- J’aimerais que tu te rendes au quartier de Bez, sous l’auberge d’un dénommé Crado. Il porte bien son nom celui-là, ricana Chaak.
Des lunes qu’elle ne l’avait pas vu et voilà qu’il reparaissait alors qu’elle s’apprêtait à se changer pour rejoindre sa couche.
- Gudje, un de mes prêtres, s’y trouve. Il se cache mais il a besoin de soins.
- Pourquoi se cache-t-il ?
- Parce que ton grand ami Thomas Merlin l’a dénoncé. La population étant au courant de ses pratiques sacrificielles, sa vie est menacée s’il se montre au grand jour.
- Pourquoi reste-t-il ici ?
- Parce que ses pratiques sacrificielles arrangent beaucoup de monde. Ce n’est pas l’argent qui lui manque. C’est juste qu’aucun guérisseur n’accepte de venir le soigner, même contre une pièce d’or. Ça ne te dérange pas d’y aller, n’est-ce pas ? Tu t’en fiches qu’il soit prêtre de Chaak et qu’il effectue des sacrifices en mon nom.
- En effet, confirma Syola. Qu’est-ce qu’il a ?
- Aucune idée. Je ne suis pas guérisseur. Tu verras sur place.
- Vous voulez que je m’y rende immédiatement, comprit Syola.
Il acquiesça. Tant pis pour les doux rêves. Ils attendraient. Syola sortit sans faire de bruit pour ne pas inquiéter Adeline, les poches pleines de produits divers et variés, frissonnant de se retrouvant seule dans les rues de la capitale. La dernière fois, Teflan Stylus l’attendait à un virage.
Elle atteignit sans encombre les rues sales et puantes du quartier de Bez. Des prostituées montraient leurs charmes à chaque coin de rue et plusieurs hommes discutaient avec elles.
Syola s'était emmitouflée sous une cape et faisait son possible pour être invisible. Elle trouva facilement l'auberge de Crado. L'imposant édifice semblait être le point central du quartier. Fallait-il entrer pour aller au sous-sol ? Syola supposa que non et qu'une autre entrée se trouvait ailleurs.
Elle passa devant l'entrée de l'auberge mais continua son chemin. Des hommes armés la suivirent des yeux mais n'approchèrent pas. Syola fit le tour du bâtiment.
Une étroite ruelle courait à l'arrière. Elle l'emprunta et s'arrêta devant une petite porte.
- Tu es au bon endroit, confirma Chaak.
Elle vérifia qu'elle était seule puis frappa. On lui ouvrit rapidement.
L'homme portait le vêtement des prêtres de Chaak. La capuche de la robe était rabattue, laissant apparaître des cheveux d'une blondeur tellement pure qu'ils paraissaient blancs, des yeux d'un bleu clair et profond et un visage fin accusant les âges. Il regarda dehors d'un côté et de l'autre de la ruelle, puis se tourna vers Syola, cachée sous sa capuche, et demanda :
- Que désirez-vous ?
- Entrer, prêtre Gudje, si cela ne vous dérange pas, dit Syola.
L'homme la fixa puis s'écarta et lui proposa d'entrer d'un geste. Il referma la porte derrière elle tandis qu'elle rabattait sa capuche.
- Que puis-je pour vous, jolie demoiselle ?
- Syola, se présenta-t-elle. Pour moi, rien. Je suis là pour vous. Il paraît que vous êtes malade. Je suis herboriste et je veux bien vous soigner.
- Herboriste ? répéta le prêtre. J’ai surtout besoin d’un guérisseur.
- Je sais réaliser des diagnostics. J’en fais souvent. Quels sont vos symptômes ?
- Qui vous a dit que j’étais malade ? demanda-t-il d’un ton soupçonneux.
- L’êtes-vous ?
- Oui, admit-il.
- Je viens vous soigner. Qu’importe qui m’envoie vers vous.
