mention du dessert. Ma mère reste en cuisine, mon père se tourne les pouces à table, convaincu que les mets se concoctent seuls et voyagent sur de la poudre de fée.  

— Hé, tu viens m’aider ?

Ma mère n’a pas besoin de prononcer de prénom, je sais de par son intonation que c’est moi qu’elle appelle, alors que mes fesses n’ont pas eu huit secondes de contact avec ma chaise. Mes frères l’ignorent. Après tout, ce n’est pas comme elle allait les appeler, eux. Nous sommes en 2023. Mon ventre se contracte un petit peu plus que hier. Je rouspète et me résigne face à mon destin : distribuer les coupes de glace et ranger les assiettes sales dans le lave-vaisselle.

À la fin de ma corvée, je me rassois. Qui parle ? À qui, de quoi ? Je m’en fiche ; je me fonds dans le décor en hochant la tête pour ne pas me fatiguer à donner mon avis et m’énerver inutilement. Autour de moi, on ne parle de rien et pourtant, on ne se tait jamais. Le panettone est moins sec cette année ? Oui, d'accord, mais fallait-il vraiment le souligner ?  

En arrière-plan, Grand-mère décrit en détail son mal de dos, le manque de coopération de son généraliste, son sudoku raté, ce qu'a dit la voisine, le nouveau bonsaï qu’elle suppliciera. Un ami de la famille lâche une plaisanterie de mauvais goût dont l'ambiguïté répand le malaise. Un cousin fait l’erreur de juxtaposer deux termes en « -isme » dans la même phrase. La fureur éclate. J’étouffe. Tous élèvent la voix, argumentent, débattent, s'étouffent, puis demandent du sucre pour le café. Pas à mon père, pas à mes frères. À ma mère et moi.

Je serre mes mâchoires et mes abdominaux. Pourquoi, année après année, doit-on inviter ces gens-là ? La tradition peut bien faire une exception pour les gros cons, non ? Pourquoi inviter des gens tout court ? Je vois les anniversaires surprises arriver à des kilomètres, alors que j'avais spécifié que je voulais être tranquille et passer ma journée à lire et écrire. Mais ça, dans une société de bruit et d’extravertis, ça ne passe pas. Il faut être ensemble. Il faut voir le plus de monde possible. Quel malheur que, même si je vis sous ce toit, je ne puisse chasser personne d’une maison qui n’est pas la mienne !  

Ma mère propose à nouveau le pudding.  Il n’y a que mon père et moi qui en voulons. Lui par gloutonnerie, moi par ennui. En effet, il est plus sec cette année.

— Sers ton père, s’il te plaît.

Je me tends. Cela ne me plaît pas. Je donne une assiette à mon père afin qu’il coupe au moins sa part lui-même. Pris d’une soudaine maladresse, il saisit le couteau, le garde suspendu en l’air, hésitant, puis consulte son épouse du coin de son petit œil alerte.

— Euh, comment je fais ?

Ma mère bronche à peine.

— Ta fille te coupera ta part.

— Non, dis-je avec calme pour ne pas trop attirer l’attention. Je ne le ferai pas. Il faut le laisser faire pour qu’il apprenne à le faire lui-même, une fois pour toutes.

Les yeux de ma mère lancent des éclairs et au-dessus d’eux, deux traits épilés se froncent. De part et d’autre de ses narines s’approfondit un pli désappointé que je reconnais sans faute.

— Tu exagères, dit-elle.

Aïe.

Avec une élégance ourlée de dureté, elle retire le couteau à pain des mains potelées de son époux et fait ce que j’essaie d’éviter depuis le début : elle lui sert sa part. On se croirait à la fête d’anniversaire d’un bambin. Son geste met fin à une bataille de plus dans laquelle nous sommes tous perdants. J’ai envie de vomir mes tripes.

