Mon fils suivit ses entraînements de l’après-midi avec plus de succès que la dernière fois et il eut droit à un gâteau aux figues pour le dessert. Je ne le vis pas de la matinée suivante, enfermée dans mon bureau avec les dernières transmissions de Staura depuis Constantinople. Le palais s’était dépeuplé, les nobles préférant rentrer sur leurs terres et se préparer à la saison martiale. La ville paraissait morne. Le résultat des discussions avec les barbares n’intéressait le peuple que de loin. Je retrouvai mon fils pour le déjeuner. Nous mangeâmes sur la terrasse, face à l’océan, en compagnie de Phokas, que la rencontre avec les Franconiens mettait décidément dans tous ses états.
– Ils passent leur temps à discuter avec leur machine parlante, se plaignait-il sans s’adresser à personne en particulier, ou à regarder des films. Hier, ils se sont battus dans les jardins.
– Battus ? souffla Constantin, abasourdi.
– Oui, Basileus. Entre eux, je veux dire. Leur roi était là. Il a déclaré aux gardes que c’était un entraînement.
Il ne se passait donc rien d’intéressant chez les Franconiens. Des soldats qui s’entraînent, la bonne blague…
– Et sa fille ?
– La gamine ? (Je lui lançai un regard noir. Il n’était pas en compagnie de ses hommes.) La fiancée, je veux dire. Je me demande bien à quoi elle passe ses journées. On ne la voit pas souvent.
– Nous la verrons cet après-midi, déclara mon fils. Serez-vous là ?
– Je n’aurais pas cet honneur, Basileus, répondit le général.
Il n’aurait voulu devoir se coltiner les barbares pour rien au monde. Phokas n’était pas diplomate. Il avait cependant conçului-même les plans de garde. Constantin ne se douterait de rien, mais la rencontre serait surveillée sous tous les angles.
Phokas et moi partageâmes un café tandis que Constantin allait se changer. Le sujet des Franconiens étant épuisé, il me transmit les dernières nouvelles des postes frontières du Nord. Les incursions khazares allaient bientôt reprendre. L’armée se préparait. Les nouvelles recrues nous avaient prêté serment. Les croiseurs avaient été réarmés. Les bataillons de lanceurs de flamme avaient reçu un nouvel équipement qui leur permettrait peut-être de rester en vie quelques années de plus, s’ils avaient de la chance.
Agathe nous interrompit.
– Augusta, il est l’heure.
Je laissai le général s’en retourner à ses quartiers. Agathe me releva les cheveux pendant qu’une autre servante me maquillait. Elles m’habillèrent d’une tunique pourpre, d’une deuxième par-dessus en tissu holographique, dont les interférences créaient des motifs changeants, le tout revêtu de la stola brodée. Enfin, elles fixèrent un diadème d’or et de diamants à ma coiffure. Ainsi coiffée d’étoiles, je rejoignis Constantin, qui passait nerveusement d’un pied à l’autre sous le regard terne de sæ maîtrex. Il n’avait pas eu l’idée de prendre place sur les chaises qui avaient été avancées pour lui. Charito me salua d’une révérence et nous laissa seuls.
Un bassin rectangulaire au centre du jardin accueillait une fontaine. De grands arbres au feuillage rougeoyant ombrageaient les pelouses, ponctuées de buissons fleuris, s’étalant jusqu’aux colonnades au sol de mosaïques pour faciliter la promenade. On avait disposé sous l’un de ces arbres deux tables ornées, chacune munie de deux chaises. La deuxième table était à la taille des enfants. Le bassin accueillait une flotte miniature etautomatisée, errant pour le moment à sa guise.
Je cherchai vainement quoi dire à Constantin pour qu’il se détende. Je me résolus à lui presser brièvement l’épaule. Il leva les yeux vers moi, perdu, et se dégagea. J’aurais essayé.
Les Franconiens arrivèrent sur ces entrefaites, vêtus comme lors de notre entrevue précédente. Ce fois-ci, ce fut la petite princesse qui parla. Elle présenta des vœux appris par cœur à mon fils, puis à moi, dans un latin hésitant. Son père se contenta d’une révérence. Il observait le jardin tout autour, surtout la flotte miniature du bassin, sur laquelle ses yeux revenaient se poser encore et encore.
– Cet endroit est charmant, n’est-ce pas ? dis-je pour rompre la glace.
– Sans doute, Augusta.
Nous échangeâmes des banalités, tandis que mon fils essayait de faire décocher deux mots à la princesse, qui après ses compliments s’était réfugiée dans le silence et jetait de fréquents regards paniqués à son père. La ressemblance entre les deux n’était pas frappante, à part pour leurs yeux clairs. Brunirait-elle en grandissant ?
– Rotrude est un peu timide, déclara le Franconien pour excuser sa fille. Peut-être qu’elle aimerait vos bateaux, Augustus.
Constantin ravala une grimace.
– Tu viens ? Demanda-t-il à sa future fiancée en latin.
Son père lui dit quelque chose dans leur langue désagréable. N’auraient-ils pas pu lui donner un module traducteur ? Elle hocha la tête et suivit mon fils docilement.
– Les enfants, soupirai-je.
Je m’assis et le roi m’imita. Je surveillai de loin Constantin, qui avait sorti une balle et essayait de lui expliquer un jeu. Elle n’avait pas l’air de comprendre.
– La vôtre ne parle pas latin ? m’enquis-je.
– Elle a commencé l’année dernière. Elle manque d’assurance.
