Le soleil brillait, et une longue journée l’attendait. Charlotte prit quelques instants pour admirer la lumière dans son bureau après avoir pointé. Le soleil repoussait l’impression étrange qui la collait depuis la veille. Elle irait voir Kresner dès que possible, ils discuteraient, et ce rendez-vous manqué serait oublié. Pour le reste…
Elle avait passé tout le trajet jusqu’à chez elle à surveiller ses arrières. Fermer la porte à double tour ne l’avait pas rassurée. Pour une fois, le bébé de la voisine ne donnait pas une sérénade nocturne. La petite horloge de table rompait seule le silence. Elle avait allumé toutes les lampes pour chasser les ombres. C’était bien la première fois qu’elle regrettait que la cour restât si calme. Elle avait fait réchauffer sa soupe. Si elle récapitulait, elle avait rencontré un potentiel assassin, volé une montre, et posé un lapin à un homme adorable, bien que ce dernier point ne fût pas de son fait. Eh bien, une journée merveilleuse à tous les points de vue. Le dire à voix haute ne rendait pas la perspective plus réjouissante. Voilà qu’elle parlait toute seule ! La soupe s’était mise à bouillir, puis avait débordé. Elle avait contemplé le gâchis, puis renoncé. Non, mieux valait aller au lit après avoir tout nettoyé – et arrêter de se faire la conversation, elle était ridicule. Mais en même temps, à qui d’autre aurait-elle pu parler ? Debout dans sa cuisine, devant sa cuisinière et le restant de soupe traîtresse, elle avait éclaté en sanglots.
Elle avait rêvé, elle ne s’en souvenait pas exactement, qu’elle courait dans couloirs interminables, que le métro quittait la station sans elle, que Munch lui jetait des regards compatissants, que Kresner lui dictait les réponses au courrier, que son frère levait les yeux au ciel et marmonnait qu’il lui avait bien dit, qu’un coup de feu déchirait la nuit et qu’une voix brisée répétait « je ne l’ai pas assassiné… je ne l’ai pas assassiné… »
Elle secoua la tête et chassa le mauvais rêve. Beaucoup trop d’émotions en une seule journée, mais aujourd’hui, le soleil brillait, l’air sentait le printemps, elle avait eu son métro et surtout n’avait croisé personne. Revigorée, elle découvrit sa machine à écrire et se mit au travail. Le nouvel épisode du feuilleton était arrivé, Jenson avait livré une page et demie d’anecdotes sur une course hippique, Sachs venait de fournir les actualités autrichiennes, et Müller avait vu une pièce de théâtre d’un ennui mortel. Elle relégua la dernière pile en bas de son échelle des priorités. Le compte-rendu théâtre paraissait dans l’édition principale, et ça lui laissait l’occasion d’aller se faire une tisane avant de déchiffrer son orthographe.
Kresner n’était nulle part en vue. Il avait été remplacé par Sachs au dépiautage des télégrammes des agences.
– Vous avez croisé du monde, ce matin ? lui demanda-t-elle.
– Munch bat le pavé devant l’hôtel de police depuis l’aube avec le photographe pour avoir des nouvelles de l’incident dans le métro, et Jenson est parti… Une histoire d’accident du travail, je crois, il n’était pas ravi.
– Et Kresner ?
– Il est absent pour trois jours, répondit-il avec un air surpris. Il ne vous a rien dit ? Sa mère l’a rappelé au bercail… Une grand-tante décédée, je crois.
– Oh. Je voulais lui parler…
Il eut un demi-sourire.
– Oui, vous l’avez raté hier, n’est-ce pas ?
– J’ai dû remplacer le secrétaire du directeur au mauvais moment.
– Dommage. (Il avait l’air sincère.) Si vous voulez, vous pouvez venir avec Müller et moi pour le déjeuner. On comptait aller au troquet rue du Cloître. Vous voyez lequel ?
– Je crois, oui. Merci.
– Avec plaisir.
L’eau avait bouilli ; elle se versa une tasse puis retourna s’attaquer à ses corrections.
Alors comme ça, il était parti et ne lui avait rien dit ! Même pas un petit message gribouillé ! Le mufle ! En même temps, elle avait failli en premier… Mais tout de même ! Ç’aurait été la moindre des choses, non ?
Elle jeta un regard noir à la page de Müller. Ce n’était pas ça qui allait lui remonter le moral, mais quand il fallait y aller…
Au bout de dix minutes, elle avait oublié la goujaterie du journaliste absent, trop absorbée entre sa grammaire et son dictionnaire. Lire un brouillon de Müller revenait parfois à jouer aux devinettes, avec sa manie de mélanger des lettres.
– C’est l’heure, Bauer !
Elle sursauta. L’auteur du papier sur lequel elle s’escrimait depuis une grosse heure se tenait dans l’encadrure. Elle ne l’avait même pas entendu frapper. Elle récupéra son sac et son chapeau et le suivit.
– Vous étiez sur mon article, non ?
– Oui. Je me demande bien pourquoi, pour un homme qui passe autant de temps à lire, les mots ne ressortent jamais comme il faut.
