J’avais 4 ans. Et déjà à l’époque, j’avais inconsciemment décidé de ne pas faire comme tout le monde. Tous les enfants ont des films et des histoires préférés, qu’ils demandent encore et encore sans se lasser, au plus grand malheur de leurs parents. En matière cinématographique, les enfants de cet âge s’arrêtent souvent sur des dessins animés, sur des Disneys par exemple. Mais moi, si j’avais bien des passions et des lubies comme tous les enfants de mon âge, mon film de prédilection, celui que je réclamais systématiquement, jusqu’à ce que ma grand-mère n’en puisse plus n’était pas un dessin animé, encore moins un Disney. C’était un vieux film, presque inconnu aujourd’hui, datant de 1973. Mon film préféré toute catégorie de quand j’étais enfant s’appelait Jonathan Livingston le goéland.
Je l’avais découvert si jeune que je ne me souviens pas de mon premier visionnage. Et c’est un film désormais introuvable, dont j’ai usé la seule cassette que nous avions à l’époque à force de la passer. C’est donc un film que j'ai regardé sans relâche de mes quatre à huit ans sans jamais le revoir depuis. Il ne m’en reste plus grand-chose en mémoire, mis à part des images subreptices de goéland, de mer et de plaines. Je me souviens à peine de l’histoire, à savoir son départ : Jonathan Livingston était un goéland qui rêvait de voler vite, bien plus vite que tous les autres goélands. Mais toute sa famille l’en décourageait ; un goéland qui vole vite, ce n’est pas utile. Il vaut bien mieux un goéland qui sait plonger, et de toute manière les ailes d’un goéland ne sont pas faites pour le vol. Alors, il quitte tout pour poursuivre son rêve, espérant qu’un jour, ses parents reconnaissent sa valeur malgré tous leurs différends. Mais comment finit cette histoire ? Est-ce que Jonathan atteint son but ? Comment ? Depuis longtemps, je l’ai oublié.
Je n’ai aucune idée de ce qui me plaisait dans ce film. Était-ce les belles images ? Son conte, cette quête de dépassement de soi ? Tout ceci, avec le peu de traces qu’il m’en reste, m’échappe. Mais s’il y a bien quelque chose qui a contribué de manière certaine à mon attachement démesuré pour cette vieille œuvre, c’est sa musique. C’est ainsi que j’en viens à ma Musique Capsule : Dear Father, de Neil Diamond.
Car quand je ne regardais pas le film, mes parents laissaient passer sa bande originale dans le salon. Elle pouvait revenir très souvent, de manière assez aléatoire, mais surtout dans la soirée, juste après le repas. Toutes les compositions de ce film sont somptueuses, utilisant pleinement les capacités d’un orchestre symphonique avec brio, et aussi bien moi que mon frère ou ma sœur aimions toutes ces musiques sans aucune distinction. Néanmoins, Dear Father a une place plus importante que les autres dans mon cœur.
Il était tard ; la nuit était tombée et bien que la maison était encore allumée, nous devions nous coucher. Mon frère était en pyjama et m’avait demandé de venir rapidement dans le salon pour écouter la chanson qui passait. Au moment où j’arrivai, le chanteur s’arrêta et tous les instrumentistes qui ne faisaient que l’accompagner jusque-là devinrent rois. Les violons s’emballèrent, puis les cuivres résonnèrent. Mon frère sauta sur le canapé en ouvrant les bras, comme en attente pour s’envoler. Dans ma tête, je revis immédiatement le film : l’oiseau prie pour lui-même ; Cher père, je rêve, regarde-moi. La nappe harmonique commença à retentir, avec des notes régulières qui marquent le temps : mon frère se mit à courir, les bras grands ouverts. L’oiseau a décollé : tout se concentre sur son objectif, aller le plus vite, le plus haut possible. La musique ralentit, tout créait une attente, les flûtes résonnaient. Et à ce moment, la mélodie explosa en un éclat de joie et de satisfaction. Mon frère, ne sachant pas comment le représenter autrement, leva les bras au ciel en ouvrant grand la bouche. Le but, le rêve était atteint et le chanteur, au summum de l’intensité, se mit à chanter avec nous aussi fort qu’il le put : « Dear Father, we dream while we may ». Cher père : nous rêvons, tant que nous le pouvons.
La musique se calma, et mon père vint nous réclamer de ne pas nous exciter avant d’aller dormir. La vie reprit son cours normal, tout doucement ; mon frère est allé à l’école en oubliant peut-être même par la suite son envol de goéland du canapé jusqu’au bout du salon. Mais moi, je revois cette scène avec tendresse et amusement à chaque fois que j’entends la musique à nouveau s’envoler.
Je ne me souviens peut-être plus du film. Je ne me souviens peut-être plus de sa fin. Mais, pour ce moment où, un soir d’avant école, nous avons recréé à nous deux son histoire sans même le savoir, je me dis que j’ai gardé de Jonathan Livingston ce qui me semble le plus intéressant. Car cher père : nous rêvons encore.