Loukas entre dans la loge des artistes. Pas un mouvement en sa direction alors qu’il pousse la porte. De toute façon, c’est l’agitation à l’intérieur. Une odeur laque, de parfum bon marché, et de poudre de riz, flotte dans l’air. Les voix se répercutent dans l’espace confiné alors qu’ une multitude de voix s’alpaguent, chantonnent, récitent du texte. Des cris de rage traversent l’espace, de temps à autre sans pour autant entacher la bonne humeur générale.
Sans se démarquer dans cet univers coloré, il s’approche d’une des artistes. Celle-ci contemple son visage dans un miroir au coin fêlé. Résultat d’une crise de panique quelques mois auparavant. Pour le cacher, Gigi a glissé une photo de son chat. Un animal a l’air constamment courroucé, et à la peau nue, qui tient plus de la chauve-souris que du félin. Aujourd’hui encore, il darde ses yeux cuivrés vers le directeur.
Il s’approche.
– Gigi, tu passes avant Luna ce soir.
– Quoi ?
Consternation sur le visage a moitié maquillé de la drag queen.
– Mais je ne suis pas prête ! Il me faut au moins six minutes par faux cils ! Tu ne voudrais pas que je sois à moitié prête ? Tout ça, parce que Luna prend trois heures à mettre une robe en latex. Et le même temps pour en sortir son gros cul.
Plutôt que de terminer, elle s’élance vers une artiste en robe décorée de plume qui est occupée à discuter perruque, en agitant un rouge à lèvres. Dans l’opération, elle renverse les flacons qui jonchent sa coiffeuse, mais ne prend pas la peine de les redresser. Par chance, ils sont fermés. Ce n’est pas toujours le cas. Tout le monde se souvient de l’huile que Lizzie-Bella avait mise partout. Un truc gluant qui avait tâché des costumes, et fait pousser des cris d’agonies à sa voisine directe alors que la coulée s’approchait d’elle.
– Loukas, mon chéri, l’électricité est toujours aussi nulle.
Dans la loge, la lumière se fait vacillante avant de revenir.
– C’est la connasse qui utilise encore son lisseur !
Une des filles se lève. Ses talons claquent sur le parquet alors qu’elle va débrancher l’appareil sur une prise proche d’un halogène.
– Mais t’écoute rien ! On t’a dit de ne rien brancher ici.
L’autre retire un bouchon d’oreille.
– Tu m’as parlé ? Non parce que vos bruits d’animaux qu’on mène à l’abattoir ici, je ne peux pas. Moi, j’ai besoin de me ressourcer et de faire le plein de bonnes ondes. Et clairement avec vous, c’est pas gagné.
Après un geste de la main, elle remet en place sa protection auditive. Puis calque sa posture sur celle d’un poster qui décore la loge. Celui d’Étoile polaire, une drag queen, vedette de ce cabaret avant son assassinat par un fan. Les filles lui ont dédié un coin de mur en souvenir.
Loukas a un sourire en coin. Combien de gens péterait un plomb dans cet univers ? Il n’est pas dupe, il sait que son père l’a envoyé ici, parce qu’il a honte de ce qu’il est. Ce poste, c’est une punition. Mais Loukas voit les choses autrement. Pour lui, c’est un défi, mais c’est aussi de belles rencontres.
Il n’a jamais eu peur de cet univers, et les filles lorsqu’elles ont compris ce qu’il était, ont été ses meilleures alliées. Plongé au cœur de ce tourbillon de tissus, de paillettes, et de tulles, ne l’effraye pas. Tout comme entrer dans cette loge pour discuter avec ses artistes ne lui fait pas peur.
Devant lui, les corps se pressent, se déforment, se reforment. Ils se féminisent. Les chevelures se font longues, ou étudiées. Les bijoux sont massifs, visuels. Les tenues extravagantes, mélange de matière et de couleurs.
La porte qui claque dans ce vacarme passe inaperçue. Ce n’est que lorsqu’il voit une petite silhouette blonde se glisse vers lui que Loukas s’interroge. Pourquoi son agent d’accueil est là ?
– Loukas, c’est la merde !
Lisa s’agite, ses mains aux faux ongles roses battent l’air comme si elle désirait lancer un sort. Son patron, ne voit pas trop le problème. La merde… Pas plus ce soir, qu’un autre.
– Tu veux dire quoi par là ? Dolorine a réussi à entrer dans sa robe à corset sans éborgner personne. C’est déjà un bon début.
Un cri résonne grave.
– C’est un costume de scène fait sur-mesure qui pèse douze kilos, se plaint-elle.
