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Chapitre 4

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Chapitre 4 –

1.

  • Ça ne te dérange pas que les enfants viennent avec nous, n’est-ce pas ?  

Si, Jackson, ça me dérange. Deux petits enfants dans nos pattes, alors que nous allons dans ces immenses magasins chercher des plantes et de quoi construire ces jardinières, ça me dérange. Et puis, je paie le temps que tu me consacres à faire ces courses et ça ne devrait pas inclure une option baby-sitting ! C’est le moment d'être pro, mon gars.

Oh là ! Maximilienne ! Minority report ici ! Voix dissidente ! Avant que tu ne fasses une scène ! Tu viens d’arriver à Tacoma, tu es seule, tu cherches des amis, voici que tu as des voisins qui sont aussi tes propriétaires ET bricoleurs ET beaux ET drôles, alors tu vas accueillir tout ce qu’ils amènent avec grâce ! Des enfants en bas âge ? Oui, bien sur ! Un jeune dragon pas encore dressé ? Aucun problème ! Apprendre à jongler avec des boules de feux ? Quelle idée amusante !   

  • Bien sur, ça ne me dérange pas ! Ils sont si mignons !
  • Parfait ! On va prendre ma voiture - leurs sièges sont déjà installés.

La vieille Ford Focus de Jackson ne ronronne pas comme un chaton, c’est le moins qu’on puisse dire. J’entends des bruits qui m’intriguent mais Jackson ne semble pas inquiet. Il a attaché ses cheveux en queue de cheval et porte un T-shirt bleu pale, parfaitement repassé, avec ses jeans de marque.

De fait, nos courses se font rapidement. Jackson sait ce dont nous avons besoin et où le trouver. Aly, qui insiste à rester debout dans le chariot au milieu des plantes, respire les feuilles de basilic avec sérieux, compare avec le romarin. Elle s’intéresse à tout ce qui l’entoure, ça me plait. Greg est trop jeune pour l’imiter. Assis sur l’espace qui lui est réservé, le petit siège près des mains de son père, il me regarde sans sourire. Il a de grands yeux sombres, presque liquides. Je le verrais bien dans la forêt Amazonienne. Jackson pose la main sur sa tête et l’embrasse régulièrement.

Je marche à leurs côtés dans les allées du magasin, consciente que nous avons toute l’apparence d’une jeune famille, et qu’Aly et Greg, avec leur épiderme d’une teinte intermédiaire entre leur père et moi, sont, dans le regard de ceux qui nous croisent, mes enfants. Je me joue une petite comédie tandis que nous parcourons les rayons. Pourtant, Jackson m’inspire une sympathie de grande sœur et non des émotions romantiques. Mais je me laisse aller à cette rêverie. La vie quotidienne, pendant un instant, d’une jeune américaine et sa famille à Tacoma, état de Washington.

2.

Nous faisons une pause dans le grand Starbucks situé à l’intérieur même du magasin. On trouve ces cafés vraiment partout !

J’ai commandé des boissons pour tout le monde, une petite bouteille de jus de fruits pour Aly et quasiment un seau de café au lait (un “Latte”) pour le jeune père. Jackson a un biberon d’eau pour Greg avec lui. Quant à moi, je me contente d’un petit chocolat chaud. “Petit” n’est d’ailleurs pas disponible ici. La taille la plus réduite s’appelle « tall ». Mais la boisson est de qualité.  Je ne me suis jamais habituée au gout du café. Je me souviens de son surnom, “l’invention amère de Satan”, quand le breuvage a commencé à être populaire en France, il y a moins de deux siècles…. Je préfère la calme volupté du chocolat. Et ceux de Starbucks sont bons. Partout ailleurs, j’ai l’impression de boire de l’eau chaude teintée de cacao.

Aly, assise à nos côtés, colorie un cahier que son père a sorti de son petit sac à dos orné de papillons qui ne la quitte pas. Jackson a installé son fils sur ses genoux, et le petit garçon s’est abandonné contre lui et endormi presque aussitôt. Je les contemple, installée en face d’eux. Une belle famille.

  • C’est vraiment gentil d’accepter leur présence, dit Jackson en caressant le dos de Greg de son index. Je ne les ai quasiment pas vus hier. J’aurais pu les laisser à la maison avec ma grand-mère, mais ils me manquaient, j’avais vraiment besoin de les avoir avec moi ce matin. Merci d’avoir compris.

Une ombre de culpabilité me traverse.  

  • Bien sûr ! Et ils ont été très sages !

Un instant de silence. Je reprends, avec un sourire.

  • Tu es un bon père…

Jackson fait un mouvement de son bras libre, un geste de fatalisme heureux.

  • Comment ne pas l’être avec de tels enfants… Quand Aly est née et que je l’ai tenue dans mes bras pour la première fois, elle avait cette expression…

Il prend un air furibond un instant et poursuit :

  • Elle hurlait, la pauvre choute ! Et ce regard… Comme si elle me disait “alors, c’est toi, mon père ? tu as intérêt à être à la hauteur !”

Visiblement, Aly connait l’histoire et, sans cesser de colorier, elle sourit en écoutant son père.