De toute manière, vous ne me croiriez pas, pensa Syola.
Il énuméra ses symptômes et la laissa l’examiner. Elle lui donna les médications et expliqua leur mode d’administration.
- Je vous remercie, guérisseuse Syola, dit-il une fois qu’elle eut terminé. Combien je vous dois ?
Syola resta figée. Combien il lui devait ? Elle n’en savait fichtre rien.
- Tu as le droit de lui demander de l’argent, précisa Chaak. Que je t’ai envoyée vers lui ne change pas le fait que tu viens de lui offrir ton temps et ton savoir. Tout travail mérite salaire. Les résidents du temple t’offrent le gîte et le couvert en échange de tes soins et je trouve ça normal.
Le prêtre dut prendre son silence pour une tentative de négociation car il lança :
- Une pièce d’or, je suppose… Parce que je sers la mort.
- Trois pièces de bronze, dit Syola. Parce que vous servez la mort.
Le prêtre se figea puis se leva, ouvrant maladroitement un petit coffre en bois dont il tira trois pièces aux reflets cuivrés. Syola les prit avant de sortir.
- Merci, dit Chaak alors qu’une douce chaleur enveloppait le corps de Syola.
- Vous m’avez demandé de le faire. Si je refuse, vous m’en donnez l’ordre. Je préfère autant éviter, rappela Syola.
- Pour le faible montant, précisa Chaak.
Syola s’arrêta de marcher et regarda Chaak.
- Je déteste les injustices. Des croyances de quelqu’un ne devrait pas dépendre son accès au soin ou à quoi que ce soit d’autre. Je ne l’ai pas fait spécialement pour vous.
- Si tu fais payer à tous tes patients trois pièces de bronze, tu feras vite faillite, répliqua Chaak.
- Je fais payer ce que je veux, à qui je veux. Mes critères me regardent.
- Certes, lui accorda Chaak. Tu sais, tu devrais vraiment arrêter de me parler en pleine rue. L’asile te pend au nez.
Syola regarda autour d’elle. Quelques prostituées la regardaient en chuchotant entre elles. Syola s’assura que sa capuche était bien en place puis s’en alla en courant presque pour retourner à l’herboristerie. Elle reposa les flacons non utilisés et partit se coucher.
Créer de l’huile de millepertuis de bonne qualité lui prenait énormément d’énergie. Soigner les résidents du temple en ville et maintenant Gudje, le prêtre révoqué, la fatiguait. Adeline ne se priva pas de le lui faire remarquer.
- Tu es enceinte ? lui demanda-t-elle un matin.
- Enceinte ? Mais non ! s’exclama Syola. Je suis… Je n’ai jamais…
Adeline leva les yeux au ciel.
- Vierge ? railla-t-elle. N’importe quoi ! Tu passes ton temps à courir les rues. Tu rentres régulièrement en plein milieu de la nuit. Et voilà maintenant que tu traînes la patte ? Tu es enceinte. La boutique contient des plantes pour le faire passer.
- Je ne suis pas enceinte ! s’exclama Syola.
- Alors tu n’as pas d’excuse pour ta fainéantise.
- Je suis désolée, Adeline. Je vous promets de me montrer plus énergique dans mon travail.
- Je l’espère bien !
Le soir-même, Syola sortit pour se diriger plein nord. La vue du palais la fit frissonner. La seule journée qu’elle avait passé là-bas n’était pas exactement un bon souvenir. Elle contourna l’édifice par la gauche pour aboutir à une arche gardant un magnifique jardin très bien entretenu. Syola s’arrêta pour admirer les entrelacs du portal en fer forgé.
Plus jeune, elle n’y aurait prêté aucune attention mais là, elle reconnut le symbole de Chaak un peu partout. Discret et pourtant visible, Syola admira le savoir-faire de l’artiste. L’arche se montrait en effet aux yeux de tous sans attirer l’opprobre. Du grand art.