Dans le même temps, Amétyste tente de rattacher un bout de tissu à l’arrière du costume. Tentative rendue difficile par les mouvements de Dolorine qui se tourne tantôt dans un sens, tantôt dans l’autre.
– C’est dans ta perruque que je vais le coudre si tu ne te calmes pas tout de suite, râle-t-elle.
Grande dame, Dolorine lança.
– Tu as de la chance d’être mignon, en direction de Loukas.
Des ongles roses et pointus passent dans le champ de vision de Loukas. C’est encore mode, les ongles en pointe comme ça ? A part, si tu veux castrer ton petit copain ?
– La police !
Cela au moins le mérite de retenir son attention.
– Comment ça, la police ?
La petite blonde l’attrape par la manche, pour l’attirer hors de la loge.
– La police veut voir le directeur, soupire-t-elle. Jusqu’à preuve du contraire, c’est toi !
Il cligne des yeux avant de se reprendre.
– D’accord.
Mais avant, il doit donner ses directives. Alors, il rentre et en vitesse débite des ordres.
– Gigi, tu te dépêches. Tu passes dans vingt minutes. Et tais-toi, ça te fera te préparer plus vite. Luna, tu enchaînes juste après, ça lui laisse le temps de changer de costumes. Dolorine, tu prépares à l’avance tes tenues, et tu ne fous pas tout le show en retard.
– Moi ? Jamais !
Une main sur le cœur, elle fait semblant de le regarder avec un air faussement blessé. Mais son regard se pose déjà sur les portants, et sur sa valise où sont rangées ses perruques.
Ses ordres aboyés, Loukas se retourne vers Lisa. Il faudrait vraiment qu’elle arrête son blush rose bonbon jusqu’aux oreilles. Ca fait beaucoup trop. Elle pourrait monter sur scène avec.
– Où est la police ?
Elle lui fait signe de le suivre. Ils remontent le couloir, décorée d’anciennes affiche avec les stars du cabaret. Le bruit de la salle leur parvient avec sa musique, ses spectateurs et les applaudissements. Vu l’heure, c’est le spectacle de magie de Roland, un drag king vedette de ce cabaret. Vers la droite, c’est l’entrée des artistes avec son lourd rideau rouge. Eux, se dirigent vers la gauche pour un autre type de show. Sans doute moins drôle, mais qui pourrait avoir son lot de rebondissements.
Lisa trottine avec difficulté pour se maintenir à la hauteur de Loukas. Tiré à quatre épingles dans son costume de luxe, il ne dénote pourtant pas dans cet univers. Son regard est attiré par la petite fille qui paraît se déboîter la hanche à chaque pas. Elle devrait prendre des cours pour marcher avec des talons aiguilles parce que là, ça ne va pas. Peut-être que Dolorine devrait lui montrer ?
– Qu’est-ce qu’ils veulent ? l’interroge le directeur.
– Loukas, c’est mieux s’ils te le disent tout seuls.
Surtout ne prends aucune responsabilité, grogne intérieurement Loukas.
Est-ce qu’un ou une de ses artistes a fait quelque chose de mal ? Ça ne serait pas une nouvelle réjouissante pour lui. Mais il ferait face. Même s’il passe plus de temps sur le terrain que dans les bureaux, il ne pouvait nier qu’il était le responsable du lieu.
Devant le comptoir, des hommes en uniforme attendent. L’un d’eux fait quelques pas dans le vide, le visage fatigué. Un autre s’appuie sur l’une des colonnes qui décorent l’entrée, comme s’il avait besoin de soutien pour la tâche qui l’attend.
Les têtes se tournent en les voyant arriver. Loukas, ignore les regards surpris, et s’avance. Après hésitation, l’un des officiers le salue.
– Monsieur Dovak ?
– C’est moi.
Le ton est gêné et non accusateur. Est-ce une mauvaise nouvelle qu’on vient lui colporter ? Aussitôt son estomac se noue. Charlotte. Ça doit être d’elle dont on veut lui parler. Sa petite sœur disparue depuis plus d’un an. Elle n’avait que seize ans, mais ne pouvait rien faire comme tout le monde. La veille, il y avait eu cette discussion. Il avait cru pouvoir compter sur son soutien, mais au lieu de ça, elle lui en avait voulu. Histoire de bien tirer la couverture à elle, Charlotte avait menacé de fuguer. Depuis, elle n’a plus jamais réapparu.
– Nous avons retrouvé votre sœur…
Son cœur se serre. A-t-elle souffert ?
– Elle a été conduite à l’hôpital. Nous avons contacté votre père, et après concertation avec votre sœur, ils m’ont renvoyé vers vous.
