- Vous ne le regretterez pas ! Faites-moi confiance ! s'écria Teflan.
- Excuse notre réticence, siffla Belan. Depuis notre rencontre et elle commence à dater, tu n'as jamais accepté de faire le moindre sacrifice et voilà que tu veux faire l'ultime. Pourquoi ?
Ses yeux noirs scrutaient Teflan. La mâchoire serrée, il ne lâcherait pas l’affaire. Teflan observa autour de lui. Il ne trouva aucun support dans aucun regard. Si de la part d’Anthony, cela ne le surprit pas, il fut davantage peiné de ne pas être encouragé par Harlan. Au contraire, le gros conseiller grimaçait. Teflan ravala sa peine. La veille, Teflan avait refusé un moment intime avec Harlan, sans donner la moindre explication. Après tout, il n’avait pas à se justifier. Il baisait qui il voulait, quand il voulait.
- Je veux participer, c'est tout. Je trouve cela injuste de vous laisser faire. Je veux prouver ma valeur à Chaak et si cela doit passer par là, je le ferai ! assura Teflan.
Teflan le disait avant tout pour s’en convaincre. Ces derniers temps, la vie lui semblait absente de sens et surtout, il se sentait lointain, comme spectateur de sa propre existence. Se retrouver une fois de plus exécutant secondaire ne lui convenait pas. Il avait besoin, rien qu’une fois, d’être au contrôle. Il trouvait également injuste que les autres fassent tout le temps le sale boulot.
- Teflan, intervint Arvel, ce n'est pas que nous ne te faisons pas confiance mais tu ne t'es jamais entraîné à la pratique de ce sacrifice…
Arvel parlait rarement. Son enfance de môme battu par son père au moindre son prononcé l’avait amené à mesurer chaque mot. L’entendre intervenir fit comprendre à Teflan à quel point ses collègues craignaient qu’il échoue. Il ne pouvait pas vraiment leur en vouloir. Une journée entière sans boire, ni manger, à genoux, à prier, n’avait rien de plaisant. Le faire pour rien parce que l’exécuteur principal avait échoué serait très déplaisant. Sauf que Teflan était sûr de lui. Il n’échouerait pas.
- Ni à beaucoup d'autres, en fait, continua Vincent. Écoute, si tu es avec nous, c'est pour tes capacités d'orateur, de diplomate et de beau parleur. Ne te sens pas obligé de faire ce sacrifice. Nous savons que tu détestes faire cela alors, ne te force pas. Nous ne te le demandons pas.
- Vous ne me faites pas confiance ! s'exclama Teflan. Nous sommes ensemble depuis tout ce temps et malgré cela, vous ne m'accorderez pas ce que je demande ? Je veux juste participer. Chacun son tour, sauf pour moi ?
- Nous avons appris à te connaître, Teflan, le coupa Belan avant de tousser.
Tous attendirent que sa respiration reprenne. De tous, il était celui qui avait le plus à perdre. Dans son état, il ne survivrait pas s’il fallait tout refaire et ses jours étaient comptés, comme à chaque fois.
- Tu refuses l'idée même de faire un sacrifice, reprit Belan la voix éraillée et le souffle court. Tu es contre ce que cela implique. Écoute, personne ne t'en veut ici. Nous t'acceptons tel que tu es. Je suis d'accord avec Vincent, ne te force pas. Nous avons l'habitude de faire le sacrifice ultime et nous préférons ne pas risquer qu'il rate. Nous…
- Il ne ratera pas ! assura Teflan d’une voix ferme et posée. Je saurai m'y prendre. Vous osez croire le contraire ? Attendez ! Lequel de vous ne m'a pas vu faire une torture ? Pas dans le cadre d'un sacrifice, peut-être, mais je suis doué quand il s'agit de faire souffrir les autres. Vous vous en êtes rendus compte, non ?
- C'est vrai, admit Anthony.
