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Partie 2

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– Will ? William J. Clayton, quand finiras-tu par m’écouter lorsque je t’adresse la parole ?

La douceur de son timbre m’indiquait qu’il ne s’agissait pas d’un reproche. Simplement d’une triste constatation alors qu’elle me rappelait sa présence. Pourtant, ses conversations n’avaient de cesse de m’enchanter et je la trouvais toujours si jolie avec ses boucles dorées, ses traits fins, ses iris ambrés. Je m’étais encore perdu dans mes pensées, accaparé par mon investigation en cours.

– Je… Désolé, Lyli, c’est compliqué, en ce moment, tu vois…

– Le boulot. Je sais. Je vais te proposer mon aide, comme toujours. Tu vas accepter, comme toujours. Et quand cette enquête sera bouclée, une autre prendra sa place, et ainsi de suite…

Je lui lançai un regard navré, qu’aurais-je pu répondre à ça ? Ce n’était que la stricte vérité, mais cette fois, les enjeux méritaient toute mon attention : c’était le fruit d’un combat acharné que je m’apprêtais à recueillir.

– Un jour, je t’annoncerai une nouvelle importante. Et lorsque tu te rendras compte de l’évidence, il sera trop tard… conclut-elle dans un murmure avant de quitter la table.

Il est déjà trop tard.

Je me réveillai en sursaut, sans avoir le souvenir de m’être couché. Le sang battait trop fort à mes tempes trempées de sueur. Un rêve ? Tout ceci n’était qu’un rêve ? Je m’assis au bord du lit avec précaution, prenant conscience de mon état de faiblesse. J’aperçus alors les sushis et le verre d’eau posés sur ma table de nuit. Ma gorge se serra quand souvenir et instant présent se démêlèrent enfin. Lylia se trouvait là, dans la pièce attenante. Cependant, elle ne se rappelait pas de moi. Machinalement, j’enfournai une à une les petites bouchées. Parfait pour mon estomac atrophié qui criait famine.

– Alors là… j’ai vraiment fait fort.

Mon murmure traduisait mon désarroi. C’était la première fois que j’en arrivais à ce point. On aurait pu croire que j’avais été l’une des victimes de ces attentats, dont la mémoire procédurale avait été altérée, incapable de subvenir à mes besoins élémentaires. Cette pensée m’envoya un électrochoc. Combien de temps avais-je dormi ? Combien de nouvelles victimes de cette débandade durant cette sieste inopinée ? Je me levai d’un bond et rejoignis le salon. Lylia s’était installée sur le sofa. La lumière bleue de son ordinateur portable se reflétait sur ses verres et ses montures en inox. Elle dirigea son regard vers moi par dessus l’écran et son sourire me happa. Comment avais-je pu tout gâcher ?

– Oh, vous voici donc remis sur pied ! Comment vous sentez-vous ?

Tout en me posant cette question, elle reporta son attention sur son appareil et poursuivit sa tâche, comme si la réponse ne l’intéressait pas vraiment. Mon estomac s’entortilla. Mon repas, aussi léger fût-il, risquait de ne pas passer. Alors c’était ça ? Était-ce ce sentiment d’abandon, d’injustice, qu’elle ressentait à chaque fois que j’agissais ainsi à son égard ? Je déglutis.

– Je vais finir par penser que vous avez perdu l’usage de la parole, vous savez…

– Oh… Je vais bien, hum…

Je me raclai la gorge, sonné par le son éraillé de ma propre voix que je reconnus à peine. Quand l’avais-je utilisée pour la dernière fois ? Il y avait près de dix jours, après cette date fatidique du 20 avril 2035. J’avais envoyé tous mes rapports par écrit, depuis. Différents canaux, différents cryptages, messages qui s’effaçaient automatiquement après lecture ou s’ils étaient découverts par le mauvais destinataire. Bien plus sûr et efficace. Le soupir de mon interlocutrice me ramena à l’instant présent. Elle retira ses lunettes et se pinça l’arrête du nez.

– Écoutez, j’ai moi-même été victime de ces attentats, comme vous avez pu le constater. Mes mémoires épisodique et perceptive ont été affectées. Alors si on se connaissait… hésita-t-elle, je suis désolée, mais je l’ai oublié.

– Oui, je vois.