Syola passa dessous et avança sur le chemin de gravier pour finalement arriver devant une double porte en bois. Difficile de deviner ce qui se cachait derrière tant elle ressemblait à n’importe quelle autre ouverture de ce mur ceignant le palais impérial.
Aucun garde n’en protégeait l’entrée. Logique. Qui oserait pénétrer en ce lieu ? Certainement pas des voleurs. Des assassins, peut-être mais l’empereur et ses conseillers étaient appréciés. Personne n’avait intérêt à envoyer la mort sur eux.
Syola poussa la porte qui s’ouvrit silencieusement d’un souffle, la prouvant par là-même très bien entretenue. Le sanctuaire ne l’était pas moins. Des bancs en bois sans la moindre once de poussière. Des tapisseries sublimes. Des tapis venus de loin de première qualité. Des porte-bougies en or. Des braseros incrustés de pierres précieuses. Le temple palatiel n’avait de commun avec celui en ville que la statue de Chaak en hématite noire dans le fond. Syola l’étudia pour la trouver très ressemblante. Elle se demanda si l’artiste avait été une créature précédente, morte en réalisant cette œuvre, oubliant par la-même de se nourrir.
Elle secoua la tête puis déposa un grand flacon en argile sur la petite table faisant face à Chaak avant de se retourner pour sortir. Elle avait déjà fait la moitié du chemin lorsqu’une voix l’interpela.
- Mademoiselle ?
Syola se figea et se tourna à demi, le visage masqué par sa capuche. Elle découvrit un homme encore jeune, au physique banal, des cheveux noirs coupés courts, un visage anguleux au menton glabre, des vêtements soignés. Il se tenait un pied botté parfaitement ciré sur un banc, le coude posé sur son genou, son menton reposant sur sa paume. Ses yeux noirs l’étudiaient.
- Merci pour l’offrande.
- De rien, assura Syola.
- De l’huile de millepertuis, souffla une deuxième voix. De qualité supérieure ! Je n’en ai jamais eu d’aussi bonne entre les mains.
L’admirateur avait tout ce que le premier n’avait pas : une petite taille, des cheveux mi-longs gras, une barbe mal taillée, des vêtements sales. Rien ne le mettait en valeur. Syola ne l’aurait approché pour rien au monde. Le premier siffla.
- Que désirez-vous en échange de ce présent ? demanda-t-il en se redressant.
- Rien, assura Syola.
Elle se retourna, bien décidée à sortir, mais un troisième homme lui barrait la route. Le port altier, une épée sur son flanc, une dague à la ceinture et une posture prouvant qu’il savait s’en servir, il inspirait crainte et respect.
Syola sursauta avant de reculer d’un pas, celui-là se trouvant très proche de lui. Il savait se mouvoir silencieusement, à n’en pas douter.
- On n’offre pas ce genre de choses sans arrière pensée, poursuivit le premier. Quel sacrifice souhaitez-vous que nous exécutions pour vous ?
- Aucun, assura Syola.
- Je suis sûre qu’elle est jolie sous sa cape, ricana le moche en souriant.
- Après qu’on lui soit tous passés dessus, elle voudra sûrement qu’on la rende de nouveau pure aux yeux de Chaak, lança une quatrième voix vers laquelle l’herboriste ne prit pas la peine de se tourner.
Mais combien étaient-ils ? Comment se sortir de cette situation ?
- Je ne veux pas qu’ils te fassent de mal, dit Chaak en apparaissant non loin.
Syola gémit. Comment était-elle censée lutter contre quatre hommes aussi… cinq, six ? De nouveaux entraient, attirés par le bruit, sans aucun doute.
- Insiste ! ordonna Chaak.
- Je ne demande rien en échange, geignit Syola. S’il vous plaît, laissez-moi partir !
Las. Les hommes s’avançaient vers elle, les intentions clairement mauvaises.