– Moi aussi, Bauer, figurez-vous… Les mystères de la psyché humaine… je ne sais pas ce qu’on ferait sans vous.
Bien sûr. Le pire, c’est qu’il n’avait pas l’air de se moquer d’elle – quoique, avec Müller, il fallût se méfier. Elle préféra laisser tomber. Ils sortirent tous les trois.
La marche ne fut pas longue. Elle laissa les hommes faire la conversation. L’air était frais, mais le soleil la réchauffait. Les passants avaient remisé les fourrures et les capes au vestiaire. Les devantures se garnissaient de fleurs. La Spree ondulait. Bientôt, les arbres redeviendraient verts.
Le restaurant était plein de fonctionnaires en habits noirs, mais on leur trouva une place.
Müller leur raconta pendant l’attente des entrées l’histoire d’une jeune débutante sur les planches qui, oubliant son texte au moment fatidique, avait improvisé un long monologue d’un ton plaintif, ce qui avait ruiné tout le tragique de la situation. Le problème avec lui, songea-t-elle, était qu’il était impossible de lui en vouloir, car il ramenait toujours des anecdotes amusantes et savait animer n’importe quelle situation. La serveuse arriva sur ces entrefaites avec les assiettes. La conversation cessa.
Le potage était d’un vert vif suspect, mais s’avéra délicieux, relevé par du persil et du poivre. Le lapin était très tendre, la tarte aux pommes fondait sous la dent.
Sachs régla pour tout le monde, malgré les protestations de son collègue. En sortant, Charlotte s’arrêta un instant sur le seuil sous le prétexte de réarranger son chapeau. Le soleil sur son visage lui arracha un sourire. Les deux autres l’attendaient plus loin et elle se hâta de les rejoindre.
Munch était rentré lorsqu’ils revinrent. Il tournait dans la salle de rédaction en marmonnant.
– Des nouvelles ?
– C’est incompréhensible, gémit-il sans s’arrêter. Toute cette histoire n’a ni queue ni tête !
– Merveilleux, jugea Müller en allant s’installer à son bureau. J’adore les histoires sans queue ni tête.
Parce qu’elles lui permettaient d’écrire des articles assassins sur le manque de talent des auteurs modernes, compléta Charlotte silencieusement. Pas sûre que cette histoire-là lui plaise…
– Alors, quoi, ne nous laissez pas comme ça ! protesta Sachs.
– Le légiste estime qu’il s’est suicidé !
Un silence. Il avait arrêté de tourner. Le sang battait les oreilles de Charlotte. « Je ne l’ai pas assassiné… »
– Suicidé, répéta prudemment Müller.
Il échangea un coup d’œil avec Sachs.
– À cause de l’angle de la balle et du fait qu’il avait de la poudre sur les manches, précisa le journaliste. Il paraît qu’on ne peut pas lui avoir fait ça.
– Mais on n’a pas retrouvé l’arme !
– Non, et on ne sait toujours pas qui c’est. Sans queue ni tête, je vous disais !
Il ne l’avait pas assassiné !
– Vous en faites, une tête, ricana Jenson qui rentrait lui aussi. De quoi parliez-vous ? Du meurtre ?
– C’est un suicide, à ce qu’il paraît, corrigea Sachs.
– Une histoire vraiment étrange, fit Müller. L’inconnu du métro… Les ravages de la vie moderne… Il était mignon ? Une petite copine éplorée quelque part ?
– Oh, un peu de sérieux ! explosa Charlotte. Il est mort !
– Vous dites ça parce que vous êtes fille de pasteur, déclara Jenson. Tout romanesque a été tué chez vous à la naissance. Pardon, à la conception.
Elle eut une brève vision d’une rencontre intense entre sa machine à écrire et son sourire ironique. Malheureusement, elle ne pourrait pas la soulever : elle était vissée à son bureau.
– Eh bien, fit-elle d’un ton pincé, j’ai du travail. Munch, vous avez une demi-heure pour me faire quelque chose si vous voulez que ce soit dans l’édition de ce soir. Messieurs…
Elle crut entendre Munch et Jenson se disputer à voix basse dans son dos, mais ne se retourna pas. L’article arriva sur son bureau juste à temps.
S’il ne l’avait pas tué, se demandait-elle en vérifiant le placement des virgules d’un œil distrait, pourquoi se cacher ? Pourquoi traîner sans cesse autour de ce quai ? Pourquoi avait-il besoin d’encore une chance ? Et pourquoi, bon Dieu, se montait-elle le bourrichon pour une montre ?
La correction ne lui prit que quelques dizaines de minutes et elle put porter sa version dactylographiée à la typographie sans retard. En remontant, elle constata qu’il ne restait plus que Müller, occupé à lire un livre neuf dans son coin, et Jenson qui gribouillait.
Elle avait enfin un peu de temps libre, du moins jusqu’à ce qu’il lui emmène ce qu’il était en train de griffonner. Elle s’installa à son bureau pour lire. Cela ne dura pas. Des voix s’élevèrent dans la rédaction, puis une porte claqua. Elle se décida à aller voir.
