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Chapitre I

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Par Soah

Hirondelle s’était toujours demandé ce que cela lui ferait de revoir la cité qui l’avait vue naître. Serait-elle triste, émue ? Ou, au contraire, remplie de joie et extatique ? Impatiente, elle guettait le moindre frisson, le plus petit signe ou changement dans son corps.

Son regard volait sur les bâtiments entre les filaments des nuages, filait de coupoles en toits et de toits en terrasses décorées. Pourtant, il ne se baignait pas des larmes espérées. Il suffisait de persister, d’attendre que les souvenirs reviennent comme une pluie d’été, non ? Si elle toisait assez longtemps les fumeroles d’une cheminée, écho de celle de sa maison d’enfance, le miracle pourrait se produire. Sans quoi, elle serait une ingrate. Une parjure en plus d’être une oiselle. Et, il n’y avait rien de pire que cela : un volatile revêche. Ses mains serrèrent le bastingage un peu plus fort. Elle ignora la douleur qui émanait de ses articulations blanchies.

Tout était réuni pour que ce petit rien éclose. Faïence était une ville somptueuse, avec ses hauts murs d’une pâleur impeccable, son architecture finement ciselée et son quartier lacustre où le théâtre des Grandes Eaux régnait en maître. Aux balcons, des jardinières garnies de fleurs bleues – et bleues uniquement – coloraient la cité. D’aussi loin, Hirondelle ne pouvait que deviner les silhouettes des passants et fantasmer les rires des enfants qui jouaient. Les traces de la révolution théologique s’étaient estompées. La vie suivait son cours. Tout le monde avait oublié.

L’odeur de la poudre arcanique lui chatouilla le nez. Sa gorge se noua. Son cœur se mit à battre plus fort. Dans ses oreilles, les coups de canon tonnèrent ; vacarme guerrier. Ce n’était pas le sentiment qu’elle escomptait. Rageusement, elle se demanda pourquoi la ville ne lui inspirait pas autre chose ? Une émotion belle et bonne ? Elle était si jeune lorsqu’elle était partie. Elle aurait dû oublier. Passer à autre chose.

Le problème devait venir d’elle. Oui. Il ne pouvait pas en être autrement. Les autres oiselles avaient pleuré – ou un minimum eut les larmes aux yeux – en voyant leurs bourgades, cité ou campagne. Alors, pourquoi en était-elle incapable ?

Elle se résigna et quitta la vigie, se laissant glisser contre les sangles accrochées au mât. Les embruns jouèrent avec les lignes de son corps, balayèrent la tresse qui rassemblait ses cheveux dans son dos, menèrent les plis de ses vêtements amples dans une valse. Son mal aise s’envola, remplacé par un vertige exquis. Un goût d’iode et de kelp se déposa sur ses lèvres.

— Alors t’as chialé, Delle ?

— Ta gueule, Huppe, soupira la voltigeuse à peine retombée sur le pont.

— Quelqu’un s’est levé du mauvais pied ? Faut pas s’énerver pour si peu, tu… –

— Fiche-moi la paix. Vraiment.

— Oh pardon, pardon votre Majesté !

Hirondelle réajusta sa chemise et sa veste, un air mauvais sur le visage. Pour garder un peu de contenance, elle s’approcha de la balustrade et fit mine de vérifier le tressage des nœuds qui permettaient au navire de flotter au-dessus de l’océan. Cependant, elle se sentit rapidement épiée et, lorsqu’elle observa le pont, elle trouva La Cage aux Miracles beaucoup trop calme.

Huppe, perchée sur un tas de caisses, la fixait avec un drôle de sourire.

— Quoi, encore ?

— Si je dois te fiche la paix… J’imagine que ça t’intéresse pas d’savoir que Pétrel nous a toutes convoquées ? déclare l’autre, taquine. Et que ça fait bien… vingt minutes que l’on m’a demandé de venir t’chercher et dix que je t’attends pour t’le dire ?

Hirondelle jura. La chaleur de sa colère lui monta aux joues, brûlant tout pour ne laisser qu’un îlot cramoisi au milieu de son visage. Dans un rire moqueur, Huppe glissa de son promontoire. Ses longues jambes se plièrent à l’impact pour mieux la faire bondir en direction des quartiers de leur cheffe. Les grelots qu’elle portait aux chevilles chantaient, tout aussi fanfarons qu’elle. « Toi, tu ne perds rien pour attendre », songea l’acrobate.

