Ce matin, un rai de lumière a traversé le volet fermé. J’avais oublié que la lumière pouvait encore entrer. Les volets sont fermés depuis si longtemps.
Première ou dernière lueur du jour, je préfère ne pas savoir. À quoi bon ? La lumière me pique les yeux, me rappelle que dehors, il y a du mouvement, des gens, de la vie. Tout ce que j’ai fini par ne plus attendre. Je dis souvent que je suis fatiguée. C’est plus facile que d’expliquer le reste. Le bol qui reste dans l’évier. La robe de chambre que je ne quitte plus. Les rideaux fermés parce qu’une fois ouverts, il faudrait peut-être faire quelque chose de la journée.
C’était Jo qui ouvrait toujours les volets avant moi. Il disait que le soleil caressait les coeurs, que la lumière du matin lavait tous les chagrins et que la pluie était la meilleure des excuses pour s’enlacer devant un film. À présent, je n’ai plus la force de vérifier ni l’heure, ni la météo.
Je me lève quand le sommeil m’abandonne. Je déambule dans l’appartement en traînant les pieds. Juste pour faire semblant que quelque chose en moi tient encore debout. Je tourne en rond dans le salon, dans l’espoir qu’un objet accroche mon regard. Une photo, un livre, une raison.
Le calendrier est resté bloqué quelque part en mars. J’ai arrêté de le regarder. L’horloge ne donne plus l’heure. J’ai pensé changer les piles, mais je n’ai jamais trouvé la force. Accrochée trop haut, elle ne m’inspire plus que la peur de tomber.
Je vis lentement. Je dors trop ou pas assez. Je ne mange plus vraiment. J’ai oublié le goût des choses. Les sons se sont enfuis, seul le silence me tient compagnie. Parfois, il y a des grincements dans les murs, un grattement insistant, comme si l’immeuble lui-même voulait me parler. Je serais presque capable de lui répondre. Pour ne plus me sentir seule. Plus de messages, plus de courrier. Mon nom ne sert plus qu’à retenir quelques prospectus dans la boîte aux lettres.
Mon regard glisse le long des murs. Dans le couloir. Une photo de famille, un jour d’été. Mon Jo, debout derrière moi, les mains posées sur mes épaules. Son sourire fier. Et devant, dans leurs tenues d’écolier, deux petites bouilles espiègles avec des dents manquantes. Je l’avais accrochée à l’entrée du couloir, pour qu’elle me suive toute la journée, du réveil au coucher. Pour ne jamais oublier l’essentiel.
Jo est parti depuis si longtemps. Et je n’ai pas entendu la voix de mes fils depuis des mois. Ils ont leur vie. Je me le répète souvent. Pour les excuser, pour ne pas leur en vouloir. Ils ont leurs enfants, leurs courses, leurs réunions, leurs dimanches déjà pleins. Ils disent qu’ils vont passer. Je réponds que rien ne presse. Et après, je reste près du téléphone, à attendre ce qui n’arrive pas.
Je me détourne.
On doit être encore le matin. J’ai froid. Je n’arrive plus à me réchauffer. Je m’étais éveillée en murmurant :
— Pas de soleil aujourd’hui.
C’est devenu un rituel. Une excuse pour vivre dans cette pénombre depuis des jours.
Mais ce matin, quelque chose a changé. Ce rai de lumière griffe le sol là où l’obscurité dominait. Un fil pâle, doré, timide. Et dans cette écorchure éclatante, les flocons de poussière virevoltent. Lentement. Je les regarde, suspendue à leur mouvement. Et pendant un instant, j’aimerais être l’un d’eux. Un de ces grains minuscules, portés par la lumière dans un bal silencieux. Libre. C’est beau. Simplement beau.
Soudain, trois coups secs contre ma porte.
Je me fige. Comme si mes os avaient gelé. Je tends l’oreille. Rien. Le silence. Je reste là, debout au milieu du salon, les bras ballants.
Puis ça recommence.
BAM BAM BAM.
Et une voix.
— Madame ? Madame, vous m’entendez ?
Je recule d’un pas, prise d’un vertige. Qui ça peut être ? Mon souffle devient court. Est-ce qu’il y a eu un accident ?