- Éloignez-vous d’elle ! ordonna une voix masculine venue du fond du temple.
Enfin ! Chaak s’était décidé à intervenir. Syola soupira d’aise puis déchanta.
- Teflan ! Tu fais chier. On s’amusait, c’est tout ! gronda le premier.
Teflan ? s’exclama Syola en pensées.
- Quand on vous offre un cadeau de cette valeur, on n’agresse pas le gentil donateur ! Vous pouvez partir, mademoiselle, avec toutes nos excuses.
Les hommes s’écartèrent en grimaçant. Syola se retourna mais Teflan restait invisible dans l’ombre d’un poteau.
- Sors ! ordonna Chaak.
Syola prit ses jambes à son cou pour retrouver l’air frais de la nuit.
- Ce n’est pas passé loin ! souffla Syola.
Chaak grogna.
- Je n’en reviens pas de devoir ma liberté à Teflan Stylus, bredouilla Syola.
Chaak grogna de plus belle.
- Vous n’êtes pas intervenus ! l’accusa-t-elle.
- Tu étais parfaitement en mesure de t’en sortir toute seule, siffla Chaak. L’intervention de Teflan était superflue. Si tu voulais bien t’en donner les moyens, tu brillerais. Tu es consciente qu’Adeline te retient ? Qu’elle te prive de tes ailes ? Si tu montais ta propre herboristerie, tu aurais dix fois plus de clients qu’elle.
- J’ai encore beaucoup de choses à apprendre ! répliqua Syola.
- Tu es bien plus douée qu’elle, la contra Chaak. Tu sais, je m’en fiche, tant que tu fais ce que je te demande. Il serait juste bon que tu y réfléchisses sérieusement. D’ailleurs, il faut que tu te rendes au quartier Balzam.
- Quand ça ?
- Maintenant. Tu vas y retrouver le prêtre Merlin. Il est au chevet d’une patiente qui a besoin de soins.
- Thomas ? Au chevet d’une patiente ? répéta Syola.
D’habitude, il s’occupait des morts, pas de vivants.
- Si tu ne te dépêches pas, tes services ne seront plus requis.
Syola frémit avant de bondir en avant. Chaak la guida à travers les rues. Une femme âgée la laissa entrer dans ce qui s’avéra être une maison simple de ce quartier modeste. Dans la chambre, une femme très jeune criait, le visage couvert de sueur. Les draps sur lesquels elle reposait étaient rougis de sang.
- Syola ? s’étonna Thomas. Tu tombes à pic ! Peux-tu faire quelque chose pour cette malheureuse ? J’ai déjà recommandé son âme à son dieu mais j’aimerais autant éviter qu’elle le rejoigne maintenant.
Syola s’avança pour la découvrir en plein accouchement.
- Pourquoi n’y a-t-il aucune sage-femme à ses côtés ?
- Edith n’a pas les moyens de se payer une telle assistance, expliqua Thomas. Je suis gratuit.
Syola grimaça. Elle n’était pas censée l’être. Elle s’avança, se présenta à la pauvrette qui la remercia de sa présence entre deux hurlements. Edith accepta d’être examinée et le résultat fut sans appel : la mère et l’enfant ne pouvaient pas survivre. C’était l’un ou l’autre, pas les deux.
- Tu peux donner du vipère argent à cette femme, indiqua Chaak.
Cela va tuer l’enfant, pensa Syola, horrifiée.
- C’est son premier. Elle en aura bien d’autres ensuite. Mieux vaut qu’elle survive que lui. Orphelin dans cette famille modeste, il ne passera pas l’hiver. Crois-moi, c’est mieux pour lui. Une fois mort, marque-le de mon sceau afin que son âme me revienne.
Syola attrapa la vipère d’argent dans son aumônière.
- Le prêtre Merlin doit le lui administrer lui-même afin que la vie de l’enfant me revienne, rappela Chaak.
