I had no trouble betting
On the flood, against the ark
You see, I knew about the ending
What happens to the heart
— Leonard Cohen, “Happens to the Heart”, dans Thanks for the Dance (2019)
De grosses masses de nuages gonflés avaient déboulé dans l’après-midi et le hall de l’Arche 003 était inhabituellement ombragé. Seulement quelques heures plus tôt, le soleil brillait obliquement à travers les vitres pâles et opaques alignées sur les hauts murs, projetant une lueur froide mais bienvenue sur la foule affairée. A présent, l’espace caverneux était désert, si ce n’était la silhouette solitaire d’une Veilleuse.
Gardiens de l’Arche, lames de l’Église, protecteurs du peuple, les Veilleurs n’avaient ni foyer, ni passé, et leur seul futur se trouvait en Dieu. Bérénice, qui n'avait aucun foyer à regretter, et aucun passé qui mérite qu’on s’y attarde, était une bonne Veilleuse : elle n’avait qu’elle-même, et le temps qui lui serait accordé sur cette Terre.
La plupart des habitants laïcs de l’Arche assistaient alors à la messe hebdomadaire, mais sa fonction de Veilleuse lui donnait de plus grandes libertés vis-à-vis du temps dévoué à la contemplation – nul ne savait quand le devoir sacré l’appellerait, après tout. Elle parcourut rapidement le sol marbré, ses pas résonnant faiblement dans le vide du lieu. Elle n’avait pas pour habitude d’emprunter ce chemin, car les foules étaient loin de lui être agréables, mais il y avait quelque chose de satisfaisant à pouvoir marcher sans être vue dans des zones habituellement bondées. Elle avait l’impression que l’endroit lui appartenait, au moins un petit peu.
Le seul inconvénient à ce raccourci par ailleurs pratique était que, pour arriver jusqu’à la double porte de métal noir qui marquait l’entée d’un réseau de couloirs labyrinthiques, il fallait passer devant la Sainte.
C’était une statue de taille humaine, rendue plus menue encore par le vide écrasant de la pièce. Le plafond était si haut que même juchée sur un énorme piédestal monolithique, la jeune fille de bronze à la main levée et au regard tourné vers le ciel semblait noyée, petite, sans importance.
Aussi petite et sans importance que se sentait Bérénice.
Ses pas ralentirent, et malgré le temps qui lui manquait – elle devait se préparer pour l’orage approchant – elle ne put s’empêcher de s’arrêter pour la regarder comme elle le faisait rarement. Consciente du regard constant des caméras de surveillance, elle resta debout quelques longues secondes, le dos droit et les pieds pressés l’un contre l’autre comme si elle se tenait devant un supérieur, avant de s’incliner profondément et de reprendre une posture plus naturelle. Vue de l’extérieur, elle savait qu’elle aurait l’air de présenter ses hommages.
C’était on ne peut plus faux.
Ce n’était pas quelque chose que l’on pouvait dire à voix haute, sur l’Arche. Ce n’était même pas censé être une pensée dans l’esprit de quiconque Lui ayant prêté serment. Si Bérénice avait cru que la Sainte pouvait lire son cœur, nul doute que la peur l’aurait dévorée vivante. En vérité, son coeur n’abritait que la pierre noire et luisante de sa résistance, amoureusement polie, une année après l’autre, pour l’empêcher de tomber folle.
La Sainte, la Sainte, la Sainte.
Peut-être était-elle vraiment la seule au service des Cardinaux à ne pas vénérer la Dame des Orages. Parfois, elle se plaisait à imaginer un trouble dans le regard des autres Veilleurs, ou du ressentiment dans la façon réservée dont ils prononçaient Son nom, mais c’était une illusion qu’elle ne s’accordait que lorsque le chagrin la rattrappait, durant ces heures paisibles après la pluie qui lui donnaient toujours froid.
Elle savait que même ses camarades les plus proches – elle n’avait pas d’amis ici – l’auraient profondément condamnée de trouver des défauts à la sauveuse de l’humanité, la Sanctifiée dont la grâce avait touché un monde mourant pour lui rendre vie.
Sauf que ce n’était pas ce qu’Elle avait fait, n’est-ce pas ? Elle l’avait détruit. Elle avait rompu tous les barrages et noyé tout ce qui était indigne. A présent, tout ce qui restait était sacré, alors rien ne l’était.
Consciente de son environnement, le battement de son cœur pulsant maladivement entre ses oreilles, Bérénice s’approcha de la statue. Dans sa ligne de mire directe se trouvaient ses pieds délicats et lisses qui semblaient avoir été arrêtés en plein mouvement, la Sainte ayant tout juste commencé à s’élever au-dessus de l’eau agitée qui constituait la base. Impeccable. De petites mains profanes armées de chiffons s’assuraient tous les quelques matins que la poussière ne commence pas à ternir l’image de la Dame, alors que Bérénice était à jamais interdite de toucher cette chair de métal luisant.
