La cohabitation posait des problèmes auxquels Charlotte n’avait pas pensé. Par exemple, où pourrait-il bien ranger leurs nouveaux achats ? Elle aurait pu lui dégager une place dans son armoire, mais elle n’allait quand même pas lui laisser voir ses chemises… Il lui faudrait un coffre, ou une malle, en attendant qu’il se trouve un endroit à lui.
– Je vous rembourserai quand j’aurais été payé, lui assura Halland.
– Ne vous en faites pas pour ça. Je peux vous avancer.
Il avait déballé ses nouvelles affaires et les repliait proprement. Elle se décida à pousser ses livres pour dégager un des rayonnages de la bibliothèque. Une fois le problème du rangement réglé, il restait celui du dîner. Ils avaient fini la soupe la veille. (Il avait fallu persuader Halland de manger, puis il s’était resservi.) Il ne lui restait que des boîtes.
– Que dites-vous de sardines à l’huile pour le dîner ?
– Ce sera très bien. Vous avez besoin d’aide ?
– Pour ouvrir une boîte de conserve ?
Il rougit. Elle se mordit les lèvres et se reprit.
– Non, ça ira, merci.
Un reste de macaroni tenait compagnie aux sardines dans le placard. Il faudrait faire avec. Au moins, ce serait vite cuit.
Ils dînèrent en silence, puis Halland disparut dans la salle de bain tandis qu’elle s’attaquait à la vaisselle, qui fut rapide.
Sur le canapé, elle remarqua un vêtement gris roulé en boule. Elle se rappela leur première rencontre, la veste qu’il gardait contre lui et dont il avait voulu se débarrasser, à la dernière minute. Elle fit mine d’aller la suspendre.
La manche gauche portait un liseré, du même vert que son pantalon, au nom des troupes aux frontières de la RDA. La droite était maculée d’une tache sombre au poignet. Elle n’eut pas le cœur de vérifier sa nature. Elle ne reconnaissait pas les insignes sur les épaulettes. Les poches étaient alourdies par tout un fatras. Elle trouva un petit livret bleu sur lequel le nom de la République s’étalait sous un symbole composé d’un compas et d’un marteau, entourés de gerbes de blé. Elle le feuilleta. En deuxième page, elle trouva une photo de Halland, tel qu’elle le connaissait.
Il lui avait donné son vrai nom. Il était né en 1940. Le document avait été établi en 1968, valable jusqu’en 1978. Au vu de la photo, il était sans doute plus proche de la première date que de la seconde.
C’était absurde. Elle aurait presque soixante ans en 1940 et ne verrait probablement jamais 1968. Même le bébé de la voisine serait un vieil homme en 1978.
Elle parcourut le reste. Il n’avait pas d’enfants et habitait Berlin, dans une rue qu’elle ne connaissait pas d’un quartier excentré. Un papier était coincé entre deux pages. Une série de chiffres. Un numéro de téléphone du futur ? Elle le laissa là.
Il y eut du mouvement dans la salle de bain. Elle rangea précipitamment le livret dans la veste qu’elle suspendit au portemanteau, puis recula et chercha quelque chose à faire.
Elle était décidée à s’attaquer à sa pile de bas à repriser quand il sortit de la salle de bain, les cheveux humides et en bataille. Il s’était changé. Il remarqua la disparition de sa veste et son regard rencontra celui de Charlotte.
– Vous l’avez touchée.
– Il faudrait la laver.
– Elle ne passe pas à la machine, et c’est trop tard, de toute façon.
À la machine ? Un silence. Ils se dévisagèrent.
– Qu’est-ce que vous avez compris, exactement ? Lui demanda-t-il prudemment.
– Sur vous ? Beaucoup et assez peu. Disons que ça ne fait pas toujours sens.
Il soupira et se laissa tomber sur le canapé.
– Je vous écoute.
– Je crois que c’est plutôt à vous de m’expliquer, corrigea-t-elle. Après tout, je vous accueille chez moi, et vous ne m’avez jamais dit précisément d’où vous venez.
Ils se regardèrent en chien de faïence. Il céda en premier.
– D’ici, soixante-trois ans dans le futur. Vous avez trouvé mes papiers, j’imagine.
– Oui, et je n’y comprends rien.
– Moi non plus. Ça n’est pas possible.
Il n’avait pas l’air si sûr de lui. Après tout, ils étaient en train d’en discuter. Elle le relança :
– Pourquoi des troupes aux frontières à Berlin ?
– La ville est coupée en deux depuis 1949. Comme le reste du pays. La partie ouest est une enclave. Accès interdit sans autorisation. J’étais stationné à la rue Heinrich Heine… Elle a changé de nom, je crois. La frontière passe juste à côté. Il y a une station de métro fermée au public. Le réseau date d’avant-guerre, deux lignes traversent depuis l’ouest, mais les trains ne s’arrêtent pas. On les regarde passer depuis le quai. Ce n’est pas le boulot le plus intéressant du monde, surtout de nuit, quand il n’y a pas de service. Il y a trois semaines, on a arrêté un individu qui a essayé de forcer le passage. Je ne comprends pas pourquoi ils n’ont pas fait appel à la CC…
– La CC ?
– Merde. (Il pâlit.) Je ne devrais pas vous raconter ça.
– Oh, dites. Vous êtes coincé avec moi, et si je commence à dire que j’ai croisé un homme venu du futur, personne ne me croira. Vous pourriez me raconter n’importe quoi.
Il parut prendre une décision. Elle se rapprocha.