L’ancien prêtre arborait des cheveux totalement blancs, particularité qu’il conservait quelque soit son âge. Avait-il déjà cette couleur surprenante à sa naissance ? Teflan n’avait jamais osé lui poser la question.
- Quand tu t'y mets, tu es particulièrement impitoyable, poursuivit Anthony. Toutefois, je ne crois pas que tu te rendes bien compte de ce que ce sacrifice exige de la part de l'exécuteur. D'habitude, tu fais ce que tu veux aux victimes et tu peux les tuer quand tu veux. Le moment de leur mort n'a pas d'importance et tu agis selon tes envies. Là, il s'agit de suivre des exigences précises.
- Déjà, je doute de ta capacité à trouver les trois victimes nécessaires, annonça Maxime en souriant.
Le roux aux yeux verts n’était pas connu pour son tact. Avec lui, pas d’hypocrisie, pas de faux-semblant. Tout en face et sans enluminure. Enfant, sa couleur de cheveux lui avait valu d’être le bouc émissaire, la cible de tous les coups. Il avait dû apprendre à se défendre, tant par les insultes que par le combat au corps à corps. Mieux valait ne pas se mettre à dos le porteur de tâche de rousseur dont la douceur des traits masquait un ennemi intraitable.
Teflan lui envoya un regard noir mais Maxime n'en perdit pas pour autant son splendide sourire.
- S'il vous plaît, dit Teflan d'une voix calme et posée, preuve de sa grande capacité oratoire, je saurai faire. Faites-moi confiance.
- Harlan ? lança Vincent. Qu'en penses-tu ? Tu l'en crois capable ?
Le gros visage rond de Harlan vira au rouge. Il tortillait ses doigts et se balançait de droite à gauche dans un rythme connu de lui seul.
- Je… euh… Je préférerais ne pas donner mon avis, bredouilla-t-il.
- Harlan, tu ne peux pas ne pas le donner, répliqua Vincent d'une voix froide alors que toute l'assemblée dévisageait le gros conseiller. Tu fais partie des nôtres. Tu ne peux pas sans arrêt te cacher derrière Teflan. Tu le connais mieux que nous alors nous te posons la question : le crois-tu capable d'effectuer correctement le sacrifice ultime ?
Harlan bougea sur sa chaise et son visage perdit un peu de sa rougeur. Il regarda ses collègues, puis Teflan, puis la table puis finalement, regarda Vincent dans les yeux et lança :
- Lorsque Teflan est en colère, mieux vaut ne pas se mettre sur son trajet mais je l’ai souvent vu rester stoïque dans des situations catastrophiques. Je le crois capable de faire ce rituel. Oui, je l'en crois capable.
- Bien, dit Vincent. À présent, votons. Qui accepte que Teflan fasse le rituel d'immortalité cette fois ?
Les mains des sept conseillers entourant Teflan se levèrent. L’heureux élu se leva, s'inclina devant ses camarades et se dirigea vers la sortie.
- Teflan ? Dans combien de temps penses-tu être prêt ? lança Vincent.
- Vous pourrez commencer à prier au crépuscule, répondit Teflan dans un sourire.
Les autres firent la moue. Ils venaient probablement de comprendre que Teflan n'avait pas attendu leur avis pour trouver des victimes. Inutile, il se savait vainqueur. Il n’était pas considéré comme le meilleur diplomate du monde pour rien. Teflan avait à peine fait quelques pas dans le couloir qu’Harlan le rejoignait de pas lourds.
- Teflan !
Le seigneur s'arrêta et regarda le gros conseiller venir vers lui.
- Teflan, continua Harlan lorsqu'il fut près de son ami, tu n'as pas à faire ça. Ce n'est pas parce que je t'ai dit hier que j'en avais assez de faire ce sacrifice que tu dois prendre ma place !
- Je ne prends pas ta place, répliqua Teflan, je ne fais que repousser l'échéance.
