Louis était si profondément endormi qu’Élusine en profita pour venir s’installer près de lui et le dévisager sans retenue. Il y avait si longtemps qu’elle ne l’avait pas approché d’aussi près. La première fois, lorsqu’il l’avait suivie, elle avait été frappée par l’intensité sauvage de son regard si semblable à celui de Ranah. Il avait hérité également de la même chevelure, de la même peau mate et de la même ossature fine. De son père, il avait le menton et les lèvres subtilement boudeuses. Seule sa petite taille trahissait sa parenté avec elle.
– Il est beau, ton fils, et il a la même jolie fossette sur la joue qu’Aïta. Dire que je ne l’avais pas vu d’aussi près depuis presque onze ans.
– Ne mens pas, lança Ranah depuis la cuisine où elle rangeait la vaisselle, tu es venue régulièrement à chaque fête d’école, à chaque anniversaire et à chaque événement important.
– Toujours de loin, et en cachette.
– Tu oublies ces dernières semaines.
Élusine ne répondit pas.
Louis dormait d’un sommeil si lourd, qu’il se mit à ronfler légèrement.
– Il va dormir encore longtemps ? demanda Élusine.
– Probablement jusqu’à demain.
– Il est fatigué ?
– S’il s’est endormi si profondément, ma chère sœur, répliqua Ranah sèchement en revenant dans le salon, ce n’est pas parce qu’il est fatigué, c’est parce qu’il est sous le choc. Son père a réagi exactement de la même façon le jour où je lui ai montré mes pouvoirs.
– Ah ? C’est bizarre comme réaction, non ? Même pour des humains.
– Des réactions bizarres, j’en ai rencontré ailleurs que chez les humains, si tu vois ce que je veux dire.
Les joues d’Élusine s’empourprèrent.
Ranah soupira, coinça une de ses longues mèches brunes derrière son oreille et vint s’asseoir sur le bras du canapé. Pensive, elle caressa machinalement les cheveux de son fils.
– Il n’est pas prêt, Lulu. Tu n’aurais pas dû t’y prendre comme ça. C’était à moi de lui faire ces révélations.
– Je n’avais pas le choix. Il fallait que j’agisse. As-tu donc oublié notre dernière conversation avec Aïta ?
– Non, je n’ai rien oublié, soupira Ranah, mais rien n’indique avec certitude que les dangers sont imminents.
– Je pense que si, au contraire, affirma Élusine. Écoute Ranah, je sais ce que tu ressens, mais le temps presse et...
– Non, tu ne sais pas ce que je ressens !
Le ton employé par Ranah était beaucoup plus tranchant qu’elle ne l’aurait souhaité, mais ça avait été plus fort qu’elle. Elle se passa les mains sur le visage et soupira bruyamment, puis elle murmura :
– J’avais imaginé les choses autrement.
Un lourd silence s’installa entre les deux sœurs entrecoupé par la respiration régulière de Louis.
– Mais bon sang, qu’est-ce qui t’a pris ? demanda Ranah, en dévisageant sa sœur.
Consciente du bouleversement qu’elle venait de provoquer, Élusine tenta d’expliquer ce qui l’avait poussée à agir de la sorte.
– Je reconnais que j’aurais peut-être dû trouver un autre moyen, dit-elle, embarrassée, mais mon inquiétude était si grande. J’avais si peur pour vous deux...
Ranah ne répondit pas. Elle attrapa le plaid plié sur le dossier du canapé, en recouvrit son fils et s’installa dans l’un des fauteuils, face à sa sœur.
– Ils sont revenus, poursuivit Élusine, d’une voix plus forte. Et ils sont là, tout près !
Plus Élusine tentait de se justifier, plus Ranah s’enfermait dans le silence.
– Je sais que nous avons déjà parlé et reparlé de tout ça et je connais tes attentes, mais Louis doit savoir.
– Et que pense Aïta de ta démarche ? s’enquit brusquement Ranah. Il est au courant ?
Élusine s’empourpra.
– Oui... Du moins en partie.
– Mais encore ? demanda Ranah, en fixant intensément sa sœur.
– Depuis des mois, je n’arrête pas de faire ce rêve. Louis et toi êtes emportés dans des flots noirs, puis l’eau prend la forme d’un Sombre gigantesque. Sa bouche est béante, d’autres Sombres viennent vous encercler, vous êtes prisonniers, Louis se met à crier et c’est à ce moment-là que je me réveille. C’est affreux ! Je sais que ça signifie qu’ils sont là, tout près. Nous en avons longuement discuté au dernier Conseil, il y a des signes de plus en plus évidents !
Elle fit une légère pause, puis demanda :
– Depuis combien de temps n’as-tu pas mis les pieds au Conseil, Ranah ?