Mais je me dis que c’est une erreur, un voisin, un démarcheur. Je ne bouge pas. Et les coups se font plus pressants. La voix, plus nette.
— Est-ce que vous êtes là ? Ouvrez, s’il vous plaît.
Je recule encore. Je ne veux personne chez moi. Je ne me suis pas regardée depuis des jours, à quoi est-ce que je ressemble ? Je pourrais mettre une chaise contre la porte. Un réflexe idiot, mais même ça, je ne peux pas. Elle serait trop lourde pour moi. Je n’arriverais pas à la soulever. Mon ventre se serre. Les coups s’enchaînent. J’entends des voix. Ils sont plusieurs. Des bruits de pas précipités. J’ai l’impression qu’ils vont entrer de force. Je ne comprends pas ce qu’ils me veulent. J’essaie de hurler mais aucun son ne sort de ma gorge. Je suis pétrifiée.
Puis j’entends un bruit métallique. Comme une barre. Ou un pied-de-biche.
Boum.
Ils forcent. Ils insistent.
Boum.
Mon cœur s’affole. Je cours dans la salle de bain. Je me blottis contre le carrelage froid. Je tremble.
Boum.
J’ai peur. Je ne veux pas qu’ils entrent. Je ne veux pas qu’ils me trouvent.
Boum.
La porte s’ouvre dans un craquement sinistre. Je frissonne. La peur, l’effroi… mais pas seulement. Un courant d’air doux, presque tiède, passe contre ma joue. L’odeur du dehors entre d’un coup. Une odeur de pierre humide, de rosée du matin, peut-être.
Un instant, le silence revient. Puis ils sont là. Le plancher grince. Des hommes en uniforme. Pompiers. Lampe frontale. Radio grésillante. Ils avancent vite, parlent bas.
— Ça doit faire un moment, dit l’un deux, la voix grave.
Ils passent devant la porte de la salle de bain, sans me regarder. Ils se dirigent vers ma chambre.
— Là.
— On l’a trouvée, répond l’autre plus fort, sûrement pour ceux derrière eux. Amenez le brancard.
D’autres pompiers s’agitent. Aucun d’eux ne me voit. Je ne comprends pas. Je me relève doucement et marche vers eux. Je veux crier, leur demander de partir mais ma gorge est nouée. Ma bouche s’ouvre et rien ne sort. Et eux, ils m’ignorent. Est-ce que je deviens folle ?
Je suis juste à côté d’eux. Pas un regard. Tous concentrés sur quelque chose dans ma chambre. Je les évite et rentre doucement dans la pièce. Je ne le sens pas mais l’air y est lourd. Indigeste. Ceux à l’intérieur grimacent. Je m’attends à un intrus. Un trou dans le mur. Tout. Mais pas ça.
Pas moi.
D’abord, je vois le drap. Celui avec les petites fleurs bleues, usé sur le bord.
Puis la main posée dessus. Mes doigts. Mon alliance. Après seulement, je reconnais mon visage. Le drap tiré jusque sous le menton. Les yeux fermés dans une expression presque sereine. Le teint livide.
Là, je comprends. Je comprends tout.
Je recule, le souffle court. Il n’y a pas de drame. Pas de sang. Juste… un sommeil qui ne s’arrêtera plus.
Encore debout. Mais plus vivante.
Je reste longtemps à les observer. Retirer le drap. Me porter. Me poser délicatement sur ce brancard. Leurs gestes sont précis mais doux aussi. Il y a du respect pour ce corps de vieille femme qui m’est maintenant si étranger.
Ils passent devant moi… à travers moi. Je ne sens rien. Et, l’appartement redevient silencieux. Je n’ai toujours pas bougé. Alors, voilà. Je suis morte.
Je pensais que ça ferait plus de bruit. Une mort. Je pensais qu’il y aurait un cri quelque part. Des larmes peut-être. Mais non. Il y a seulement le parquet, le rai de lumière et l’odeur du matin entrée sans permission.
Je balaie du regard ce chez moi qui avait été plein de vie. De rires. De pleurs, parfois. D’amour, beaucoup. Tous mes souvenirs étaient ici. C’est sur ce coin de table que mon tout petit s’était cogné. Il avait toujours une légère cicatrice sur le front. Dans cette cuisine où l’on préparait tous les gâteaux d’anniversaire. C’était cette planche du parquet qui grinçait le plus et qu’il fallait éviter pour amener les cadeaux sous le sapin. Et c’était sur ce canapé où je m’appuyais sur son épaule. Mon amour. Mon Jo.