Harlan sourit à cette citation du grimoire de Chaak puis hocha la tête. Teflan sortit faire ses repérages. Il fallait fignoler les derniers éléments. La première serait la fille Turcoin. L’adolescente noble se montrait aussi hautaine, méprisante et sarcastique que sa mère, faisant d’elle une enfant forte, tant de corps que d’esprit, or il le fallait pour survivre à ce qu’il s’apprêtait à lui faire subir.
Il savait que la gamine se rendrait ce soir à une réception. Elle allait séduire, chauffer, faire briller des yeux et lever des bites, mais jamais cela n’irait plus loin. La demoiselle tenait à son honneur ce qui convenait parfaitement à Teflan. La victime devait être pure.
Entrer dans cette réception fut un jeu d’enfant. Nul ne refuserait jamais l’entrée à un des conseillers de l’empereur. La gamine ne le vit même pas venir. Une prise sur le cou et elle lui tomba dans les bras. Il la ramena sans se presser au palais. Il avait toute la nuit. Autant prendre son temps.
Pour la première victime, il choisit également une femme, une paysanne repérée aux abords de la capitale. La petite travaillait dans les champs et adorait l’eau. Tant mieux. Il ne fallait pas qu’elle perde pied trop vite. Qu’elle apprécie l’élément marin lui convenait parfaitement. Sa pureté était assurée par son âge. La gamine ne saignait pas encore et son père n’abusait pas d’elle : une surveillance rapide lui avait permis de s’en assurer.
Pour la troisième, il allait falloir attendre l’aube. Ça serait juste mais au moins, il pourrait dormir un peu. Les deux premières en place et endormies, Teflan somnola pour ne se relever qu’un peu avant l’aube. Tous les matins, la jeune femme visée se rendait au marché réaliser les commissions. Le cordonnier tenait son foyer d’une main de fer. Les femmes ne sortaient pas du droit chemin. Il était sur le point de marier celle-là. Sa pureté était assurée.
Il ne l’avait pas choisie pour cette seule raison. Non ! La gamine était magnifique. Petite, aux hanches et poitrine marquées, une peau claire, de longs cheveux bruns soyeux, Chaak ne pouvait qu’apprécier l’offrande. Il tenait à lui prouver sa vénération.
La jeune femme dont il ignorait l’identité prenait tous les jours le même chemin. Il l’attendit au coin d’une ruelle. Son enlèvement fut facile, rapide et sans douleur. Nul ne se rendit compte de rien. Parfait.
La paysanne fut aussi résistante que voulue, lui permettant de réaliser sans anicroche la première partie du sacrifice. Il regarda le corps sans vie de cette gamine et se sentit soudain mal. Il voulait la voir disparaître, vite. Il porta son corps dans le jardin attenant et la déposa dans le trou qu’il avait lui-même creusé. En agissant de la sorte, il lui interdisait un enterrement religieux. Il ne savait même pas quel dieu elle vénérait ni même si elle avait déjà fait son choix. Son cœur se serra à cette idée. Il pria Artouf pour le repos de son âme puis retourna dans la salle sacrificielle.
La fille Turcoin lui lança un regard assassin. Teflan se permit un sourire carnassier. L’adolescente lui sortait par les trous de nez. Madame Turcoin ne portaient que le titre de comtesse et pourtant, elle jouissait de nombreux privilèges diplomatiques, obligeant Teflan à courber régulièrement l’échine devant elle. La gamine en profitait et n’hésitait à se montrer odieuse envers Teflan. L'adolescente s’était même permise de lever la main sur lui. Teflan n'avait pas pu répliquer car sa mère était proche. Il aurait probablement une certaine joie à l'entendre hurler. Pour une fois, ça serait elle qui souffrirait.