Syola n’aimait pas ça du tout. Elle tendit le flacon à Thomas.
- Tu veux bien le lui donner pendant que je m’occupe de l’aider ? Elle pousse mal. Je vais l’assister.
Thomas, totalement confiant, débouchonna le contenant et le plaça sur les lèvres d’Edith. La femme, plus jeune que Syola, avala sans se plaindre. Syola la guida et l’enfant naquit, mort-né. Tandis que Thomas réconfortait la mère, Syola attrapa un scalpel et réalisa le double « C » à la base de la nuque du bébé avant de l’emmitoufler dans un drap. Syola sentit une douce chaleur l’envahir mais cela ne lui suffit pas à faire partir le goût aigre dans sa bouche.
La délivrance fut sanglante mais finalement, Edith put souffler. Elle avait perdu son bébé mais au moins était-elle en vie.
Thomas la remercia pour son aide. Lorsque Syola revint à l’herboristerie, le soleil se levait.
- Tu découches maintenant ? gronda Adeline. C’est de pire en pire…
Syola haussa les épaules. Elle partit se changer puis se dirigea vers la sortie.
- Tu vas où ? s’exclama Adeline.
- Au temple de Chaak, indiqua Syola.
- J’espère qu’ils baisent bien au moins ! l’insulta-t-elle.
Syola haussa les épaules avant de disparaître. Son mépris ne la touchait plus. Elle s’en fichait. Son honneur restait intouché. L’essentiel était là. Adeline pouvait bien penser ce qu’elle voulait.
Elle soignait son troisième adepte lorsque des éclats de voix parvinrent du hall principal. Curieux, son patient et elle s'y rendirent rapidement. Une bonne partie des habitants du temple était présente, faisant face à un prêtre de Chaak à la peau noire et aux cheveux longs nattés dont les perles sombres disparaissaient derrière ses épaules.
Derrière lui se tenaient huit individus vêtus d'habits simples mais riches. Elle reconnut plusieurs d’entre eux : les hommes du temple palatial !
Le grand bien soigné aux yeux et cheveux noirs. Le moche et ses cheveux gras. Le port altier armé. Il y avait aussi un roux aux yeux verts que les tâches de rousseur n’enlaidissaient pas. Un gros brun. Un autre brun un peu en retrait étudiant son environnement avec attention. Un grand blond aux yeux bleus. Le dernier, et pas des moindre : de grande taille et très fin, il portait, malgré son corps à peine plus âgé que Syola, une chevelure entièrement blanche sur des yeux gris. Flippant. Lequel pouvait bien être Teflan Stylus ? Probablement le dernier. Il semblait du genre à marquer quelqu’un au fer rouge.
Le prêtre de Chaak, que Syola n’avait jamais vu, parla :
- Je suis venu parler à Thomas Merlin.
Syola frissonna. Thomas s’avança, soutenu par les résidents du temple faisant cercle autour de lui.
- Dans la nuit, vous avez réalisé un sacrifice au nom de Chaak.
Des cris indignés parcoururent l’assistance. Des « impossibles », « n’importe quoi » se répétèrent. Le ventre de Syola se noua. Comment pouvait-il être au courant ?
- Mon enquête ne permet aucun doute. Niez-vous vous être trouvé dans la nuit au chevet d’une dénommée Edith Craie ? poursuivit le prêtre errant.
- Non, répondit Thomas en plissant les yeux.
Syola blêmit. Les huit hommes derrière ricanèrent. Syola eut envie de disparaître sous terre. Qu’avait-elle fait ?
- Niez-vous avoir donné du vipère argent à cette femme sur le point d’accoucher ?
- Du quoi ? interrogea Thomas.
- Il s’agit d’un poison, assez faible pour ne pas tuer la mère mais son bébé à naître y a succombé.
Thomas se figea, les yeux dans le vague. Nul doute qu’il réfléchissait intensément. Syola secoua la tête. Comment quiconque avait-il pu savoir ? Thomas et elle étaient seuls dans cette pièce avec la patiente !
