Syola repensa à ce qu’elle venait de faire. S’offrir ainsi à son bourreau ? Le consoler ? S’extasier devant ses cadeaux ? Tout ça pour ses beaux yeux bleus ? Et Thomas ? Elle venait de le trahir de la pire façon, le lendemain même des noces. Pourtant, elle ne parvenait pas à regretter son geste. Elle avait adoré faire l’amour avec Teflan et espéra recommencer. Il lui manquait déjà. Elle désirait tant sa présence.
Ce démon l’avait-il envoûtée ? Ensorcelée ? D’un sacrifice ? À Chaak ? Le dieu aurait-il offert à un de ses cultistes la possibilité de la manipuler de cette manière ? Chaak ! Lui aussi, elle venait de le trahir. Elle n’avait le droit que de s’offrir à un homme comprenant sa place de second, loin derrière Chaak. Teflan ne répondait pas à ce critère.
- Chaak ? lança-t-elle.
Aucune réponse. Il n’était pas là. Pas là ? Chaak était un dieu. Il était partout, non ? Syola eut soudain froid, très froid, partout, à l’intérieur. Le froid, la manière dont Chaak indiquait son déplaisir. Il n’aimait pas ce qu’elle venait de faire sauf que face à Teflan, elle se sentait incapable de résister au désir qu’il lui inspirait. Il fallait s’enfuir, sinon, elle ne répondait plus de rien.
Elle regarda autour d’elle telle une enfant terrifiée. Elle se trouvait au palais. Elle se dirigea vers la porte pour la découvrir fermée à clé. Vu sa solidité, inutile d’essayer la forcer. Syola sortit dans le jardin pour le voir autrement : de hauts murs infranchissables et lisses. Inutile d’espérer sortir par là.
Elle s’imagina escalader mais l’idée même de s’éloigner de Teflan lui fit monter les larmes aux yeux. Elle le désirait. Elle le haïssait. Elle voulait le fuir et rejoindre Thomas. Elle voulait rester et ne jamais quitter l’espace de ses bras.
Elle se plia en deux de douleur et ce froid qui refusait de la quitter. Elle fit du feu dans la cheminée mais cela ne suffit pas à la réchauffer. Elle avisa la liste sur l’établis. N’était-ce pas ce que Chaak avait toujours désiré ? Qu’elle serve ses cultistes préférés ?
Syola s’empara de la liste et commença à réaliser les produits demandés. Broyer, touiller, remuer, faire chauffer ne retira en rien le froid dans ses os mais au moins cela l’occupa-t-elle. Chaak la récompenserait-il une fois les produits terminés ? Syola l’espéra vivement.
Des bruits de pas dans le couloir la prévinrent de l’arrivée de quelqu’un. La porte dévoila Teflan. Elle ne savait trop comment se comporter avec lui. Dès qu’il s’approcha, le froid reflua pour laisser place à une douce chaleur. Syola fronça les sourcils. Elle ne comprenait plus. Que voulait Chaak ? Désirait-il vraiment qu’elle se rapproche de Teflan ?
Le conseiller s’arrêta à une distance convenable d’elle.
- Tu as tout ce dont tu as besoin ? s’enquit Teflan.
- Oui, conseiller Stylus, répondit Syola.
- Teflan suffira, assura-t-il en souriant.
Syola dut se retenir pour ne pas lui sauter dessus. Sa beauté éclipsait tout l’univers. Elle se mordilla la lèvre inférieure tout en sautillant d’un pied sur l’autre.
- Allons manger ! proposa Teflan.
Syola se blottit tout contre lui. Sa présence faisait fuir le froid. Du vin chaud coulait dans ses veines. Il ne l’empêcha pas de se coller à lui mais ne l’enlaça pas non plus. Il s’offrait sans rien donner en retour.
Syola le suivit jusqu’à une grande salle à manger. Elle fut saisie par la majesté des lieux, lui rappelant s’il en était besoin qu’elle se trouvait au palais impérial.
De hauts plafonds voûtés en pierre calcaire laissaient filtrer une lumière tamisée à travers d'imposantes fenêtres. Les rayons du soleil se reflétaient sur les lambris de chêne richement sculptés, baignant la pièce d'une chaleureuse lueur dorée.
Au centre de la vaste salle trônait une table d'un seul tenant en bois précieux pouvant aisément accueillir une dizaine de convives. Sept personnes s’y trouvaient attablées, leurs silhouettes se détachant sur la nappe d'un blanc immaculé : les conseillers de l’empereur, reconnut Syola. Ils arboraient tous un corps jeune et en pleine santé. Grâce à elle, frémit Syola. L'éternité contre un sacrifice dont l'étape ultime était l'offrande d'un être humain au dieu de la mort, cadeau que Teflan avait dit regretter d'avoir fait.
