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Notes sur une promenade

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article 815
Par Fabulette

Il n’aurait pas dû y avoir, pour une citadine telle que moi, quoi que ce soit d’intéressant dans ces contrées. Je n’avais certes pas compris mon erreur au moment même où j’étais arrivée, toute enamourée que j’étais de l’idée d’une échappée forestière. Cependant, alors que les secondes s’égrenaient avec toute la monotonie de la neige fondante qui dégoulinait de l’avant-toit, je me rendis compte que je ne savais pas quoi faire toute seule dans la maison familiale. L’endroit, qui avait été plein à craquer de gens à une période – toujours plus éloignée – de mon enfance, semblait maintenant froid et terne, notamment parce que la cheminée avait été équipée d’un poêle, me privant de la joie de jeter des bûches dans un feu crépitant au risque de me brûler le bout des doigts.

Aucune quantité de thé ne parvenait à dissiper mon ennui. Ce thé était vendu dans une boîte aux couleurs criardes qui faisait obstacle à l’illusion que je recherchais en venant ici : celle de m’exiler de la civilisation dans l’espoir de produire, enfin, quelque chose qui pourrait être appelé un chef-d’œuvre. Je l’avais acheté dans un petit magasin de la ville voisine, accessible en cinq minutes en voiture par les routes salées, ou, si j’étais déterminée, en vingt périlleuses minutes à pied à travers les bosquets qui parsemaient les champs.

J’étais à pied en ce moment même, puisque je n’avais rien de mieux à faire, sinon écrire, ce à quoi je n’avais pas encore prévu de m’atteler. Je dis « périlleuses », non pas à cause d’un danger inhérent aux bois. Le chemin était large et plat, souvent utilisé par les agriculteurs pour aller d’un champ à l’autre, perchés sur leur tracteur toussotant dont je n’entendais heureusement pas le son percer le silence de cette saison. Le problème était que, comme on pouvait à présent s’y attendre venant de moi, j’étais venue mal préparée. Mes élégantes bottes de cuir n’arrêtaient pas de glisser sur le mince voile de neige qui recouvrait le sol dur, et mes pieds se refroidissaient et s’humidifiaient incroyablement à chaque pas.

Il n’y avait personne sur le chemin. Pas le moindre signe d’un animal filant ça et là, pas un oiseau dans les buissons, pas même du vent qui passât entre les branches nues. Tout était calme comme cela l’est uniquement les jours qui suivent une chute de neige, une ambiance sonore que j’avais progressivement oubliée dans le tohu-bohu de la ville – le silence. Il me semblait infini, ce silence, tout comme ce chemin. J’avais cru le connaître même en hiver, puisque j’avais sautillé et pédalé tout son long chaque été de mon enfance. A présent je ne pouvais m’empêcher de penser à de nombreuses histoires à demi-oubliées d’hubris et de bêtise, de citadins assez arrogants pour se penser capables de parcourir une nature inhospitalière, et qui ne revinrent jamais. Un doute sournois sur mes propres souvenirs et capacités commença à envelopper mon esprit.

Malgré tout, je continuai ma route, même si chaque crissement et chaque éclaboussement de la neige qui s’adoucissait sous mes pieds me semblaient maintenant être un avertissement qui m’incitait à regagner la sécurité du foyer.

Je commençais alors à remarquer des choses qui m’avait toujours semblé ordinaires : les nœuds torses des écorces mortes, les angles des branches semblables à des mains squelettiques tendues, les signes d’une nature sauvage qui contrastait avec l’espacement régulier et l’épaisseur harmonieuse des troncs témoignant d’un paysage façonné par l’être humain. Ces arbres devaient avoir été plantés longtemps avant ma naissance, quand il n’y avait pas de route, peut-être, pour relier en une douce courbe un village à l’autre, quand il y avait des charrettes et des charrues au lieu de tracteurs, quand la vie était plus dure, et la mort plus proche.

Je ne suis jamais arrivée au magasin, finalement. Je me suis arrêtée et je suis restée plantée là un moment, la respiration honteusement courte – j’ai peu l’habitude d’une telle activité –, croyant avoir été transportée dans une cathédrale à toit ouvert, dont les piliers jaillissaient de la terre même. Les cimes hautes laissaient tout juste assez de place pour entrevoir une traînée de ciel blanche et poudreuse dessinant un chemin qui se superposait parfaitement au mien. La tête renversée en arrière pour mieux contempler cette couleur sans fond, j’eus un instant de vertige merveilleux, comme si j’avais été celle qui marchait la tête en bas.

Quand je rentrai chez moi pour écrire, remplie de blancheur, de calme et de silence, je fus réconfortée de ne trouver que mes propres empreintes de pas sur le sentier.

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