C’était la troisième tenue qu’elle essayait et rejetait. Charlotte lança un regard noir à son armoire. Qui aurait cru qu’il était si difficile d’associer une blouse et une jupe ? Elle n’avait qu’à y aller en cache-corset et en jupon. Là, elle était sûre d’obtenir l’attention de tout le monde… Mais elle ne voulait pas obtenir l’attention de tout le monde, elle voulait aller s’excuser d’avoir posé un lapin à un homme innocent.
Elle soupira en secouant la tête. La première blouse n’était pas si mal, après tout. Elle la boutonna et jeta un coup d’œil à son reflet. Son chignon tenait bon. Ça avait sans doute un lien avec le nombre d’épingles qu’elle y avait plantées. Elle vérifia qu’elle n’avait pas oublié de mèches sur la nuque. Son regard tomba sur son réveil et elle se reprit. Si elle ne se dépêchait pas, elle allait finir par être en retard… Elle enfila sa jupe, vérifia une dernière fois dans le miroir que la blouse ne dépassait pas, fit un tour sur elle-même pour juger du drapé et se décida à sortir.
Werner avait déjà préparé la table du petit-déjeuner et mis le café à infuser, mais il n’était pas dans la pièce. Il n’avait sorti qu’une tasse ; elle décida qu’elle était pour elle et se servit. Il sortit de la salle de bain et ne s’en offusqua pas, c’est donc qu’elle avait eu raison. Il avait toujours l’air de n’avoir pas dormi depuis des lustres… peut-être était-ce la vérité, après tout. Le niveau de pétrole dans sa lampe avait beaucoup baissé ces derniers jours. Il faudrait qu’elle en remette.
Le café lui remit les idées en place. Elle n’allait pas se faire toute une montagne pour si peu, après tout. Elle tartina du pâté sur son pain. S’il lui en voulait pour mercredi, elle serait fixée sur son compte, au moins… et de retour à la case départ, dans le désert.
– Quelque chose ne va pas ? demanda Werner.
– Non, non… C’est la reprise.
Il hocha la tête, compréhensif. Elle se rappela soudainement qu’elle avait un devoir envers lui.
– Nous passerons au tabac en partant, on pourra prendre l’omnibus pour le journal.
Il eut un bref sourire.
– Merci.
Elle choisit un chapeau dont elle avait récemment changé la plume. Werner, qui enfilait ses chaussures, faillit se la prendre dans l’œil quand il se redressa et tint ensuite une distance prudente malgré ses excuses. L’incident fut heureusement vite oublié. Ils avaient encore le temps de passer chez le buraliste. Elle lui confia un billet de cinq marks pour ses achats et ne l’accompagna pas dans le magasin. Cela n’aurait pas été convenable. Il ressortit bientôt en lui rendant sa monnaie.
Il s’alluma une cigarette à l’arrêt de bus, mais recracha aussitôt la fumée en toussant.
– Putain, elles arrachent ! Vous mettez quoi là-dedans ?
– Du tabac, non ?
Elle vérifia le paquet. Il n’avait rien de particulier. Elle en avait déjà vu traîner de cette marque dans la rédaction. Il reprit une bouffée, méfiant. Une dame aux cheveux gris leur jeta un regard indigné, lèvres pincées, s’attardant sur le chapeau de Charlotte. Elle redressa le menton. L’omnibus arriva, les tirant de cette réprobation silencieuse.
Elle sauta en premier sur la plateforme et paya le contrôleur, puis tira Werner à l’intérieur. Plus de places assises. Tant pis. Le voyage n’était pas long. Ils descendirent avec le gros de la foule en centre-ville. Encore une fois, Charlotte pointa sur le fil, alors que la salle de rédaction n’était occupée que par Munch. Ça lui laissait le temps de préparer son accroche. Elle vérifia que ses cheveux n’avaient pas été dérangés par le trajet. Ils tenaient bon. Elle parcourut les piles de papiers sur son bureau, jeta celles dont elle s’était déjà occupée. La rédaction se remplissait. Elle déverrouilla sa brave machine à écrire et se mit au travail.