L’adolescente restait immobile, figée. Si son regard lançait des éclairs, son corps nu tremblotait, prouvant sa terreur. La gamine était plutôt jolie mais Teflan n’y voyait aucun intérêt. Ces derniers temps, il préférait nettement la compagnie des hommes. Harlan ne s’en plaignait pas et une relation forte les unissait, même si depuis deux jours, Teflan connaissait une baisse de libido. Le fait de réaliser ce sacrifice n’y était certainement pas étranger. Une fois la chose faite, Teflan ne doutait pas de retrouver ses envies.
Teflan se saisit d’un couteau sur un établi. Il en contenait une cinquantaine, tous parfaitement aiguisés, de tailles diverses, préparés en prévision de ce jour. La gamine se débattit. Peine perdue. Teflan était passé maître dans l'art de faire des nœuds.
- Vous êtes malade ! geignit la gamine. Détachez-moi !
Si elle avait essayé de lui donner un ordre, c’était raté. Sa voix ressemblait davantage à une supplication qu’à un commandement. Elle dut s’en rendre compte car elle poursuivit :
- Ma mère vous donnera tout ce que vous voulez.
Teflan resta silencieux. Il taillada son bras droit et le sang perla.
- Non ! Non ! hurla la gamine. Que faites-vous ? Laissez-moi ! Cultistes immondes !
Elle avait compris qu’il agissait dans le cadre d’un sacrifice. Un bon point pour elle. Teflan poursuivit. La troisième victime gigotait un peu, sursautant aux hurlements de la fille Turcoin. Teflan poursuivit son œuvre, restant le plus neutre et le plus professionnel possible. Il s’agissait avant tout d’arriver au bout, de ne pas décevoir ses amis. Leur prouver qu’il en était capable, voilà tout ce qui importait.
L’adolescente rebelle fut aussi résistante que voulu. Elle survécut malgré le sang, les morceaux retirés, la terreur. Elle rejoignit la première dans le trou. Elle vénérait Thanset, la déesse de la musique. Comment Teflan le savait-il ? Il n’aurait su le dire avec précision. Il avait dû l’entendre le dire, lors d’une des réceptions. Il pria Chaak de lui permettre de retrouver Thanset, bien conscient que n’étant pas prêtre, cela ne servait à rien.
Il retourna dans la pièce sacrificielle pour se retrouver seul avec la dernière. Il n’en pouvait plus. Une nausée ne le quittait plus. La suite avait intérêt à être rapide.
Les tisonniers dans le feu crépitaient – il y en avait quatre, de manière à accélérer le rituel. Il plaqua un pied sur les reins de sa victime au sol. Celle-ci ne broncha pas. Appliquer le fer brûlant sur sa fesse droite fut aisé. Sur l’épaule gauche aussi.
Pour la droite, la demoiselle se rebella et Teflan dut lutter contre elle. Comme il aurait préféré qu’elle porte ses marques à lui. Sa peau semblait si douce et elle sentait si bon. Teflan sentit une érection lui venir, à lui qui préférait pourtant les hommes. Tiens, aurait-il changé de bord ? Était-ce cela, la raison de sa baisse d’envie et pas du tout le sacrifice en lui-même ?
Teflan secoua la tête. Ce n’était pas le moment de penser à ça. Finir le sacrifice d’abord. Penser au sexe après. Il marqua rapidement la fesse gauche, avisant que la marque y était bien moins profonde. Pas grave. Elle était visible, c’était l’essentiel.
Il avait terminé. Il avait prouvé sa valeur. Il trancha les liens retenant les chevilles de la jeune femme. Elle peina à se tenir debout mais parvint tout de même à la geôle froide prévue pour elle. Teflan retrouva ses compagnons et le corps gluant de cette huile dont il ne supportait pas l’odeur, il récita les mots qui pourtant, ne signifiaient rien pour lui. Visiblement, Chaak se moquait que l’on soit sincère dans ses déclarations car il offrit sa bénédiction à Teflan sans se soucier un instant du mépris que le dieu de la mort lui inspirait.