Le silence se fait apaisant. Partir ou rester. Si j’avais pu, j’aurais inspiré pour reprendre mes esprits. Un instinct, je m’approche du rai de lumière dans le salon. Et je tends la main. La lumière me traverse. Elle devient caresse.
Le léger grattement dans les murs reprend. Non. Ça ressemble plus à un souffle. Je l’entends enfin… quelque chose m’appelle. Ou quelqu’un. Je me retourne. La porte est encore ouverte. Je traverse le couloir. Et au bout du couloir, le soleil. Ni brûlant, ni écrasant. Un jour simple, ordinaire. Le monde n’a pas cessé de tourner pour moi.
J’arrive devant la cour que j’ai traversée mille fois. Le sol sous mes pieds devient flou. Je m’habitue à la lumière d’abord aveuglante. Puis, lentement, elle s’adoucit. Un pas, puis un autre. Je tends les mains, hésitante. Et quand les premiers rayons me touchent, je frémis. Ce n’est pas chaud. C’est comme une vibration, une onde qui me traverse lentement.
Je souris, et je lève les yeux vers les feuilles du vieux chêne, celui au centre de la cour. C’est là, juste là, que Jo m’avait demandé de partager sa vie. De devenir sa femme. Comme si j’allais lui laisser le choix. Je l’ai aimé dès le premier regard. Le perdre, ça a été comme m’arracher les deux bras. Et pourtant, on continue. C’est ça qui est terrible. On continue même sans ses bras. On apprend à ouvrir les pots autrement, à dormir au milieu du lit, à répondre « ça va » quand quelqu’un a la gentillesse maladroite de demander.
Je cligne des yeux. Quelqu’un est assis sur le banc, sous le chêne. Mon coeur se serre alors qu’il a cessé de battre depuis longtemps. C’est lui. Il se lève. S’avance vers moi. Il a ce sourire charmeur qui ne l’a jamais quitté. Même malade. Même lorsque l’espoir s’était envolé. Il m’attendait. Depuis tout ce temps. Là. Sur notre banc.
Nos pas nous rapprochent. Les rayons du soleil me traversent et mon corps continue de palpiter. Jo est là, tel que je l’ai vu la première fois. À nos vingt ans. La bouche insolente, les épaules droites, cette mèche qu’il n’arrivait jamais à discipliner. Et surtout, cette façon de pencher un peu la tête quand il me regardait, comme s’il venait de comprendre quelque chose avant tout le monde.
Je reste immobile devant lui, devant son regard doux. Émue comme je l’ai été à notre premier baiser. On ne peut pas parler mais nos yeux se retrouvent, s’enlacent. Je vois le manque, la patience mais surtout la joie qu’il essaie de retenir parce qu’il sait que je vais pleurer. Il a toujours su quand j’allais pleurer.
Ma main se pose sur sa joue et je suis surprise de ne plus voir les rides qui striaient ma peau. Mes doigts sont redevenus fins, comme avant. Je les regarde une seconde puis reviens à lui. Il n’y a pas de chaleur à son contact, il n’est pas froid non plus. Mon pouce caresse doucement son visage puis sa bouche qui dessine ce sourire qui m’a tant manqué.
Autour de nous, la cour tremble dans la lumière. Tout devient plus léger. Il n’y a plus ce vieux poids de maison fermée, de téléphone muet, de journées pliées les unes sur les autres.
Jo me tend la main. Je la prends. Nos corps s’effacent doucement, dispersés en grains de poussière que l’on ne peut voir qu’à travers les rayons du soleil. Je me sens libre et connectée, reliée à Jo, au vieux chêne, à tout ce qui respire encore.
Je regarde une dernière fois l’immeuble, la porte laissée ouverte, les fenêtres de l’appartement où j’ai été mère, femme, vieille, seule.
Puis Jo m’attire contre lui. Et je souris. Parce que je sens que ce n’est pas la fin, c’est le lever du jour. Je ne tombe pas dans l’oubli, je remonte dans le vivant.