À sa pause habituelle, Kresner n’était toujours pas là. Elle hésita à demander à Jenson s’il avait des nouvelles, mais renonça. Elle n’était pas désespérée à ce point. Elle passa le temps en retapant les résultats des courses hippiques du dimanche, puis le nouveau chapitre du feuilleton. Elle avait pratiquement terminé quand on toqua à la porte.
– Entrez !
C’était lui ! Son cœur s’emballa. Elle se leva, lissa sa jupe. Il lui tendit une liasse couverte de sa belle écriture.
– Bonjour. Je venais vous amener ceci pour la deuxième page de l’édition de demain.
Elle prit les documents. Il n’avait pas l’air de vouloir partir.
– Votre dimanche s’est bien passé ? lui demanda-t-il.
– Je suis sortie me promener. Et vous ?
– J’ai été coincé dans un train la majeure partie de la journée avec un bon livre. Ce n’était pas si mal.
Elle hésita. Lui aussi.
– Je suis désolée… commença-t-elle, puis s’interrompit, son discours oublié.
– Pour ma grand-tante ? Ce n’est pas la peine. C’était une vieille mégère. Elle faisait tourner toute la famille en bourrique.
Elle rougit.
– En fait, je voulais parler de la semaine dernière.
– Oh. (Un silence.) Vous savez, ce n’est vraiment pas grave… dit-il, conciliant.
– Si ! S’exclama-t-elle. (Elle s’empourpra de plus belle. Qu’est-ce qui lui prenait ?) Pardon. Je voulais m’excuser de vous avoir laissé tomber. J’ai été réquisitionnée par le patron au dernier moment. Son secrétaire était absent, j’ai dû le remplacer d’urgence, je n’ai rien pu vous dire…
– Je sais. On me l’avait dit.
Elle en resta interdite. Il lui sourit gentiment.
– Vous voyez ? Pas la peine de vous inquiéter.
– Mais alors, pourquoi n’êtes-vous pas venu me voir après le repas ?
– J’ai à peine eu le temps de reprendre mes affaires avant de sauter dans le train, mais j’avais laissé un mot au photographe. Il ne vous l’a pas donné ?
– Non !
Elle contint un sanglot. Il avait l’air inquiet, à présent. Voilà qu’elle se ridiculisait…
– Oh, là là. J’en suis désolé… Si je le vois, je lui en parlerai.
– Il a démissionné jeudi, répliqua-t-elle. Il s’est disputé avec Jenson. Ou Müller.
– Évidemment. (Il leva les yeux au ciel.) C’est vraiment fâcheux…
– On peut dire ça.
Il y eut un silence. Il rectifia l’alignement de son dictionnaire avec le bord de la table, sans la regarder.
– On peut le reporter à aujourd’hui, si vous voulez, proposa-t-elle.
– Oui. Bonne idée. Faisons comme ceci. Venez me chercher à midi.
Il ne la regardait toujours pas. Le découragement la prit. Elle se força à répondre d’un ton égal.
– D’accord. C’est entendu.
Il lui adressa un bref sourire et battit en retraite. Elle se laissa retomber dans son fauteuil. Un condamné aurait eu plus d’enthousiasme. Elle cligna des paupières, refoulant ses larmes. Elle voulait être fixée, hein ? Elle n’était pas sûre de croire à ces histoires de mot mal transmis. C’était une excuse de romans. Mais alors, pourquoi ne pas lui dire directement ? Et que penser de ce nouveau rendez-vous ?
Rien. Il n’y avait rien à penser. Elle irait, et avec un peu de chance, ces difficultés initiales seraient oubliées. Sinon… Elle ne voulait pas imaginer le sinon. Elle s’essuya les yeux, vérifia son reflet dans la vitre, et se remit à sa dactylographie.