Était-ce pour cela que Chaak haïssait Teflan ? Mais alors pourquoi encourager Syola à passer du temps avec lui en la félicitant à son contact ? Syola devait s’admettre complètement paumée et Chaak qui restait absent. Pourquoi ne venait-il pas s’expliquer en personne ?
Toute discussion stoppa à l’entrée du couple. Les yeux ronds prouvaient l’incongruité de la situation. Syola, censée être prisonnière, arrachée à son époux le lendemain de ses noces, avançait blottie dans les bras d’un homme qu’elle ne se lassait pas de humer, celui-là même l'ayant torturée.
Les rayons du soleil diffusaient une lueur tremblotante sur la riche vaisselle en porcelaine fine. Plus loin, un immense âtre de pierre attendait le soir pour réchauffer l'atmosphère de ses flammes dansantes. D'imposantes armoiries sculptées dans la cheminée rappelaient la noblesse des lieux.
De part et d'autre de la cheminée, deux hautes crédences exposaient un somptueux buffet d'argent et de cristal. De vastes tentures de laine brodées, entrecoupées de puissantes tapisseries relatant des scènes de chasse ou de bataille, recouvraient les murs.
Çà et là, des armures d'apparat et des trophées de chasse venaient rappeler la puissance et le prestige des maîtres des lieux. Un épais tapis ouvragé recouvrait le sol dallé, étouffant le bruit des pas. L'atmosphère était lourde des parfums des mets servis.
- Rajoutez un couvert, ordonna le seul conseiller à arborer une chevelure noire.
Les serviteurs s’empressèrent de porter une chaise et la vaisselle pour Syola. L’herboriste prit place juste après Teflan, gênée d’être entourée des huit conseillers de l’empereur qui ne la quittaient pas des yeux.
- Teflan ? lança le seul conseiller qui arborait un corps rond débordant de graisse.
- Quoi ? Oh ! Mes amis, je vous présente Syola Miiun. Elle a commencé à travailler, pas de souci.
- Vraiment ? gronda le gros conseiller.
- Va vérifier, Harlan, si tu ne me crois pas, gronda Teflan.
Le dénommé Harlan avisa les plats chauds et sembla préférer déguster une cuisse de poulet que se rendre à l’atelier de Syola.
- Mange. Tu as besoin de forces, dit Teflan à Syola.
Son ton n’était en rien autoritaire. Il semblait se soucier d’elle. Syola attrapa sa fourchette en argent.
- Ça faut dire, gronda Harlan. Tu as dû lui prendre sacrément d’énergie ce matin. On l’entendait jusqu’à l’autre bout du palais.
Syola rougit de la tête aux pieds. Teflan ne lui avait rien pris du tout. Il avait donné et elle s’était servie, sans vergogne. Pourtant, elle n’arrivait pas à regretter son geste et elle était prête à recommencer, là, tout de suite, sur cette table et devant tout le monde. Elle se contint. Il y avait un temps pour tout et là, il fallait manger. Elle mit un morceau de légume dans sa bouche, savourant le goût exquis. Les cuisiniers du palais méritaient leur place !
- Harlan ! siffla celui qui avait ordonné le rajout d’un couvert et qui semblait être le chef. Cesse ! Tes crises de jalousie commencent à nous courir sur le haricot. Tout le monde a compris que…
Une alarme résonna, coupant court à la conversation. Tous les conseillers se levèrent d’un bond.
- Que se passe-t-il ?
- Le palais est attaqué, indiqua un garde en entrant dans la salle.
- Le palais ? Attaqué ? Par qui ?
- Un prêtre de Chaak, annonça le garde. Il décime nos rangs.
- Merlin, gronda Teflan en attrapant Syola par le bras.
Premier contact entre elle et lui, ferme et brutal. Il ne la blessa pas physiquement mais Syola trébucha, son esprit refusant de croire à cet acte de possession non désiré. Il l’emmena dans le couloir, la portant presque, poids plume face à ce géant.
Syola ne chercha pas à s’extraire de la poigne du conseiller. Elle savait cela impossible. De plus, elle ne le désirait pas. Elle crevait d’envie qu’il la touche… mais pas comme ça.
L’alarme résonnait toujours, mettant les nerfs de Syola à rude épreuve. Ce bruit strident, puissant et incessant indiquait que Thomas était venue la chercher, ici, au cœur même du pouvoir impérial. Comment ? Il n’était pas combattant. Il savait tout juste manier un couteau à table.