Le photographe ressortit de son local, furieux. Jenson arborait un air satisfait qui ne lui disait rien qui vaille. Elle consulta Müller du regard. Il haussa légèrement les épaules.
– J’en ai assez ! Je vais voir le directeur !
Oh, oh. Elle commençait à avoir sa petite idée de ce qui s’était passé.
– Faites donc, lui lança Jenson. Vous n’êtes pas irremplaçable.
– Vous dépassez les bornes, s’indigna enfin Müller.
– Non, mais franchement, ça fait des mois qu’il prend de grands airs. Vous ne le supportez pas non plus.
– Ce n’est pas une raison ! Vous nous l’avez poussé à bout !
Une discussion animée provenait du bureau du directeur. Charlotte soupira. Rien de bon ne sortirait de tout ça. Elle retourna dans son bureau, tout en laissant la porte ouverte. Celle du directeur s’ouvrit bientôt.
– Je pars chez des gens qui respectent l’art ! Proclama le photographe à la ronde. J’en ai ma claque d’être traité comme un petit chien !
– Bon vent !
Elle aurait mis sa main à couper que c’était Müller qui venait de le saluer de la sorte. Après encore quelques portes claquées, le tumulte se calma. Elle estima prudent d’attendre encore quelques minutes que la tension retombe pour aller voir.
– Il est parti pour de bon.
– Et bon débarras !
Une bonne conclusion à toute cette histoire, jugea-t-elle.
Elle acheva la journée sur des récits abracadabrantesques que Jenson venait probablement d’inventer pour combler les trous. L’une de ses spécialités.
Le soir tombait lorsqu’elle sortit. Le vent s’était levé. Elle maintint son chapeau d’une main en s’engouffrant dans la bouche de métro.
Elle put, privilège ultime, profiter d’une place assise jusqu’à sa station. En sortant, elle manqua bousculer un homme et se retourna, attirée par un éclat vert sur son pantalon.
C’était lui. Qu’allait-il faire, enfin ? Elle fit précipitamment demi-tour. Elle en aurait le cœur net.
Il dévala les escaliers. Elle s’efforçait de ne pas laisser ses talons claquer sur les marches. Il n’avait pas laissé voir qu’il l’avait reconnue. En fait, il avait eu l’air complètement aveugle au monde. Il n’avait plus sa veste, et avait échangé ses chaussures contre une paire de brodequins en moins bon état. Qu’avait-il bien pu en faire ?
Il se posta sur le quai, à la queue du métro. L’air se mit à siffler. La rame arrivait. Elle le vit vaciller sur le rebord et sut alors ce qu’il s’apprêtait à faire.
Elle se jeta sur lui, le tira violemment par la manche. Il trébucha, se prit les pieds dans ses bottines. Le train entra dans un long sifflement alors qu’il s’effondrait.
Il ne se releva pas. Elle s’accroupit à côté de lui. Il la reconnut enfin.
– Pourquoi ne pas m’avoir laissé faire ? lui murmura-t-il. Je ne peux plus rentrer chez moi…
Il se mit à pleurer.
– Je ne pouvais pas. Je suis désolée… Je sais que vous ne l’avez pas tué.
– C’est trop tard.
Il se détourna et vomit. Elle se releva dans un saut. Un agent approchait. Elle essaya de le tirer par le bras, mais il résistait.
– Debout, debout…
– Qu’est-ce qui se passe, ici ?
– Il a fait un malaise, monsieur. Vous pourriez m’aider ?
– Un malaise, répéta l’agent d’un ton peu convaincu.
Il avait arrêté de pleurer. Elle le tira une nouvelle fois. L’agent l’aida à le remettre sur pied.
– Ça va aller ?
– On n’habite pas loin, assura Charlotte. Merci, et désolée pour le dérangement.
L’inconnu à la montre ne lui était d’aucune utilité. Elle dut le traîner à moitié le long du quai. Il manqua s’étaler à la première marche dans l’escalier.
– Reprenez-vous ! Où avez-vous mis votre veste ?
Il parut revenir un peu à lui.
– Dehors, pas loin.
– Alors allons la chercher.
– Où est-ce qu’on va ?
– Chez moi. Sinon vous allez recommencer.
Il ne protesta pas. Il avait mis sa veste dans une poubelle, ce qui ne fit que confirmer les soupçons de Charlotte. Elle le guida jusque chez elle.
– Je n’aurais que trois questions, dit-elle devant la porte de son immeuble. Comment vous appelez-vous ?
– Werner Halland.
– Charlotte Bauer, enchantée. D’où venez-vous ?
– De Berlin, capitale, répondit-il d’une voix atone. République Démocratique Allemande. C’est ça, la GDR.
Ça ne l’aidait pas franchement, mais il faudrait s’en contenter.
– Et vous savez prendre des photos ?
– Oui. Pourquoi faire ?
– Oh, une idée à moi. Vous verrez.
La porte claqua derrière eux. Elle saurait bien assez tôt si elle venait de faire une bêtise.