À midi pile, elle tira le papier du rouleau de la machine, fixa son chapeau et sortit. Il l’attendait. Ils échangèrent des banalités. Elle prit le bras qu’il lui offrait une fois hors du bâtiment, essayant de modérer ses espoirs. Il l’emmena au troquet où elle avait déjeuné avec Müller et Sachs. On leur offrit une petite table près de la fenêtre. Il lui tira sa chaise. Elle lui sourit en s’asseyant.
– Très joli chapeau, la complimenta-t-il. Je ne le connaissais pas.
– Merci. Je ne le mets pas souvent.
– Je suis honoré, alors.
Il contempla un instant les alentours.
– Content d’être de retour à la civilisation. À chaque fois que je vais voir ma famille, je me rends compte du décalage grandissant entre la ville et le reste…
– Vous préférez la ville ?
– Évidemment. Il y a tellement plus de… de tout, en fait. Vous ne vous en rendez peut-être pas compte, parce que vous êtes née ici… n’est-ce pas ?
– Effectivement.
– Eh bien, laissez-moi vous dire que vous avez de la chance. (Il eut un sourire attendri.) Je veux dire, on a toujours plus d’attachement pour là où nous sommes nés, mais avant que la modernité n’atteigne mon coin de Prusse…
– Je vois. Ça doit aussi avoir son charme…
– Il faut aimer les chevaux et les vaches.
Elle se prit à rire. On leur emmena leur plat. Le silence ne dura pas.
– Le photographe a été remplacé ? Il paraît que c’est vous qui l’avez introduit ?
– Euh, oui. C’est un cousin à moi… de la campagne, justement.
– Vraiment ? Il est bien tombé. Vous le connaissez bien ?
– Pas tant que ça. C’est surtout ma mère qui tient la correspondance. Nous ne nous étions jamais vus.
– Et vous lui avez proposé le poste ? Curieux.
– Pas tant que ça, se défendit-elle. J’ai des cousins dans toute l’Allemagne, jusqu’en Autriche. Mes parents viennent de familles très nombreuses, et ils sont restés en contact les uns avec les autres. C’est important d’aider la famille.
– Ça doit en faire, du monde.
– Oui. Et vous ? Vous avez de nombreux cousins ?
– Pas tant que ça, mais j’ai tout un tas de petits neveux. J’ai deux sœurs et un frère et ils ont tous trois ou quatre enfants. Vous imaginez à Noël ? On ne peut même pas loger tout le monde… Mon père veut transformer la grange en une deuxième maison, mais où mettrait-on le cheval ? Ces derniers jours, c’était tendu.
– J’espère que ça ne s’est pas trop mal passé.
– Le mieux du monde au vu des circonstances. La tante n’a laissé que des vieux draps… et un petit chien stupide qui n’aime qu’elle, on ne sait pas trop quoi en faire, à vrai dire. Pour le reste, elle vivait avec nous depuis toujours et ne s’était jamais mariée.
– Je vois le genre.
On débarrassa les assiettes. Charlotte se laissa tenter par le dessert. Il accepta de lui raconter son séjour plus en détail, avec des anecdotes sur ses neveux et nièces qui la firent rire. Il paya l’addition et ils revinrent au journal.
Ce n’était pas si horrible, tout compte fait ; elle avait même passé un excellent moment. Il avait eu l’air content de discuter, et le déjeuner était délicieux. En cela, il n’avait pas différencié de tous ses déjeuners avec ses collègues. Et il y avait eu ses questions sur Werner ; pourquoi l’intéressait-il soudainement ? Enfin, il n’avait pas insisté quand elle avait changé de sujet. L’un dans l’autre, ce n’était pas si mal. Il n’avait pas l’air de lui en vouloir, et c’était le principal.
Ce fut le cœur plus léger qu’elle se remit au travail.