Teflan se sentait mal. Voler un dieu ? Il s’en voulait. Ce fut pourquoi lorsqu’il rejoignit la geôle, qu’il débloqua le loquet et ouvrit la porte, il fut heureux de trouver la jeune femme debout, bien vivante. Elle offrait la vision magnifique d’une beauté intouchée, nue, la poitrine exposée par les mains liées dans le dos, le ventre plat, les jambes fines. Teflan eut envie de la baiser sauvagement. Il se détourna et s’en alla. Elle appartenait à un autre désormais. Il espéra sincèrement que l’heureux destinataire apprécierait le cadeau.
Alors qu’il rejoignait ses appartements, il entendit des pas lourds dans son dos. Harlan, sans aucun doute.
- Tu as réussi.
Simple constatation.
- Je ne pensais pas que tu irais jusqu’au bout. Je ne comprends toujours pas pourquoi tu as voulu le faire. Je m’en serais tout aussi bien sorti !
- Je sais, assura Teflan que l’accusation de son ami agaçait.
- Tu détestes faire des sacrifices. Cela te répugne. Pourquoi, mon ami ? Aucun de nous ne l’aurais jamais exigé de toi. Tes dons en diplomatie font de toi un élément précieux, indispensable même.
- Vous ne l’exigez pas mais que veulent les dieux ? demanda Teflan.
- Apparemment, pas davantage. Chaak ne t’a jamais refusé son don, et ce bien que tu ne sois qu’exécuteur secondaire et c’est avec plaisir que… Aurais-tu reçu une demande particulière de Chaak ?
- Il ne me parle jamais, contrairement à vous, rappela Teflan.
- Tu as l’air bouleversé. Veux-tu que je t’aide à surmonter ? On se prend un bain histoire de retirer cette odeur que tu détestes tant ?
Teflan sourit. Harlan le connaissait sur le bout des doigts. Il accepta volontiers. Sous les volutes de vanille, Teflan repoussa toutefois son compagnon. Il avait besoin de se détendre, pas de baiser. Harlan se recula et sortit du bain, les bras ballants, la mine défaite.
La main de Teflan disparut sous la mousse. Il ferma les yeux et convoqua la vision du corps nu de sa troisième victime. L’effet fut immédiat. L’érection dure qui le prit monta et quelques caresses suffirent à le faire exploser.
Il se sécha et s’habilla puis retourna dans la geôle pour la constater vide. Il suivit les traces de sa victime. Elle avait dérobé quelques habits dans une malle avant de quitter le palais. Qui était-elle ? Qu’allait-il lui arriver maintenant ? Teflan n’en avait aucune idée.
- Teflan ! s’exclama Vincent en apparaissant près de lui. Le prêtre Merlin souhaite nous voir, maintenant.
Ce prêtre errant leur tournait autour depuis quelques lunes. Qu’ils furent cultistes n’était un secret pour personne. Ce prêtre n’était pas le premier à venir fouiner autour d’eux. Ils le faisaient tous et repartaient avec une bourse pleine d’or. Celui-là faisait exception. La corruption ne fonctionnait pas. Il semblait vraiment vouloir aller jusqu’au bout. Or les huit conseillers tenaient à leur image.
Certes les rumeurs concernant leurs sacrifices étaient nombreux mais puisque les nombreux prêtres errants venus faire leurs enquêtes étaient repartis en les déclarant honnêtes, le peuple fermait les yeux et se contentait de grommeler. Si le prêtre Merlin venait à les révoquer, cela changerait la donne.
- Il aurait trouvé deux corps dans les jardins du palais, annonça Vincent. Joli choix, la fille Turcoin. Tu aurais pu t’en débarrasser un peu plus loin, non ? Le Chanvre est merveilleux pour cela, mon ami. Tu le sauras pour la prochaine fois, d’accord ?
Teflan grimaça. Il n'y aurait pas de prochaine fois. Ce sacrifice était son premier et son dernier. Il se garda bien d'en informer son comparse.