Une vague de fraîcheur effleura la peau d’Hirondelle alors qu’elle passait la porte. Les lumières tamisées invitaient à la confidence, aux histoires chuchotées pleines de secrets et d’interdits. Feutré, le silence s’habillait du ressac et des allégations des mouettes.

Devant son bureau, Pétrel leva le nez vers son oiselle retardataire. D’un geste, elle l’exhorta à prendre place avec le reste de la troupe. Hirondelle savait que les excuses ne valaient rien puisqu’elles ne remplaçaient pas les minutes envolées. Ainsi, elle s’installa sur le premier coussin venu qui, hélas, était voisin de celui de Huppe. Cette dernière ne manqua pas de lui envoyer une petite raillerie avant que Pétrel ne réclame l’attention de toutes.

— Bien. Comme vous avez pu le constater, nous sommes arrivées à destination, déclara la cheffe en déroulant un plan précis du théâtre des Grandes Eaux au centre du cercle que le groupe formait. Nous accosterons dans l’après-midi et nous nous attellerons aux préparations pour la représentation de demain soir.

Elle marqua une pause et toisa chaque paire d’yeux présente dans la salle avant de reprendre, sur le même ton calme :

— Celles qui sont chargées de la mise en place, des décors et des nœuds arcaniques, vous savez quoi faire. Tenez-vous prêtes à devoir faire des changements à la volée, comme toujours me direz-vous… Mais puisque la théocratie n’a pas encore approuvé la pièce, les ajustements pourront être conséquents. Celles qui tiennent des petits rôles, je vous invite à répéter sérieusement pour ne pas confondre vos répliques, comme la dernière fois à Sainte. Des questions ?

Comme une seule entité, plusieurs oiselles hochèrent la tête puis se levèrent en silence. Certaines – visées par la remarque de Pétrel – étaient écarlates. Depuis le temps que La Cage aux Miracles voyageaient de cité en cité, le discours demeurait inchangé et donc, les interrogations n’étaient plus nécessaires. Ne restèrent qu’Hirondelle, Huppe, Mésange et Pie dans le bureau.

— Des consignes pour nous, ô cheffe ? lança Huppe en s’affalant davantage. Ça va être difficile d’improviser notre « deuxième représentation » si tout est bouleversé au dernier moment, nah ?

— Même si les autorités décident que nous ne jouerons pas La Ballade aux Étoiles, nous pourrons toujours trouver une autre pièce où il y a besoin d’acrobaties, répondit-elle en faisant glisser son regard sur Hirondelle. Ce n’est pas ce qui manque à notre répertoire.

— Et si… elle n’est pas là ? murmura Mésange.

— Elle sera forcément présente, trancha Hirondelle sans hésitation. Difficile de faire la fête sans l’invitée d’honneur. La théocratie aime bien la garder à l’abri, mais y a des limites.

— Il est probable que notre cible soit moins… accessible que prévu, mais je gage qu’elle sera là, confirma Pétrel. Notre venue n’est pas juste pour célébrer son anniversaire. Elle commémore aussi la naissance de Parian et la chute de l’ancien royaume.

— Tss, dire qu’on va chanter, danser et déclamer des vers pour du sang versé, siffla Huppe.

Un silence retomba parmi la troupe. Hirondelle, la mine sombre, attrapa la main de Mésange qui était manifestement mal à l’aise. Ses grands yeux ronds débordaient de larmes, prêtes à couler.

La vie d’avant n’était pas facile, mais parfois, elle semblait plus simple, plus douce. Un temps où les arts n’étaient pas réservés aux oiseaux et oiselles sous peine d’hérésie. Un temps où l’on n’arrachait pas les enfants marqués à leur famille pour les placer dans des volières. Un temps où cette ville ne s’appelait pas Faïence.

Un temps dont Hirondelle ne se souvenait pas.

Elle effleura le tatouage sur sa joue, cette longue ligne obsidienne qui recouvrait sa tache de naissance et descendait dans son cou, presque jusqu’à l’orée de ses clavicules. Toutes les membres de La Cage aux Miracles portaient le même. Certaines avaient choisi de décorer les leurs. Sans doute pour se réapproprier l’épiderme qui gisait sous l’encre. Mais, Hirondelle avait déjà assez souffert lorsque à huit ans, elle était passée sous les aiguilles. L’artisan – ou plutôt le boucher – avait piqué trop loin. Ainsi, en plus de la nappe noire qui fendait sa peau comme la mer crée un isthme, elle avait une vilaine cicatrice. Une boule de nerfs et de tissus malheureux. Ses dents se serrèrent. Tout ça, tous ces malheurs pour une personne. Pour elle.