Une inspiration logée dans la gorge, elle laissa son regard s’élever aux épaules nues et leur rondeur douce, au cou gracieux et fin, à l’inclinaison élégante du menton, jusqu’à ce qu’elle ressente dans un vertige le besoin de toucher – de presser ce visage sombre et sans vie, d’ébouriffer la masse luisante des cheveux, chaque mèche happée par un souffle de vent, figée dans le temps. Seul le toucher, elle le savait, pourrait dissiper l’illusion de douceur qui imprégnait chaque membre, chaque pli de tissu. La statue était parfaite – aussi parfaite que lorsque la Sainte vivait sur Terre.
Que se passerait-il, si elle laissait sa main toucher ce qu’elle pouvait, glisser le long d’un mollet, jusqu’à la cheville – quoi ? Est-ce qu’une alarme sonnerait quelque part ? Est-ce qu’elle pourrait plaider l’adoration – que c’était l’amour qui lui avait intimé ce geste ?
Pas maintenant. Elle soupira profondément, recula d’un pas. Peut-être jamais.
Elle avait un orage à endurer.
*
Quand Bérénice se rendit sur le toit de l’Arche, la pluie avait déjà commencé à tomber en trombes d’eau constantes, quasiment solides. Elles s’abattirent avec dureté sur son visage et son corps au point de lui faire mal pendant qu’elle s’amarrait rapidement à la poignée robuste de la trappe par laquelle elle venait de passer. Elle ne pourrait pas se retenir manuellement à ce qui était autour d’elle, et avait appris cette leçon à la dure, après avoir été presque emportée par une bourrasque monumentale lors de sa première sortie sous un orage. Elle avait depuis obtenu la permission d’utiliser un des câbles et des harnais de l’inventaire, bien qu’ils soient ordinairement réservés aux ouvriers et aux nettoyeurs qui sortaient aux beaux jours.
Quant aux Veilleurs, ils n’étaient d’ordinaire censés sortir qu’à deux occasions : sur le pont principal, que ce soit pour leur ronde de surveillance ou pour leur loisir, et sur terre, chaque fois que l’Arche avait besoin de se ravitailler en denrées fraîches et en sang neuf et sain.
Malgré l’absence de visibilité provoquée par l’orage, Bérénice était certaine qu’il n’y avait aucune terre à l’horizon, ce dont elle se réjouissait. Le mouillage de l’Arche lui rappelait toujours désagréablement le jour où elle l’avait vu pour la première fois, depuis le sommet d’une colline, paralysée par son énormité, observant depuis les hauteurs son immense corps de métal envoyer de grandes vagues s’écraser sur le rivage, indifférent aux gens qui couraient se mettre à l’abri sur des jambes qui semblaient aussi petites que celles des fourmis. Quand l’Arche repartit, laissant l’île pillée et affligée, Bérénice était déjà dans ses entrailles, pour ne plus en ressortir.
Peut-être était-ce pour cette raison que, alors même que son corps protestait contre l’effort physique de simplement se tenir debout dans le vent coupant et la pluie violente, elle se sentait plus calme ici sur le toit qu’elle ne l’était jamais en bas.
Ici, elle n’était pas seulement une Veilleuse, mais une prophète, honorée de visions.
Lorsque l’orage serait passé et qu’elle redescendrait l’échelle, les membres rendus maladroits par le froid, les muscles endoloris, elle retournerait à son pesant état habituel, sous la surveillance constante des Cardinaux – trop utile pour être écartée, trop menaçante pour se voir confier du pouvoir.
Mais ce serait plus tard. Tout ce qu’elle avait à faire maintenant était d'abandonner son corps à l’orage, et son esprit à la Sainte.
Elles lui étaient venues lentement, ces visions. Comme une goutte d’eau après l’autre au tout début d’une averse, un fragment d’image, les contours d’un concept. Elle les avait remarquées pour la première fois à l’aube de l’âge adulte, à l’époque où elle avait été autorisée à commencer son apprentissage de Veilleuse. Chaque fois qu’il pleuvait ou qu’il tonnait, elle devenait distraite, et son sommeil, peu reposant. Peu à peu, elle se rendit compte que les endroits dont elle rêvait, qu’elle avait d’abord pris pour des îles, n’appartenaient pas du tout à ce monde. Il y avait de la terre aussi loin que l'œil pouvait voir et que les jambes pouvaient marcher. Cette idée – étrange et merveilleuse pour une jeune fille dont l’île se traversait à pied en quelques jours –, elle la confia à une amie, qui à son tour en fit part à l’un de leurs instructeurs.
A la surprise de Bérénice, ses notions incongrues ne furent pas traitées comme les élucubrations d’une enfant imaginative, mais on lui posa de plus en plus de questions sur ses rêves : quand venaient-ils ? Qu’est-ce qu’elle y voyait, ou qui ? Finalement elle s’habitua à les noter dès le réveil, se souvenant de plus en plus de détails qui, bien qu’ils ne fassent pas sens pour elle, semblaient procurer une immense satisfaction aux Cardinaux.
Elle ne s’étonna pas quand ses visions lui vinrent pendant l’éveil. Elle se tenait sur le pont où la pluie conduisait les foules à l’abri, contrôlant le flux des personnes dont le bien-être était sa responsabilité. L’instant d’après, elle était simplement… autre part.