Thomas apparut dans le couloir. Teflan stoppa net, sa main enserrant toujours le bras de Syola, sans la blesser mais avec fermeté. Syola observa son mari et elle admira son courage et sa loyauté. Il l’aimait au point de venir la délivrer seul des mains des maîtres de l’empire Beera.
Syola regarda le prêtre en robe sombre et une immense peine étreignit son cœur. Elle l’aimait, un sentiment sincère, profond et réel. Elle se tourna vers Teflan et son cœur battit la chamade tandis que son corps hurlait son envie de le goûter, de le sentir encore en elle. Syola passa de l’un à l’autre, incapable de choisir. Comment pourrait-elle ? Pourquoi la forçait-on à prendre une décision aussi terrible ?
- Lâche ma femme ! gronda Thomas.
Il se tenait, seul, devant les huit conseillers et pourtant, il ne tremblait pas. Des gardes arrivèrent. Thomas les désigna de la main et ils s’écroulèrent. Comment ? Syola cligna des yeux, fixant avec horreur le corps inanimé du garde. Son mari était-il devenu un meurtrier par sa faute ?
- Nos gardes ne sont pas morts, remarqua le conseiller roux. Ils dorment.
Syola en soupira d’aise. Thomas avait choisi une action non létale. Voilà qui lui ressemblait bien davantage.
- Ce sacrifice se fait en duo, annonça le conseiller aux cheveux blancs. Prévenez la population. Un cultiste de la mort est en train de réaliser un sacrifice en ce moment-même aux alentours du palais impérial. Ils vont s’en occuper !
Syola fronça les sourcils. Elle ne comprenait pas les propos qui venaient d’être prononcés. Elle évacua ce détail de son esprit pour se concentrer sur Thomas et Teflan. Les deux hommes se toisaient.
- Rends-moi ma femme, gronda Thomas.
- Sinon quoi ? susurra Teflan d’une voix acide.
Seul contre huit. Thomas n’avait pas une chance. Syola trembla de partout. La confrontation allait tourner au vinaigre. Ils allaient s’écharper et le résultat ne serait pas beau à voir.
Le cœur ravagé, Syola appuya tendrement sur la main de Teflan et la repoussa. Le conseiller desserra en retour la poigne contre laquelle Syola n’aurait jamais pu lutter. Elle n’osa pas croiser son regard. Elle lui tourna le dos et s’avança vers Thomas.
Chaque pas tailladait son âme. Ses jambes pesaient des tonnes. Le froid revint, plus fort, s’insinuant jusqu’à l’intérieur de ses os. Peu importait. Il fallait le faire. C’était la bonne décision. Chaak avait appris à Syola à être actrice de sa vie, à ne pas subir, à ne pas laisser faire. Elle ne voulait pas qu’il arrive du mal à Thomas, ni à Teflan, ni à personne.
Elle ne comprenait pas pourquoi Chaak tenait à ce qu’elle reste auprès de Teflan au lieu de rejoindre son époux. S’il voulait vraiment qu’elle reste auprès de Teflan, il n’avait qu’à apparaître et le lui dire clairement. Ces chauds et froids commençaient à l’agacer. Ne méritait-elle pas davantage de la part du dieu ?
Syola parcourut la moitié de la distance la séparant de Thomas sans que personne ne la retienne. Teflan ne prononça pas à un mot. Les conseillers restèrent à distance.Syola sentait le regard de Teflan sur son dos et perçut son désarroi et sa tristesse. Elle aurait voulu lui crier qu’elle l’aimait, qu’elle voulait passer toute sa vie avec lui, qu’elle ne rêvait que de ses bras. Elle garda les lèvres serrées et poursuivit vers son mari.
Elle ne pouvait pas imaginer les deux hommes qu’elle aimait s’écharper, s’entre-tuer, se faire du mal. Si la paix était à ce prix, elle le payerait. L’herboriste retint ses larmes. Elle devait le faire, pour le bien de tous. De quel autre choix disposait-elle ?
Dès qu’elle fut sur lui, Syola attrapa la main tendue de Thomas. Un contact physique simple et pourtant, Teflan ne le lui avait jamais offert, pas une fois. Syola sentit les larmes monter mais elle les retint. Pas ici. Pas maintenant.