  • Et ça m’a frappé, je suis son père, c’est moi qu’elle a décroché à la loterie, j’ai un tel pouvoir dans la formation de son caractère, de sa personnalité, quoi que je fasse, bien ou mal, ça va avoir des répercussions dans sa vie… J’ai eu une espèce de vertige, j’ai cru que j’allais m’évanouir… Et puis, je l’ai bercée comme j’ai pu dans mes bras, et elle s’est endormie. Et je me suis dit…

Il parait hésiter avant de finalement continuer :

  • Ça parait égoïste, mais c’est une pensée qui m’a vraiment réconforté. Je me suis dit : je vais faire de mon mieux. Mais vraiment de mon mieux. Et je vais prendre un jour après l’autre. Que faire d’autre ? Et le fait est, j’adore m’occuper d’eux. Je joue avec eux, je les baigne… tu as déjà embrassé le ventre d’un bébé, Max ?

Je souris, un peu embarrassée.

  • Récemment, non…

  • Divin. C’est si doux ! Quand on s’est séparés, Cynthia et moi - notre couple s’est vraiment défait après la naissance de celui là - (il désigne Greg de son menton) on est chacun retourné chez nos parents. On se croyait si adultes, cool… et voila, on était juste des enfants qui ont eu des enfants… je lui ai dit : écoute, ma grand-mère est à la maison toute la journée, il y aura toujours quelqu’un de disponible pour eux, et moi, j’ai besoin d’avoir ces enfants avec moi tous les jours. J’ai besoin de les mettre au lit, de leur raconter des histoires, de jouer avec eux… ils changent tous les jours ! je ne peux pas attendre le weekend pour les voir. D’autant plus que le weekend, c’est souvent quand je travaille le plus. Alors, on s’est mis d’accord. Elle les prend quand elle peut, souvent en fin de semaine, parfois ils passent la nuit chez elle et ses parents, sinon ils sont avec moi. Je ne pourrais pas imaginer la vie sans eux.

Mon sourire s’accentue.

  • Tu es un homme heureux…

  • Oui, c’est vrai. Ce n’est pas toujours facile. Mais on s’en sort. Je commence à être connu, enfin localement en tout cas, pour mes “stand up”, ça m’amuse trop de les préparer. J’ai fait un sketch où je parle de baigner les enfants, les changer, les mettre au lit, je te jure, les mères de famille dans l’assistance pleuraient de rire. Et elles m’ont dit après qu’elles appréciaient que quelqu’un comme moi, un jeune mec, parle de leur quotidien de façon réaliste. Et assez drôle, il faut bien le dire… Je suis aussi serveur dans un Applebee’s pour faire bouillir la marmite, ça donne parfois des idées pour un sketch.

J’aimerais bien en savoir plus sur Cynthia, mais la présence des enfants n’est pas forcément le meilleur moment pour susciter des confidences. Malgré tout, je demande :

  • Leur maman vit dans le quartier ?

Jackson secoue la tête.

  • Oh non, elle est Suquamish, elle vit là-bas. Elle travaille dans les services de gestion des hôtels.

Je le regarde sans comprendre.

  • Suquamish, répète-t-il. C’est une tribu Native de la région. Ils ont une petite réserve à une heure et demie d’ici, au nord, près du Puget Sound, vue sur l’océan, très bel endroit. Ils ont des hôtels, un casino, ils se débrouillent bien !  Les enfants sont inscrits sur le registre de la tribu. Ça pourra les aider pour payer leurs études plus tard…

Il sourit brusquement et, une main sur son fils, se rapproche de moi comme pour me confier un secret.

  • Et sais-tu que tu es assise en face d’un fier membre de la tribu Cherokee ?
  • Toi ? dis-je, et je sens mon cœur manquer un battement.

J’ai besoin de me rappeler que ça fait plus d’un siècle. Personne là bas ne peut se souvenir de moi.

Il sort son portefeuille et me montre une carte format carte de crédit - ou permis de conduire ici - bleu pale. Je lis “citizen of the Cherokee Nation”, puis le nom de Jackson et sa photo.

  • Je montre la carte, explique Jackson, car quand il s’agit des Cherokees, les gens ont tendance à prétendre qu’ils font partie de la tribu juste parce qu’ils ont entendu dire que leur arrière-arrière grand mère avait une cousine qui était une princesse Cherokee…

Il a un sourire un peu amer avant d’ajouter avec plus de vivacité :

  • Ma grand-mère, Vilma, est 100% cherokee. Tu l’as rencontrée ?
  • Non, pas formellement, mais je crois l’avoir vue dans votre jardin.

Je ne veux pas avoir l’air d’espionner mes voisins, alors que je scrute souvent de leur coté. Jackson me parle de Vilma, ronde et douce, du grand-père qu’il n’a pas connu mais qu’il discerne chez ses oncles, tous grands, d’un Noir profond et imposants comme il l’était.

  • Et ma mère aussi ! Bon, elle n’est pas costaud comme ses frères mais c’est l'ainée (il me voit sourire) tu l’avais deviné, je suis sure, et ils ont toujours filé doux avec elle. Greg est le garçon le plus jeune, et Violet, c’est la petite dernière.
  • Attends, ils sont combien ?
  • Cinq garçons, deux filles.