Je me sentais encore une fois stupide avec cette affirmation. Je passais en revue les différentes étapes du processus MD. Memories Disruption… Nous avions constaté que chaque individu réagissait différemment après avoir été soumis aux ondes MD. Une fois activées par ces fréquences spécifiques, les nanites MD présentes depuis un temps indéterminé dans l’eau et la nourriture des concitoyens s’activaient pour perturber les neurotransmissions mémorielles. Chez certains, un seul type de mémoire était perturbé, chez d’autres, ils se dégradaient tous. Selon le type de mémoire atteint, les effets pouvaient s’avérer plus ou moins délétères. Au final, Lylia pouvait s’estimer plutôt chanceuse d’avoir gardé ses capacités cognitives intactes. Je parvins enfin à prendre un peu de recul en évitant de croiser l’ambre de son regard. La tasse renversée avait disparu, tout avait été nettoyé. Avait-elle lu mes notes ? Je me devais d'obtenir des explications quant à sa présence :

– Si tu… Si vous êtes là, c’est qu’il y a du nouveau.

– Oui et non. La raison que j'ai déjà avancée est réelle, Daniel s'inquiétait pour vous. Par ailleurs, il semblerait que l’un de nos chercheurs ait trouvé la fréquence qui permettrait de désactiver les nanites MD.

J'en restai bouche bée, puis me ressaisis, survolté.

– Mais c'est une excellente nouvelle ! Pourquoi n’en ai-je pas été informé plus tôt ? Il faut absolument que je le rencontre !

– Malheureusement, il est à présent dans les locaux des labos Genesis. Nous ne savons pas encore s’il a agi de son plein gré ou si c’est un enlèvement.

Je laissai échapper un juron. C'était peut-être notre seule chance d'inverser le processus, ces transhumanistes fanatiques avaient dépassé les bornes !

– L’exfiltration est en cours. De notre côté, nous devons nous rendre au point stratégique pour préparer notre contre-offensive.

Mes pensées s'enchaînèrent à la vitesse de l'éclair. Les chutes Johannesburg, là où notre labo le plus élaboré était dissimulé. Une cascade sous la cascade. Un endroit idéal pour accumuler une quantité phénoménale d'énergie tout en ayant le nécessaire pour refroidir le tout. Une fois que nous y serions, nous pourrions utiliser le système de communication à grande échelle et…

– Du calme, interrompit-elle mes tergiversations silencieuses, tout est calculé. Votre seul rôle est de mettre en œuvre le processus pour qu’on puisse diffuser la bonne fréquence par la suite.

– Et quel est ton rôle dans cette histoire ? Un message aurait suffi pour que je me mette en route.

– Ma présence vous déplaît-elle ?

J’écarquillai les yeux, déconcerté par ce sourire que j’aimais tant, et ne pus que bafouiller une inaudible réponse qui provoqua un éclat de rire.

– Détendez-vous, je plaisantais. Je sais bien que vous préférez travailler seul. Daniel m’avait prévenue… Un ermite asocial.

– Tout de même, il y est allé un peu fort !

Lylia rit de plus belle devant mon indignation et je sentis mes lèvres gercées s’étirer.

Tiens, j’avais presque oublié à quel point c’était plaisant, un peu de bonne humeur.

Toujours était-il qu’elle avait esquivé ma question. Avait-on décidé de me surveiller ? J’avisai du coin de l'œil mes notes écrites, constatai qu’elles avaient été déplacées, même si c’était infime. Lylia n’avait-elle été envoyée que pour épier chacune de mes avancées, chacun de mes faits et gestes ? Avait-on voulu endormir ma méfiance en la chargeant de cette mission ? Peut-être que ma paranoïa prenait simplement le dessus.

– Je vous laisse un peu de temps pour rassembler quelques affaires, conclut-elle. Nous partons dès que possible.

Je hochai la tête en silence. Sans attendre, je récupérai ma mallette avec mon ordinateur, mes appareils d’analyse, tout ce qui pourrait me compromettre si je le laissais traîner là. Le regard complice de Lily alors que je m’empressai de la rejoindre sur le pas de la porte me fit chavirer. Sa présence étincelante m'avait toujours ébloui, lorsque je n’étais pas accaparé par mon travail. Quand avais-je perdu de vue l’essentiel ? Peut-être qu’il était encore temps de réparer les dégâts…

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