Les lèvres de Ranah se contractèrent. Cette question ressemblait à un reproche.
– Et sur un rêve de ma sœur, ironisa-t-elle, je devrais prendre mon fils sous le bras et quitter définitivement cette vie ? Est-ce que tu te rends compte de ce que tu nous demandes ?
– Ton fils pourrait bien finir par quitter définitivement cette vie, riposta Élusine, mais peut-être pas exactement comme tu l’imagines.
Elle avait été prompte à répondre, mais regretta aussitôt ses paroles. Elle tenait plus que tout à sa sœur et à son neveu, et sa réaction était aussi inutile que stupide. Elle renifla et soupira si fort que Louis gémit dans son sommeil. Décidément, même sa respiration était importune. Elle se tourna vers Ranah pour tenter de justifier une dernière fois sa démarche, mais celle-ci parla la première.
– Arrêtons cette discussion. Mes décisions ne regardent que moi et puisque tu es là, aide-moi donc à porter Louis dans son lit.
Après avoir éteint la lumière et refermé la porte de la chambre, Ranah retourna s’asseoir, Élusine sur ses talons.
– J’aimerais bien savoir pourquoi Aïta ne m’a pas informée lui-même du danger qui s’annonce ? s’enquit soudain Ranah.
– Parce que ton grand-père a les responsabilités que tu connais, qu’en ce moment il ne fait que courir de Conseil en Conseil et que votre dernière rencontre l’a peut-être dissuadé de tenter quoi que ce soit.
– Donc, tu t’es dit qu’en tant que sœur aînée, tu te devais de prendre cette affaire en main, grinça Ranah, vexée par le rappel de cet événement.
– Je me suis surtout dit, répliqua Élusine, qu’il n’était pas nécessaire d’ajouter d’autres inquiétudes à celles que notre famille supporte déjà.
Ranah crispa les mâchoires et détourna le regard. Élusine avait encore fait mouche. Elle changea de sujet.
– Louis a dit que tu passais chaque jour devant le collège, mais où est-ce que tu as bien pu l’attirer ensuite pour qu’il finisse par se retrouver seul avec toi ?
– Je ne l’ai pas attiré, puisque c’est lui qui m’a...
– Suivie. Je sais, la coupa Ranah, excédée. Maintenant, je te demande de me dire la vérité. Où l’as-tu fait venir ?
Devant son air menaçant, Élusine n’osa pas mentir.
– La première fois, c’était à côté du collège, dans un vieil immeuble presque vide.
– La première fois ? s’exclama Ranah.
– Oui. Sauf que ça n’a pas marché comme prévu, si bien que j’ai dû le laisser partir.
– C’est à dire ?
– Aucune importance, puisque je te dis que ça n’a pas marché. Ensuite, c’était dans une boutique de la vieille ville, chez « Labreloque et Cie ».
– Mais c’est fermé depuis au moins dix ans !
– C’est bien pour cette raison que j’ai pu m’y installer. Disons que je l’ai rouverte pour quelques heures, marmonna Élusine.
Ranah leva les yeux au ciel et soupira bruyamment. Décidément, quand sa sœur avait une idée en tête...
– Et pourquoi ce déguisement grotesque ?
– Il n’est pas grotesque ! s’offusqua Élusine. C’est vrai qu’il me donne une allure légèrement empruntée, mais il est parfaitement réaliste.
– Un Bibendum avec des cheveux rouges, se moqua Ranah, tu parles d’un réalisme !
Élusine tordit du nez. Elle était si fière de son camouflage qu’elle supportait mal que sa sœur plaisante à ce sujet.
– Ce déguisement m’a demandé beaucoup de travail. J’ai repris le prototype sur lequel j’ai travaillé il y a quelques années, précisa-t-elle, d’un ton sec.
– Lequel ? Tu as tellement fabriqué de prototypes, comme tu dis, que je m’y perds un peu, se moqua gentiment Ranah.
– Celui que j’avais construit dans l’atelier d’Aïta.
– Quoi ? s’écria Ranah. Cette infâme pâte rosâtre à l’horrible odeur de caoutchouc brûlé ?
– Exactement.
– Mais ce truc a au moins vingt ans !
– Dix-neuf et demi. Et je suis ravie que tu t’en souviennes.
– Qui aurait pu oublier ça ! s’exclama Ranah. Tout le monde était là pour fêter tes vingt ans. Juste avant le dessert, tu t’es éclipsée en m’expliquant que tu nous avais préparé une surprise, mais que je ne devais rien dire à personne.
– Inutile de tout préciser, dit Élusine, d’un air pincé.