Si ma mère tombait morte dans la cave, mon père le remarquerait-il ? Sans doute qu’elle y passerait toute la journée, inerte, nez contre sol. À l’heure du souper, il attendrait qu’elle l’appelle pour manger. La faim le chatouillerait mais, flemmard, il attendrait jusqu’à ce que l’acide gastrique le griffe et le blesse pour s’arracher à son écran bleu et brillant. Il appellerait ma mère par son prénom une ou deux fois, puis la sifflerait comme un chien. Il marmonnerait quelque chose, ouvrirait le réfrigérateur, se servirait du fromage, du pain et des restes de pâtes dans une assiette, avant de s’éclipser pour finir son match de football dans son bureau. Et ce serait tout. Ah non, peut-être qu’il se prendrait les pieds dans sa robe en allant se chercher une bière. Pas de foot sans bière. C’est donc ça, le bonheur en couple, le mariage qui tient, ce à quoi je suis censée aspirer ?

Je passe chaque visage gaillard, chaque personne qui m’entoure en revue. Si je pars, pourrai-je un jour oublier que ces êtres ont existé ? Je veux y croire parce que je leur en veux. Pour toutes les peurs irrationnelles qu'ils m'ont injectées, pour les lavages de cerveau, pour l’éducation genrée, pour les complexes, pour le gaslighting quotidien, pour nos Noëls imités.

Je pense à la vengeance. J’imagine un scénario où je crie : « Mes parents ne se lavent pas les mains après avoir passé aux toilettes ! » Je ne le fais pas ; l’idée de créer un scandale ou de blesser quelqu’un me terrorise. Cela ferait de moi une mauvaise personne, n’est-ce pas ?  

Je ne sais pas tracer mes limites dans le sol et les défendre. Je sais seulement m’asseoir et plaquer un sourire sur ma grimace. J’ai appris que je ne dois pas me fâcher, que la colère est mauvaise, qu’elle ne doit surtout pas me fuir. Alors, mon ventre devient sa serre ; elle y pousse indéfiniment, s’enroulant autour de chaque nouvelle lame qui vient s’y terrer.  

J’ai grandi dans une maison où l’on se rassurait en se disant qu’au moins, on était moins chaotiques que les voisins, que leurs montagnes de problèmes, on ne les avait pas. Mensonges ! Si eux exposaient leurs défauts et se disputaient dehors et avec leurs fenêtres ouvertes, nous, on glissait tout sous le tapis en nous flattant l’épaule. Devinez chez qui les ennuis ont décuplé.

Tandis que Noël se déploie autour de moi, je continue à broyer du noir. Je ne veux pas être là. J'ai la nausée, une migraine, les jambes nerveuses, les paupières lourdes. Je serais tellement mieux ailleurs, en train de servir la soupe de minuit à des inconnus dans le froid, à ramasser des cartons dans un hangar. Je serais tellement mieux qu’ici. J'aimerais me coucher dans l’obscurité de ma chambre, me boucher les oreilles, fermer la porte et dormir. Oui, acquiescent mon corps et mon esprit. Enfin, tu nous écoutes. Pourquoi nous le refuses-tu ? Pourquoi te le refuses-tu ? Ils ont raison. Pourquoi je n’agis pas, là, maintenant ? Ce n'est pas comme si je pouvais rater une conversation stimulante. Je pourrais me lever en silence, tourner le dos à la tablée et basta ! Mais non, je reste là, à me diluer d’ennui sur une chaise branlante. Pourquoi je ne le fais pas ? Qu'est-ce qui me retient?

Je suis une lâche.

La vie n'est pas une salle d'attente. Quelle soit rapide ou lente, elle bouge. Comme un train. Vous êtes dans le wagon parce que tout le monde autour de vous se rend quelque part et sait à quel moment descendre. Certains vous évitent, d'autres s'assoient à côté de vous. Les gens changent de wagon. Vous pourriez quitter ce wagon, pour explorer, mais vous restez figé. Ma famille et les gens qui sont dans mon wagon me donnent envie de sauter par la fenêtre et d’embrasser les rails.

Et pourtant.