— On a pas le choix, de toute façon, souligna Hirondelle en fixant son attention sur les plans du théâtre. Et puis, c’est pas comme si on venait là que pour ça.

— La théocratie va quand même nous rémunérer, murmura Pie, recroquevillée. C’est de l’argent sale.

— Oui, mais un sou est un sou, trancha Pétrel. Puis, c’est ma décision. Donc, la couleur de notre paie est sur mes mains. Pas les vôtres.

— Mais…

— En ce moment, on ne peut pas vraiment faire les fines bouches. L’argent de Parian devrait nous permettre d’être tranquilles pendant un bout de temps. Et je ne parle même pas de ce que nous allons toucher de Riva, une fois que nous serons de retour à Bellum. Maintenant, le sujet est clos.

Un silence pesant retomba dans la cabine et l’étincelle de l’envie brillait dans les yeux de certaines. Après tout, du haut de ses presque cinquante ans, Pétrel avait choisi cette vie. Elle avait intégré une volière bien avant la naissance de Parian. Hirondelle, Mésange, Huppe et Pie, elles, n’avaient pas eu ce luxe. Cette existence s’était imposée à elles, une vingtaine d’années plus tôt.

— Ouais… Tout ce qu’y faut savoir, c’est si notre acrobate est prête, glissa Huppe.

— Bien sûr que je le suis ! gronda Hirondelle en se redressant. Et si tu continues à me chercher, je te jure que…

— Que quoi ? répliqua l’autre d’un ton joueur. Tu vas m’en coller une ? J’aimerais bien voir ça, tiens !

Pétrel frappa son bureau du poing, intimant d’une voix forte :

— Assez !

Son regard sévère épingla les deux oiselles.

— J’attends mieux de vous. Bien mieux ! feula-t-elle comme un chat. Nous ne réussirons que si nous sommes unies. Est-ce que je dois vous rappeler que les oiseaux…

— Ne volent jamais seuls, complétèrent Hirondelle et Huppe d’une même voix.

— Et en plus vous le savez, bon sang ! soupira Pétrel en se pinçant l’arête du nez. Bien, renvoyons le plan une dernière fois. Mésange ?

— À la fin du deuxième acte, quand Percival meurt et que Galavin s’effondre sur son corps, j’actionnerais discrètement les nœuds des dispositifs arcaniques pour faire en sorte que les rideaux et les rubans de suspensions tombent.

— Pendant ce temps, à l’avant des planches, nous continuerons de jouer avec Huppe, en faisant comme-ci tout était prévu, une mise en scène, déroula Pie, sérieuse. Ce qui offrira une ouverture pour Hirondelle.

— J’en profiterais pour filer par la trappe de maintenance, me débarrasser de mon costume et utiliser mon maquillage d’homme pour me grimer en soldat. Je devrais pouvoir approcher la sainte loge, déclara machinalement la voltigeuse. Je trouverais une bonne raison de lui parler. Une excuse qui pourrait la pousser à sortir. Comme une rencontre privée avec l’héroïne de la pièce, par exemple.

— On devrait être au milieu de l’acte trois, Hibiscus n’apparaît plus avant la scène finale. J’te rejoins et j’la pique avec ça, compléta Huppe en dégainant une seringue effilée remplie d’un liquide incolore. Un bon gros dodo garanti… Espérons qu’elle soit légère, sinon ç’va être une purge d’la ramener à bord.

— Nous saluons. Puis, à minuit, nous profitons du feu de joie, des étincelles de nuit et l’effervescence des célébrations pour partir en toute discrétion, ajouta Pie.

— Et si on nous retient ? s’inquiéta Mésange.

— Ça ne sera pas le cas. Personne ne retient jamais les volières. Ils aiment nous applaudir autant qu’ils aiment nous ignorer une fois une pièce terminée, déclara Pétrel les bras croisés sur la poitrine avant de reprendre : allez vous préparer. Je compte sur vous pour ne pas vous disputer, au moins pendant deux ou trois jours. Vous pourrez vous écharper une fois que nous serons à Bellum.

— Comme si nous avions pour habitude d’tout faire capoter, se défendit Huppe, innocente.

— Je suis très sérieuse, insista la meneuse, la mine sombre. Pas de prise de bec. Nous n’avons pas le droit à l’erreur.

« En effet », songea Hirondelle, bien trop consciente qu’échouer leur briserait les ailes.

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