– Et puis zut. Vous avez raison. (Il hésita.) Vous êtes la quatrième personne à qui je suis obligé de me révéler. C’est très désagréable. Voyez-vous… Je travaille pour le Ministère de la Sécurité d’État. (Le manque de réaction de Charlotte lui arracha un demi-sourire.) Évidemment, pour vous, ça ne veut rien dire. C’est curieux, vous savez.
– Vous noyez le poisson, fit-elle remarquer platement.
– Une vieille habitude… (Un regard noir le convainquit de passer aux aveux). Plus précisément, je suis à la section I, surveillance de l’armée, mais j’ai fait toutes mes armes aux troupes frontalières.
– Vous gardiez les gens qui gardaient les quais vides ?
– En gros, concéda-t-il. Je suis leur lieutenant. J’étais.
– Et la CC ?
– Coordination Centrale. Ils sont chargés des enquêtes sensibles. Entre autres.
Ça lui suffisait.
– Et qu’est-ce qui s’est passé pour que vous vous retrouviez ici ?
Il ramena ses jambes contre lui, posant ses pieds nus sur le canapé. Elle s’assit à côté, sans le toucher.
– Il était un peu après minuit, le dernier train était passé. Pour vous représenter la chose… Le quai désert, éclairé seulement par les lampes de secours. On avait la radio pour nous tenir compagnie en sourdine. Ça n’existe pas non plus, hein ? (Elle secoua la tête. Il soupira.) Bref, j’avais dix gars avec moi, dont deux qui faisaient leur service. Pour tout vous dire, je les plaignais… Putain. (Il ferma les yeux). Les lumières ont commencé à vaciller. Normalement il y a un générateur de secours, mais il ne s’est pas enclenché. Je me demande… (Un silence. Il rouvrit les yeux, mais sans regarder Charlotte.) Ça ne fait rien. J’ai envoyé des gars vérifier, mais les lumières se sont éteintes complètement, puis rallumées… Il y avait des bruits bizarres… Les gars ont flippé. J’aurais dû réclamer du renfort à ce moment-là, quitte à me griller. J’aurais vraiment dû. (Encore un silence.) La lumière s’est éteinte encore une fois, pas longtemps. Mais les recrues en ont profité. Elles ont sauté sur la voie. Il y a interdiction d’ouvrir le feu en souterrain. D’ailleurs ils étaient armés aussi, on se serait entre-tués. (Un silence plus long.) C’est là que c’est devenu franchement bizarre. J’ai sauté derrière eux, et Fuchs aussi. Georg Fuchs. Les autres étaient juste derrière nous, j’ai crié à Fuchs de laisser son arme pour ne pas être encombré. Quand je pense que… (Sa voix se brisa.) Merde. (Il essuya ses larmes.) On a pris le couloir, mais il a bifurqué brusquement. Ce n’était pas normal, pas normal du tout. Le métro fait une ligne droite jusqu’à Moritzplatz. Le pire, c’est qu’on n’entendait plus personne. Il n’y avait pas de lumière dans ce putain de couloir. Pas d’alarmes non plus. On a perdu du temps, car ils ont jeté leur mitraillette dans nos pattes. Et puis… On a débouché ici. Ils ont sauté sur le quai et ont disparu. J’avais mon pistolet de service, mais je les ai manqués… De toutes façons, c’était trop tard. On n’était plus à la maison. On a essayé de revenir sur nos pas, j’ai allumé mon briquet pour avoir de la lumière. Il n’y avait plus de couloir, le métro sortait pour traverser la Spree. Il n’y a pas de pont près de la rue Heine. On est retournés à la station, mais les autres s’étaient volatilisés. Ils avaient forcé le cadenas. Vous comprenez ? En tout cas, Fuchs avait compris, lui. Il a complètement pété un plomb. Je n’ai pas pu…
Il se tut brusquement et se recroquevilla, enfouissant son visage entre ses genoux. Même l’horloge sembla se taire.
– C’étaient mes hommes, murmura-t-il d’une voix tremblante. J’ai échoué sur toute la ligne. Vous auriez dû me laisser sauter. Ç’aurait été mieux pour tout le monde.
Les pleurs le submergèrent. Elle voulut lui toucher l’épaule, mais il eut un violent mouvement de recul. Il haletait entre ses larmes.
– Halland… (Elle hésita, puis décida que les conventions pouvaient aller se faire voir.) Werner. Vous n’avez pas créé ce couloir vous-même, pas vrai ?
Il ne réagit pas. Elle soupira, chercha ses mots.
– Ce que je veux dire, c’est que… Vous n’avez pas choisi de vous retrouver ici. Vous avez fait votre devoir, Werner. Ce sont les deux autres qui vous ont entraînés là-dedans. Vous ne pouviez pas savoir. Maintenant que vous êtes ici, avec moi, il y a forcément des choses à faire. Ils sont perdus, seuls, et sans argent. Vous avez un toit, du soutien et un salaire. J’ai grandi dans cette ville, vous savez ? Je la connais par cœur. Je vais vous aider à les retrouver. Je vous le promets.
Il pleurait doucement à présent. Il se laissa approcher. Elle posa une main sur son genou.
– Werner. Je ne peux même pas imaginer combien c’était dur, de se retrouver soudain dans un endroit inconnu, dans le noir. Je crois que vous avez fait preuve d’un courage admirable, et c’est déjà beaucoup. (Il renifla). Je suis sincère, et je le suis aussi quand je vous promets de vous aider. Si vous voulez.
Il hocha la tête. Elle eut un maigre sourire.
– Je vais vous donner un mouchoir. Et demain, quand nous aurons dormi, nous établirons la marche à suivre.
– D’accord, murmura-t-il d’une voix enrouée. Merci. Charlotte.
Elle sourit. Ils allaient s’en sortir.