- Hé ! On ne t’en veut pas, précisa Vincent. C’est ton premier. C’est normal qu’il y ait des couacs. On s’attendait carrément à ce que tu échoues. Généralement, le premier sacrifice est une catastrophe. Tu t’en es très bien tiré. Maintenant, viens nous tirer de la merde dans laquelle tu nous as mise.
Teflan hocha la tête. C’était le moins qu’il pouvait faire, en effet.
- Qu’on soit révoqué ne va pas changer grand-chose, assura Vincent en chemin vers la salle du conseil.
- Vous avez intérêt à faire profil bas. La population déteste les cultistes.
- Ça dépend lesquels, répliqua Vincent. Ceux d’Artouf réalisent leurs offrandes en pleine rue.
Teflan grimaça. Il n’y avait rien de plus vrai.
- De toute façon, nous manquons cruellement de matière première, rappela Vincent. L’huile de millepertuis se fait rare.
Teflan en soupira d’aise. Il n’en pouvait plus de cette flagrance permanente sur ses compagnons.
- Tu vas avoir du boulot, assura Vincent.
- Ça ne me dérange pas.
Au contraire, Teflan adorait les défis et celui-ci en serait un à sa taille. Il considérait que ses compagnons trichaient : utiliser des miracles divins pour arriver à ses fins. Quelle preuve de faiblesse ! Teflan préférait réussir par ses propres moyens.
La salle du conseil était grande et presque entièrement remplie d'une grande table ronde de huit places. En bois, elle avait été sculptée par des artistes de grand talent. Les chaises ornementées proposaient une assise aussi belle que confortable.
Sur le mur du fond avaient été accrochées des étagères sur lesquelles se trouvaient parchemins vierges, plumes, encre mais également grimoires et livres. Une immense carte du monde connu recouvrait le mur est.
Le mur ouest était, quant à lui, paré d'armes diverses et variées. Celles-ci ne servaient pas qu'à la décoration. Elles étaient régulièrement nettoyées par les armuriers du palais et leur utilité n'était pas à remettre en cause.
Ils y reçurent le prêtre que Teflan menaça. Ce jeune prétentieux s’en ficha. Il maintint sa révocation. À peine fut-il parti que Gröth se taillada l’avant-bras. Teflan grimaça. Il détestait quand ses collègues réalisaient des sacrifices devant lui.
- Ça n’a rien fait, constata le conseiller aux cheveux gras.
À croire que Gröth ignorait l’usage d’une baignoire. Il puait sans cesse un mélange d’huile de millepertuis et d’urine. Teflan essayait toujours d’être assis le plus loin possible de lui.
- Évidemment, grogna Anthony. Tu croyais quoi ? Que Chaak allait te permettre de suivre un de ses propres adeptes ?
- Il permet bien à Merlin de nous nuire ! répliqua Gröth, des postillons volant dans la pièce.
Teflan fut heureux d’être placé à bonne distance du conseiller à la barbe dysharmonieuse.
- Merlin n’utilise pas de sacrifice contre nous, précisa Anthony. Il ne demande pas à Chaak de s’attaquer à un de ses adeptes. Il sait, lui, que ça ne fonctionne pas ! Il s’est contenté de nous dénoncer publiquement.
- Il ne fait surtout pas de sacrifice tout court, murmura Maxime.
- Il va falloir le faire suivre, en conclut Vincent. Belan, tu enverras les meilleurs soldats en filature.
- Je m’en charge, promit l’ancien noble.
Sa voix portait loin. Plus de hachure, fini les crachas et les quintes de toux. Conséquence secondaire de la bénédiction de Chaak.
Belan mit en place une surveillance rapprochée. Merlin ne pourrait pas faire un pas sans être suivi. La moindre erreur lui retomberait dessus. Nul ne pouvait être parfait sans arrêt. Il trébucherait et les conseillers comptaient bien en profiter pour le faire tomber du haut de la falaise. Nul ne se dressait impunément contre les conseillers de l’empereur, les maîtres de l’empire Beera.