– C’est pour te prouver que je n’ai rien oublié et puis c’est tellement drôle ! Tout à coup, on a entendu une énorme explosion venant de l’atelier d’Aïta. On s’est tous précipité là-bas juste à temps pour te voir sortir de l’atelier entièrement recouverte d’une mousse rose ! Il y en avait partout, ça sortait même par les fenêtres. Si tes cheveux n’avaient pas été miraculeusement épargnés, personne ne t’aurait reconnue. Je vois encore la tête d’Aïta. Il était furieux !
– N’empêche, reprit Élusine, vexée par l’hilarité de sa sœur, c’était une invention unique !
– Ah ça, c’est sûr !
– Et puis, je l’ai considérablement améliorée, figure-toi ! Certes, je suis encore un peu enrobée, mais grâce à cette enveloppe spéciale, aucun Sombre ne peut repérer mon énergie magique !
– Ton énergie peut-être, mais à en croire Louis, le reste ne passe guère inaperçu !
Agacée par les sous-entendus de sa sœur, Élusine lança :
– Si Louis a fait ce pari et s’il m’a suivi, ça signifie qu’il est capable de faire des choix sans rien demander à personne et donc qu’il est probablement prêt pour la Cérémonie.
Face à ces affirmations sans queue ni tête ne servant qu’à justifier des agissements plus que contestables, Ranah reprit aussitôt son sérieux.
– Je pense être nettement mieux placée que toi pour savoir de quoi mon fils est capable. Je me moque de ce pari dont tu parles et je préfère ne pas connaître dans le détail tout ce que tu as pu faire pour que Louis tombe dans tes filets parce que j’ai dans l’idée que ça risquerait de me mettre sérieusement en colère.
– N’empêche. La première fois, il m’a bel et bien suivie, s’obstina Élusine.
– Arrête s’il te plaît ! D’après ce que j’ai compris, c’est plutôt toi qui t’es largement mise sur sa route !
Les joues d’Élusine luirent comme un capot de voiture neuve. Cet échange lui était extrêmement pénible, mais il fallait qu’elle aille jusqu’au bout. Elle se tut un instant, puis avec une infinie douceur, elle posa la main sur celle de sa sœur.
Lassée par cette conversation, Ranah se laissa faire, d’autant qu’elle aimait profondément Élusine et n’avait aucune envie de se fâcher avec elle.
– Nous savons tous combien il est difficile pour toi de faire un choix, murmura Élusine.
À ces mots, Ranah sentit sa gorge se nouer, mais ne répondit pas. Ce qui était difficile, ce n’était pas le choix qu’elle avait fait et que pour rien au monde elle ne renierait. Ce qui était difficile, c’était d’affronter chaque jour le temps qui s’amusait à faire vaciller sa confiance. Chaque jour, alors que tout lui disait d’abandonner et de cesser d’attendre le retour du père de Louis, elle reconstruisait patiemment la muraille de l’espoir. Chaque jour, contrairement à ce que pensait Élusine, elle réaffirmait ce choix, malgré sa solitude, malgré sa peine. Alors, pour qu’elle accepte de changer d’avis, il lui faudrait des arguments bien plus solides que ceux que lui opposait sa sœur.
– Je t’en prie, ajouta Élusine encouragée par ce long silence, il y a tant d’années que tu vis seule ici, avec ton petit. Il est grand temps que vous veniez à la maison.
– Écoute Lulu, tu as raison sur un point, répondit Ranah. Le moment est venu pour Louis d’apprendre qui il est et bien que ta méthode soit fortement discutable, elle a au moins le mérite de me pousser à affronter mes craintes. Pour le reste...
– Vous seriez en sécurité parmi nous. Tu le sais bien.
– Il y a bientôt treize ans que je me débrouille seule avec mon fils, ici, reprit Ranah. Au cours de toutes ces années, je l’ai protégé et je me suis arrangée pour qu’il ne se doute de rien. Il est attaché à ses amis et à cette vie. J’ose espérer que tu es capable de comprendre ce que signifie pour un enfant un changement aussi radical. Alors, si Louis est d’accord, nous partirons, mais dans le cas contraire, nous resterons.
– Vous ne pourrez pas demeurer indéfiniment ici alors que les Sombres reviennent en masse.
– Chaque chose en son temps. Les Sombres reviennent peut-être, mais ils ne sont certainement pas encore prêts à agir. Expliquons déjà à Louis qui il est, laissons-le digérer ces révélations, ensuite nous verrons ce qu’il décidera.
Elle se leva, éteignit le feu d’un claquement de doigts et ajouta :
– Est-ce que tu te rends compte du bouleversement que tu viens de créer ?
Ranah eut soudain la gorge nouée et ses yeux s’embuèrent malgré elle. Tout arrivait bien trop vite.
Lulu ne répondit pas, l’inquiétude de sa sœur lui crevait le cœur, mais Louis ne pouvait pas vivre plus longtemps dans l’ignorance.