Les yeux de Loukas se plissent. Mais de quoi veulent-ils parler ?
L’un des hommes en uniforme s’approche. Il tient dans sa main un panier. Dès qu’elle l’aperçoit, Lisa s’avance en faisant claquer ses talons sur le marbre. Elle tend les mains. L’homme soupire soulagé de se débarrasser de son encombrant paquet. Lisa tout sourire, le pose sur le bureau derrière le comptoir. Un petit cri résonne. Loukas espère que ce n’est pas ce qu’il croit.
– Il est si mignon.
Elle tient déjà le bébé dans ses bras. Il aurait dû lui offrir un chien. Avec une balle comme ça, il l’aurait jeté, et l’animal aurait entraîné sa maîtresse loin du cabaret. Mais non, il a trop bon cœur. A eu beau voir qu’elle était idiote, il s’est dit qu’elle aussi avait besoin d’un travail. Et voilà, qu’elle accepte pour lui, un gosse dont il ignore totalement la filiation.
Loukas se tourne vers le policier, et d’un geste de la main, désigne le bébé.
– C’est quoi ça ?
– Votre sœur vous désigne comme tutri...teur de sa fille Victoria.
Il lui montre des papiers. Loukas lui arrache des mains. Dessus, Charlotte désigne Joséphina Dovak comme tutrice légale de sa fille Victoria. La mâchoire de Loukas se serre. Ce papier est comme un dernier affront. Un nouvel « je ne t’accepterais pas ».
À son côté, Lisa dépose des baisers sur le front du bébé. Il va finir avec des traces de fond de teint, de bronzer et de rouge à lèvres partout. Et il va devoir le démaquiller. À moins qu’il ne veuille monter sur scène lui aussi. Au point où on en est, plus rien ne le surprendrait en cette soirée.
Loukas reporte son attention sur le policier.
– Et si je n’en veux pas ? J’ai quand même mon mot à dire sur cette affaire ?
Son père ! Il doit être au courant. Il a tout monté, sûrement. Il se débarrasse du bébé gênant en l’envoyant à son fils qu’il ne considère pas.
– Mais Loukas, il est si mignon, reprend Lisa. Et il ne crie pas.
Sa main caresse les quelques cheveux bruns sur le crâne du bébé. Elle lui met sous le nez comme s’il ne l’avait pas déjà assez vu.
– Elle. C’est une fille. Victoria.
Lisa sourit, elle la berce. Finalement, il va attendre pour le chiot. Elle pourrait lui être utile.
– Si vous refusez, elle sera placée. Si vous acceptez, il faut signer là.
Loukas regarde Lisa dont le doigt touche le bout du nez du bébé.
– Elle te ressemble, Loukas. Elle a ton nez !
Il soupire devant tant de conneries.
– C’est pas la mienne !
Son regard erre sur le papier.
– Elle pourra la reprendre ?
– Pardon ?
Le policier le regarde sans comprendre.
– Si je signe qu’est-ce qui me prouve qu’un jour, Charlotte ne va pas débarquer pour me la reprendre ?
Moment de flottement.
– Elle a été déchue de ses droits sur sa fille. Nous voulions la confier à votre père, mais il va avoir fort à faire avec votre sœur, nous a-t-il dit. Elle a été retrouvée dans une secte. Et il doit la surveiller pour la faire sortir de l’embrigadement qu’elle a subi.
Loukas jette un coup d’œil au bébé. Sa tête repose contre l’épaule de Lisa. Par contre, ce n’est pas le côté où elle a son badge d’agent d’accueil. Le visage de la jeune femme rayonne plus que le sien ne pourra jamais rayonner en pareille circonstance.
Ainsi s’il signe, Charlotte ne pourra jamais récupérer cet enfant. Et c’est son frère transgenre qui s’en occupera. Une ironie qui ne lui échappe pas. Il va élever l’enfant d’une personne qui ne l’accepte pas.
Un nouveau regard sur le bébé. Le bébé qui a son nez. Il ne voit pas grande ressemblance. Mais pour les autres ? Serait-ce une chance d’être père ? Non. Hors de question de mentir. Il s’y refuse. Il sera son oncle.
Il se penche au-dessus du comptoir et récupère un stylo. Il signe son nom. Ce geste satisfait les policiers qui quittent les lieux après un dernier salut.
– Loukas ?
– Ouais ?
Il se tourne vers Lisa, toujours pas remise de sa folie de bisous. Qui en dépose une multitude sur le crâne de l’enfant. Il faudra aussi lui laver les cheveux.
– Où est-ce qu’on va trouver du lait en poudre à presque minuit ? Et des couches ?
Son poing se serre.
– Fais chier !