Je veux leur approbation. Même s’ils m'ennuient et m’agacent, je cherche leur bénédiction. Et pour cela, je dois rester polie, jolie et réservée, même si j’étouffe, même si j’implose. Sauf que je ne suis pas gentille. Je suis à l’écoute des autres et je remplis leurs besoins pas parce qu’ils m’importent, pas parce que je les aime. Je le fait par habitude, pour comment je pense que je suis perçue. Je cultive à leur égard un mépris qui germe dans l’ombre. J’ai été forgée comme ça, au service et à disposition de tous, échangeant ma dignité pour des félicitations et des remerciements vides. Piétinez-moi et crachez-moi au visage, venez tester mon inhibition de fer, on m’a conditionnée à être une bonne fifille. Abusez de moi, je ne broncherai pas, je baisserai les yeux et, plus tard, à l’abri des regards, je m’asphyxierai sur mes sanglots silencieux. Chaque élan aventurier de ma part m’a été déconseillé depuis l’enfance. Les actes sont devenus songes ; si bien que maintenant, je ne vis vraiment que dans ma tête.

Je ne sais même pas qui je suis. J’ai mille visages, un pour chaque personne que je connais. Je suis un produit qui évolue et qui s’adapte pour les autres. Ça ne peut plus continuer. Je veux me plaindre, je veux gigoter et geindre. Me rebeller, mais pas trop, pour ne pas trop risquer de représailles, pour ne pas payer le prix de déplaire. Je veux reprendre les rênes que je leur ai cédées.

Alors, sans réfléchir, je me lève.

Je vais dans ma chambre.  

Je tire les rideaux. Je me couche.

Je ne m'endors pas, du moins pas de suite. Mon cœur bat à tout rompre.

Je l'ai fait.

Je l'ai fait et je n'ai donné aucune explication.

Doux frisson d’euphorie ! Les ailes me poussent dans le dos, je fantasme. Un jour, je quitterai la maison en pleine fête de Noël ou la veille, sans rien dire à personne ; j’emporterai une valise préparée à l’avance et je voyagerai en bus, puis en train à la plus scandaleuses des heures. Je prendrai l’avion et je tremblerai de joie, de vie, de trépidation et de manque de sommeil. Ce sera un soir de pure ivresse et d’authenticité. Je serai moi, spontanée pour la première fois. Je ressurgirai des profondeurs sombres où je me suis enterrée vivante et je serai elle à nouveau, celle qui aimait dessiner sans se juger, apprendre, grimper aux arbres, rencontrer les autres, rire aux éclats, plaisanter sans penser et filer des histoires rocambolesques.  

J’ai hâte de la retrouver.  

J’ai hâte de me retrouver.

Après ça, sans doute que je fêterai Noël seule. Et là, alors que tous me croiront punie, esseulée et misérable, je siroterai un thé au lait, parée d’un blazer de tweed et de chaussettes fluorescentes, et flatterai un Cavalier King Charles en attendant que la minuterie du four annonce la naissance d'un festin. Je n'ai jamais été plus heureuse qu'en ma propre compagnie, cet état d’harmonie infinie où toute la vie rangée en moi pourrait se manifester en roman, en poésie, en tableau. La solitude, je ne l’ai connue que par les autres.

Oserai-je un jour faire ce pas ? Quitter la table, empoigner ma valise et ouvrir la porte sur la nuit ? Le risque de bonheur serait trop grand, trop bouleversant. De quoi pourrais-je me plaindre, après ? Je devrais assumer chacun de mes choix, chacune de mes erreurs, alors que me rouler dans mon statut de victime, mon berceau d’épines, et rabattre la faute sur les autres, c’est tellement plus simple, c’est familier. Sans doute que mon cœur éclaterait de joie et d’effroi et ça, c’est hors de ma zone de confort. À croire que j’attends que l’on m’accorde le droit de vivre pour moi, d’agir selon mes pensées et mes envies. Je tournerai la page et je ne rentrerai jamais, jamais jamais plus à la maison. Un geste et tout changerait. Ce serait grandiose, terrifiant ! À éviter, absolument !

Après une sieste d’une heure et demi, je retourne à table pour grignoter un biscuit et goûter le punch aux fruits. Mon frère cadet, un poing contre sa joue et une expression disant « On ouvre quand les cadeaux ? » me dévisage.

— T’étais où ?

— Euh, aux toilettes.

— T’as fait super long. T’avais une indigestion ou quoi ?

Je ne l’écoute déjà plus. Je regarde autour de moi.  

Une tablée bruyante et réunie ; un tableau dont je ne fais partie.

Nous sommes une famille heureuse, mais plus pour longtemps et je m’en réjouis.

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