Elle suivit son mari dans un escalier. Elle courait à ses côtés, suivant son rythme infernal, comme si la mort fut derrière eux, ce qui n’était pas loin d’être le cas. Syola aurait préféré s’agenouiller et implorer le pardon de son époux. Elle l’avait trahi de la pire manière. Elle n’arrivait pas à s’en vouloir. Il la rejetterait à l’instant où il saurait. Elle devait lui cacher. Elle ne s’imaginait pas le faire. Elle devait le lui dire. Elle crevait de peur à l’idée de le perdre.
Après quelques couloirs, ils débouchèrent dans le temple palatial de Chaak. Thomas salua Chaak avant de sortir. Chaak… Où était-il ? Plus là, en tout cas. Absent, lointain, et ce froid qui s’insinuait en elle et ne la quittait pas. Elle n’avait qu’une expression en tête : Va te faire foutre.
Son agacement se transforma en colère, puis en rage. Elle avait froid et alors ? Si Chaak voulait qu’elle rejoigne Teflan, il lui suffisait de venir en personne et le lui ordonner. Syola n’aurait d’autre choix que lui obéir. Assez de ces gamineries.
Syola percuta Thomas au sortir du temple. Éblouie par un soleil contrastant avec l’obscurité interne, elle rata son arrêt brusque. Le choc la fit tomber sur les fesses tandis que Thomas vacillait.
- Ne tirez pas ! Vous risquez de toucher la femme, dit une voix.
Des mains agrippèrent Syola, la faisant glisser sur l’herbe grasse du jardin extérieur. Syola se vit entourée d’une foule nombreuse : la population de Stonyard venait s’occuper du cultiste.
Syola vit Thomas reculer jusqu’à l’intérieur du temple tandis que des badauds la traînaient en dehors de l’enceinte du palais. Elle cria le nom de son mari mais sa voix fut avalée par les trompes retentissant partout, les cloches sonnant à tout rompre, les hurlements des badauds vociférant.
Impossible de s’extraire de la foule. Qu’allaient-ils lui faire ? Quelle ironie ! Dire que Thomas détestait faire des sacrifices. Syola l’avait poussé à en réaliser, à accepter ces pratiques et voilà qu’il allait se faire lyncher à cause de cela, alors même qu’il avait passé toute sa vie à dénoncer les cultistes.
- Soyez rassurée, madame. Il ne pourra pas vous faire de mal, dit un meunier, vu son tablier couvert de farine. Nous allons nous occuper de son cas.
Syola resta muette. Indiquer être son épouse lui vaudrait probablement un lynchage en règle. Nul n’écouterait sa plaidoirie. Aucun habitant de la ville ne la soutiendrait. Deux escouades de gardes sortirent du palais pour repousser la foule. Syola constata qu’un conseiller scrutait la foule. Ils la cherchaient, elle !
Syola se baissa et disparut dans une ruelle sombre. Il fallait fuir. Où ? Se cacher dans son herboristerie ? Mauvaise idée. C’est le premier endroit où ils iraient la chercher. Syola ne se connaissait pas d’autres alliés. Gudje !
Syola fila jusqu’au quartier de Bez et tambourina sur la porte, qui resta obstinément close.
- Inutile d’insister, Syola, dit un des hommes de Crado. Gudje est sorti un peu avant le zénith. Il a refusé notre protection. Les cloches sont pour lui. Il est déjà mort. Je suis à la fois soulagé qu’il y ait un cultiste de moins et en même temps, je le trouvais sympa.
Le voyou s’éloigna, l’air songeur. Sacrifice en duo, se rappela Syola. Thomas avait demandé à Gudje de l’aider et il venait de le payer de sa vie. Syola regarda autour d’elle, perdue, et ce froid qui ne la quittait pas ne l’aidait pas à réfléchir. Où aller ? Vers qui se tourner maintenant ?
- Chaak ? murmura-t-elle, pleine d’espoir.
Elle avait besoin de lui, plus que jamais !
- Chaak ? pleura-t-elle avant de ricaner.
Il ne risquait pas de venir. Il détestait qu’elle fasse reposer sur les épaules de quelqu’un d’extérieur sa propre survie. Il avait tout fait pour lui faire prendre conscience de ses propres capacités, de ses forces intérieures. Syola calma son cœur et força sa respiration s’apaiser. Où pourrait-elle se réfugier où les conseillers n’iraient pas la chercher ?
Syola sourit. Elle avait la solution. Remettant sa capuche, elle traversa la ville. Julien lui ouvrit volontiers la porte. Auguste l’accueillit. Syola le remercia puis se rendit dans la nef principale, s’agenouilla devant la statue du dieu de la mort et l’appela de toutes ses pensées. Seul le silence et le froid lui répondirent.