Cela n’avait duré que quelques secondes, mais elle l’avait enfin reconnue – la femme dont elle voyait le visage en rêve, dont elle ignorait le nom.
La Sainte.
La Dame des Orages.
Elle avait à peine osé le dire aux Cardinaux, craignant que cela ne joue finalement en sa défaveur – qui oserait affirmer avoir vu la Dame comme un être de chair et de sang, sinon une menteuse hérétique ? Étonnamment, ses propos furent encore une fois reçus avec le plus grand sérieux par ses supérieurs, comme s’ils savaient quelque chose au sujet de ses visions qu’elle-même ignorait.
Il avait été déterminé que le contact direct avec les éléments gouvernés par la Dame augmentait les chances qu’une vision se produise. Plus longues et plus claires, elles soustrayaient maintenant Bérénice à sa vie plusieurs minutes à la fois. Elle ne parvenait plus à se souvenir de tout ce qu’elle voyait et entendait, alors elle parlait, une litanie ininterrompue de mots détectés et enregistrés par le microphone attaché à son col. C’était étrange, de s’écouter ensuite : une voix faible, à peine audible par-dessus le vent et l’eau.
Ce jour était semblable aux autres. Alors que l’océan comme le ciel tremblaient et hurlaient et se bousculaient l’un l’autre, elle se tint fermement debout au milieu du chaos, ferma les yeux, et accueillit les images du monde d’en bas.
Bérénice se rassurait souvent en se disant qu’il n’y avait aucun mot qu’elle puisse utiliser pour décrire fidèlement l’époque d’avant le Déluge. Elle n’avait aucun talent de conteuse, et sa suite sèche d’éléments factuels lui semblait aussi éloignée de ses vives visions que l’Arche du soleil dans le ciel. Personne n’aurait pu connaître le monde englouti comme elle le connaissait, à moins qu’il n’y en ait eu d’autres comme elle, sur d’autres Arches, sur d’autres îles, attendant seulement d’être découverts.
Non, se disait-elle chaque fois que le doute se profilait. Je suis la seule qu’Elle voit. J’en suis sûre.
Elle prit de grandes inspirations, bouche ouverte, de l’eau sur la langue. Bientôt sa peau cesserait de ressentir. Bientôt elle volerait, s’élèverait au-dessus d’un monde dont les eaux étaient contenues, dociles. Des îles si larges qu’elle ne voyait pas où elles se terminaient, même de son point de vue d’oiseau. Bientôt elle se tiendrait, fantôme à travers le temps, invisible, dans un champ ou une rue, dans une ville remplie de bâtiments plus grands que l’Arche. Des gens passaient devant elle à toute allure, où qu’elle aille : des millions, non, des milliards d’entre eux, en même temps, partout. Elle le savait avec la même certitude inébranlable qu’elle savait que ceci était le monde deux mille ans auparavant.
La Sainte aussi avait fait partie des gens. Elle était née d’une femme, et avait joué comme tous les enfants jouent, et elle avait ri et pleuré et aimé et avait été humaine.
Ce qui était dans le grand hall de l’Arche n’était pas humain.
Un corps de bronze, une histoire façonnée par la doctrine – cette même doctrine que Bérénice nourrissait de ses visions. Comment pouvait-elle croire ? Comment ne pouvait-elle pas haïr la froide effigie devant laquelle elle se prosternait, alors qu’elle connaissait le visage et le sourire de la femme qui avait vécu ?
Lentement, Bérénice laissa ses paupières s’ouvrir et ses mots s’assécher, les cils lourds d’eau de pluie. La colère des nuages diminuait et la pluie tombait maintenant en vagues plus douces, mais elle la remarqua à peine alors qu’elle éteignait son appareil enregistreur de ses doigts engourdis mais rapides. Elle n’avait que quelques instants.
Une femme se tenait sur le toit de l’Arche.
— Tu es là.
La voix de Bérénice était éraillée d’avoir trop parlé, et par une émotion sans nom.
La femme se contenta de sourire. Ses longs cheveux et sa robe dansaient comme des voiles dans le vent.
— Me diras-tu ton nom, cette fois ?
Pas de réponse. Chaque fois, la même chanson. Bérénice aurait pu une fois de plus utiliser les quelques minutes à sa disposition pour l’interroger, sur sa vie, sur le Déluge, sur ce qui l’avait poussée à croire que détruire voulait dire sauver.
Mais aujourd’hui elle pensa à la statue dans le hall, à une île qui avait été son foyer, et à qui méritait sa méfiance, de l’Église ou de la Sainte. Elle pensa à ce qui était sacré et ce qui ne l’était pas, à des yeux aveugles qui ne se baisseraient jamais, et à des lèvres insensibles qui ne cèderaient jamais sous un baiser.
— J’aimerais, commença Bérénice, mais son élan irréfléchi fut interrompu par le câble qui se tendit. Pouvoir te toucher.
La femme sourit.
Pour la première fois, elle s’avança.