On nous servit de la limonade bien fraîche. Il reprit :
– Soyons sérieux, voulez-vous, Augusta ?
Je lui souris, prudente.
– Que voulez-vous dire ?
– Que signifie tout ceci ? Vous nous invitez, mais nous gardez à l’écart.
– Personne ne vous empêche de prendre part aux conversations. J’étais surprise de ne pas vous voir à l’ouverture.
– J’ai estimé que mes envoyés seraient suffisants.
– Dans ce cas, pourquoi vous morfondre ? demandai-je froidement.
– Vous voulez unir nos États mais persistez à nous considérer comme vos inférieurs !
– Avez-vous accepté cette collation dans l’unique but de vous plaindre de pratiques en usage depuis des siècles ? demandai-je d’un ton sec. Réalisez-vous que nous n’avions pratiquement jamais autorisé le mariage d’un empereur et d’une princesse étrangère ? Votre fille régnera sur un empire. Toutes les enfantes, chez nous, rêveraient d’être à sa place.
Il parut sur le point de répondre, mais se ravisa.
– Pardonnez-moi, Augusta.
Un éclat de voix attira notre attention. La balle avait atterri droit dans un arbre. Catastrophée, la petite princesse s’était laissée tomber à terre alors que deux domestiques s’empressaient de décrocher l’objet de sa branche. Constantin le lui tendit. J’entendais son discours heurté d’ici. Il avait abandonné le latin et s’efforçait de la faire se relever.
Un serveur s’agenouilla devant les enfants pour leur annoncer que la collation était servie. La petite fille n’y comprenait plus rien.
– Rotrude ! appela son père.
Elle se releva et se hâta vers lui, comme un chien qu’on siffle. Désemparé, Constantin laissa tomber la balle et alla s’asseoir. Rotrude le rejoignit. On nous servit de la glace. Elle dit quelque chose d’incompréhensible, regardant fixement son camarade de jeu.
– Ma fille s’excuse pour le ballon.
– Tant pis, répondit Constantin en latin.
Ils mangèrent dans une ambiance morose, tandis que le roi et moi nous efforcions de maintenir une conversation normale. La petite tendit le bras vers la carafe, prononça un mot et regarda tout autour d’elle, désespérée.
– Limonade, prononça mon fils en détachant les syllabes.
Elle répéta le mot en hochant la tête, puis désigna son assiette. Il lui indiqua le mot. Ils continuèrent ainsi, Constantin arborant une mine de plus en plus réjouie.
– Voyez, ils ont bien fini par s’entendre.
– Je n’en doutais pas une seule seconde, répliquai-je.
Il y eut un moment de silence chez les adultes, puis les enfants se levèrent de table et allèrent poursuivre leur exploration linguistique dans le jardin.
– Si vous n’avez pas d’autres objections, les fiançailles seront annoncées demain, après la fête.
– Nous nous en réjouissons. (Il mordit avec précaution dans un petit gâteau.) Votre général a l’air extatique à l’idée de réaliser des exercices conjoints entre nos deux armées.
– Le général Phokas n’a pas son mot à dire sur la question. Il n’est pas en charge de ces exercices, il cantonne normalement aux bordures.
– Vraiment ? Il a, semble-t-il, interdit à ses soldats de fréquenter les miens.
– Ce sont nos coutumes. Les fiançailles ne sont pas encore publiques.
Nous eûmes tout deux un regard vers les enfants.Rotrude avait oublié sa timidité. Ils discutaient avec de grands gestes en parcourant le jardin d’un bout à l’autre.
– Votre fils fait un bon professeur, jugea le roi. Ma fille lui fait confiance.
Je ne relevai pas. Le soleil avait baissé sur l’horizon et le jardin était passé à l’ombre. Je me mis debout.
– Monsieur, c’était un plaisir de faire votre connaissance.
Il se leva à son tour, m’adressa un signe de tête et rappela sa fille. Elle fit irruption hors d’haleine. Je notai avec plaisir que Constantin, lui, paraissait à peine essoufflé par ses cavalcades. La petite fit une profonde révérence sur un ordre de son père, puis ils quittèrent le jardin.
– Tu t’es bien amusé ? demandai-je à mon fils quand ils furent hors de vue.
– Oh, oui. Sais-tu comment on dit eau en franconien ?
– Non.
– Wasser ! C’est laid, non ?
– Plutôt. Elle ne parle pas latin, n’est-ce pas ?
Il éclata de rire.
– Pas du tout !
Je me doutais bien que son père mentait.Charito retrouva son élève dans le couloir et ils s’éloignèrent vers les thermes. Je rentrai dans mes appartements, où Agathe triait le courrier.J’avais reçu une lettre de ma belle-sœur que je lus avec plaisir. Elle me parlait de la vie au monastère et de ses dernières observations astronomiques. La cartographie de l’espace lointain progressait. Je pris la résolution de lui rendre visite à l’été, en rentrant de Kalanera.
À l’heure du dîner, je reçus une communication de Charito qui m’annonçait que mon fils s’était endormi peu après son retour au calme. Je mangeai donc seule avec Agathe. Celle-ci me mit au courant des bruits des domestiques et fonctionnaires : les alliances nouvelles, les naissances, les petites vexations et les grandes joies qui formaient la vie de ces gens et les forces qui s’opposaient à notre pouvoir. Ils bruissaient de rumeurs concernant les Franconiens, même si rares étaient ceux à les avoir vus. La présence de leur machine parlante mettait tout le monde mal à l’aise.