J’avais 17 ans. Pour la première fois de ma vie, je vivais en semi-indépendance pour l’année de mon bac. Je résidais toute la semaine chez l’habitant à Nîmes et je rentrais les week-ends à la maison parentale. À l’époque, évidemment, je n’avais pas de voiture, ainsi je faisais tous mes trajets en train ou à pied. J’allais au lycée en marchant une vingtaine de minutes avec mon casque audio, faisant toujours les mêmes parcours. Parfois, j’étais accompagné d’un voisin qui se rendait également dans ce lycée. Mais j’étais le plus souvent seul avec ma musique à fond dans les oreilles et rien d’autre à me soucier.
Nous étions en période estivale, et le soleil brillait dans les rues de Nîmes. C’étaient les épreuves du bac ; chaque matin, je m’apprêtai soigneusement, essayant de me préparer à l’idée de gratter du papier pendant quatre heures pour un examen auquel je ne pouvais me sentir prêt. Néanmoins, malgré tout ce qui s’était passé cette année-là, ma première année d’indépendance avec le diagnostic de mon syndrome de stress post-traumatique, j’étais heureux que ce soit l’été. C’était bientôt les vacances et les trois ans de souffrance au lycée étaient presque terminés. Je finissais mes études avec de vrais amis, les premiers de ma vie. Je me préparai à revoir ce garçon avec qui j’étais en relation à distance depuis un an et je continuais à découvrir, petit à petit, des chansons vocaloids.
Le vocaloid a énormément influencé mes goûts et va souvent revenir dans mes Capsules. C’est une musique vaste, aux genres variés, avec pourtant toujours un élément qui permet de relier tous ces morceaux entre eux ; la présence des synthétiseurs vocaux, très populaires au Japon. J’étais tombé, à cette période-là, sur le talent de Reol et de son compositeur GigaP. Leurs musiques sont dans un style electro assez proche du dubstep, de la dance, mais avec une place très particulière à la ligne mélodique de la chanteuse et aux paroles.
Cette capsule temporelle contient non pas une chanson, mais deux. Car pendant toute cette semaine du bac, j’avais décidé de n’écouter que deux musiques, que j’alternais autant que je pouvais sous le soleil d’été. Pendant toute la durée des épreuves, dès que je devais me préparer, pour me concentrer, je mettais Gokusaishiki et Hibikase. Elles étaient les premiers sons que j’entendais quand je me levais le matin, sans relâche, sans jamais me lasser. À chaque écoute, j’y découvrais constamment quelque chose de nouveau, qui attirait mon oreille et m’incitait à la boucle, encore et encore.
Quand je marchais dans les rues avec cette musique pour me diriger vers le lycée ou aller au conservatoire, je ne pouvais plus penser au stress des examens : toute l’angoisse disparaissait. À la place, j’appuyais de la force de mes pas le tempo des deux chansons, et je ressentais toute la fierté d’être toujours en vie. « N’écoute pas la peur et la jalousie ; tu es ton seul et unique allié. », chantait Reol dans mon casque. Le son donnait l’impression de remplir tout mon cerveau, comme si elle était composée de bruits blancs, couvrant tout ce que mon oreille était capable d’entendre. Les musiques coulaient dans mon sang et m’apportaient la force de marcher.
Et je marchais, partout, pour tout, avec une fierté empruntée. Je devenais, avec ces musiques dans le crâne, beaucoup trop sûr de moi. C’était comme si je pouvais à moi seul faire s’effondrer toutes les épreuves, réussir à avoir une moyenne générale de 20 et me marier par la suite. J’étais exceptionnel. J’étais capable de tout, durant cinq minutes.
Je coupai toujours les chansons à regret alors que j’entrai dans la salle d’examen, éteignant avec mon téléphone le son et ma confiance. Mais quand je m’affairais sur mes épreuves de littérature, concentré sur Madame Bovary de Flaubert, à des siècles de Reol et de GigaP… Je sentais encore dans les battements de mon cœur le tempo de Gokusaishiki et de Hibikase, comme dans un écho lointain, des débris résiduels de ma mémoire. J’eus mon bac avec une moyenne de 15, là où la plupart de mes professeurs m’avaient assuré un échec cuisant. Et quelque part, même si mon travail et mon acharnement de l’époque du compter pour parvenir à un tel tour de force, je ne peux m’empêcher de penser que ces deux chansons au rythme si défiant n’y sont pas non plus complètement étrangères.
Leurs résonances atteignent toujours mon cœur, malgré le temps passé. Elles possèdent toutes les deux une puissance similaire qui, même maintenant, me donne l’impression de pouvoir soulever des montagnes. Mais quand je les entends désormais, me revient sans cesse en mémoire cette sensation de victoire absolue, que j’ai pu ressentir pour l’obtention de mon diplôme en dépit de toutes les difficultés. Encore aujourd’hui, ce bac remporté avec une mention honorable est une de mes plus grandes fiertés. S’ajoutait à ceci le triomphe de pouvoir vivre un été de plus avec ce garçon, après une année de relation à distance, alors que mes battements de cœur, augmentés par sa présence fugace, fusionnaient avec la musique. Ces deux chansons électriques ont marqué de leur empreinte ma jeunesse impétueuse, où je pensais naïvement que tout pouvait m’être acquis à une vitesse folle, sans me soucier du reste.