- Edith affirme que vous lui avez fait boire un produit dont le goût correspondait exactement à celui du vipère argent. Niez-vous l’avoir fait ?
- Non, souffla Thomas dont la mâchoire inférieure tremblait.
- Nous avons retrouvé le corps du bébé près du Chanvre, où vous l’avez déposé.
- Avant leur première année, les nourrissons n’ont pas le droit à un enterrement religieux, rappela Thomas.
Syola ignorait cela.
- Vous auriez mieux fait de détruire son corps. La marque de Chaak était nettement visible sur sa nuque, indiqua le prêtre errant.
L’assistance s’en figea de stupeur tandis que les huit hommes rayonnaient. Syola ferma les yeux et serra la mâchoire, tandis que sa main droite remuait convulsivement. Le prêtre errant poursuivit :
- Thomas Merlin, avez-vous quoi que ce soit à dire pour votre défense ?
Le jeune homme réfléchit intensément puis secoua négativement la tête.
- Edith a précisé qu’une femme vous accompagnait, dit le prêtre errant. Une dénommée Syola Miiun. Elle vous aurait transmis le flacon. Je n’ai pas encore réussi à la localiser. Souhaitez-vous que je l’interroge ?
Syola plaça sa capuche sur sa tête et tourna le dos à l’assistance. Les résidents du temple lui lancèrent des regards ahuris.
- Non, dit Thomas. C’est inutile.
- Prêtre Merlin, vous ne sembliez même pas connaître l’existence du vipère argent. Cette femme pourrait…
- Elle n’a rien à voir dans cette histoire. Laissez-la tranquille, gronda Thomas.
Il la protégeait. Syola se mit à trembler de manière incontrôlable. Tout ça était de sa faute et Thomas la couvrait. Même si elle était intervenue, qu’aurait-elle pu dire ? Que Chaak lui-même avait fait cette demande ? Cela lui aurait valu un aller simple pour l’asile. Syola resta murée dans le silence tandis que le prêtre errant reprenait la parole.
- Soit. Thomas Merlin, vous avez réalisé un sacrifice au nom de Chaak. Moi, Imrane Killurn, vous révoque, au nom du grand temple. Vous n’avez plus le droit de porter la ceinture de prêtre.
Thomas retira sa lanière de cuir et la tendit à Julien qui s’en saisit. Syola ne put empêcher une larme de couler. Elle n’avait jamais voulu ça. Cette ceinture représentait tout pour Thomas, un accomplissement dont il était fier.
- Fort heureusement, poursuivit Imrane Killurn, vous avez réalisé ce sacrifice hors de ce temple, le préservant de cette révocation.
L’assistance soupira d’aise.
- Toutes vos révocations réalisées durant votre période d’errance seront revues, précisa Imrane Killurn. En attendant, elles sont suspendues.
Le temple palatial venait officiellement de perdre sa révocation. Les huit cultistes gagnaient sur tous les bords. Le prêtre errant fit demi-tour et sortit du temple.
- Nous vous avions prévenu, Merlin, dit une voix masculine que Syola identifia sans peine.
Teflan Stylus venait de parler mais sa voix sonnait comme un blasphème dans ce temple sacré. Syola se tourna à demi vers lui. Malgré le brouillard formé par ses larmes, elle reconnut le blond. C’était donc lui son tourmenteur et non celui à la chevelure d’argent.
- Sortez ! ordonna le haut prêtre.
Les hommes explosèrent de rire avant de s’en aller en bavardant gaiement. À peine furent-ils dehors qu’Auguste se plaça devant Syola :
- Je vais vous demander de sortir, indiqua-t-il.
Syola resta un instant immobile dans un silence de mort. Chaak restait étrangement absent. Comme il ne se passait rien, elle hocha la tête et sortit, le cœur lourd.