Il énumère les noms et les lieux où vivent ses oncles et sa tante, l’un d’eux est mort à l’adolescence. Je l’écoute, un peu désorientée.

  • Donc vous êtes tous Cherokees ?
  • Oui. Beaucoup de tribus requiert un quantum de sang – en général vingt-cinq pourcent, pour être inscrit dans la tribu. Les Cherokees font les choses différemment. Si on peut établir qu’on a un ancêtre qui était Cherokee, c’est bon.

Sans changer de position pour ne pas réveiller son fils, Jackson sort une boite du petit sac de sa fille qu’il pose devant elle. Il l’aide à l’ouvrir, ce sont des cubes, qu’elle commence à empiler.

  • Elle avait fini son coloriage… murmure-t-il, avant de poursuivre : je ne sais pas si tu connais l’histoire de la tribu, mais ils se sont adaptés très vite au monde que les Européens apportaient, ils l’ont fait leur, pour le meilleur et pour le pire… Ils ont créé des journaux en langue Cherokee, ont organisé un gouvernement… ils avaient même des esclaves, tu imagines ?

  • Mais oui, je me souviens !

Jackson me regarde et j’ajoute tout naturellement :

  • Je me souviens, c’est bien ce que j’ai lu à propos d’eux !

Il soupire et esquisse un geste fataliste.

  • Ça ne les a pas empêchés d'être déportés en Oklahoma… Quand je pense que je porte le nom du président qui a décidé ça ! Andrew Jackson… Evidemment, mes parents m’ont nommé en référence à Michael, pas Andrew…
  • Et ils ont libéré leurs esclaves une fois arrivés à destination, n’est-ce pas ?
  • Oui ! Ils les ont même inscrits sur les registres de la tribu ! Ça a été remis en cause récemment… Tu connais bien toute cette histoire, Max, c’est rare pour une Européenne !

Nous échangeons un sourire.

  • Et toi, quelles sont tes racine, Maxie ?

Je soupire. J'étends mes mains devant moi, comme pour m’assurer de leur couleur.

  • Je ne suis pas sure. J’ai été adoptée et je ne sais rien de ma famille d’origine. Je crois savoir que je viens du Moyen-Orient, je pense au Liban mais je n’ai aucune certitude. La Syrie, peut-être ?

Jackson me regarde avec une expression peinée. Il est désolé pour moi de cette ignorance et ça me touche. J’ajoute :

  • J’ai un frère, lui aussi adopté, il est asiatique, mais il ne sait pas d’où il vient non plus. C’est déroutant mais… on s’en débrouille. La famille qui nous a adoptés était Suisse, c’est là que nous avons grandi.  
  • Et si tu faisais un de ces tests d’ADN ? Ça te donnerait des réponses, non ?
  • J’y ai pensé… dis-je, ce qui est vrai. Mais ce n’est pas légal en France. Et puis… Je ne suis pas sûre de vouloir savoir de cette façon. C’est compliqué…

Evidemment, mes hésitations viennent de la crainte que mes gènes ne révèlent mon existence biologique à la communauté scientifique. Mais il faut regarder la vérité en face. Quel que soit notre nombre, l’un d’entre nous finira par craquer, et enverra un échantillon de sa salive pour savoir d’où il vient. Cela va se produire, si ce n’est déjà fait. Si notre existence devient publique, alors… quoi ?  

Dans ce siècle, je me sens si bien protégée, la voiture, ne serait-ce que l’invention de la voiture ! Je peux aller d’un endroit à l’autre sous la protection d’une carrosserie, un vrai bouclier ! Dans le même temps, nous, Semblables, n’avons jamais été autant menacés. Si nous sommes découverts, j’aimerais avoir en tête différentes stratégies que nous pourrions peaufiner ensemble, nous sentir préparés….

Jackson pose sa main sur la mienne.

  • Je suis vraiment désolé, Max. Je vois bien que ça te tourmente.

Je lui souris.

  • Tourmenter, c’est beaucoup dire. Parfois j’y pense, c’est tout.

Nous nous levons, Jackson pose Greg ensommeillé dans mes bras tandis qu’il rassemble les affaires de sa fille et les fourre dans son petit cartable. Nous nous retrouvons dans la voiture qui embaume à présent le thym et la menthe. Je me réjouis à l’avance d’avoir ces herbes odorantes à ma disposition. J’ai envie de préparer de bonnes choses à manger. Quelle chance d’avoir les McElroy à ma disposition pour me donner des raisons de le faire !

Jackson passe à la vitesse supérieure, un mouvement audacieux que sa voiture salue avec quelques sursauts et bruits insolites.

  • Alors dis-moi, Max, es-tu… célibataire ? As-tu quelqu’un dans ta vie ?
  • Non, je suis célibataire. Je n’ai pas laissé d’amoureux derrière moi en Europe. Des amis, oui… C’est important, les amis.

Une onde de tristesse me traverse. Je ne les reverrai pas, ces amis. Ils me croient morte. Aucun d’entre eux, même pas Stanislas Desplanches devenu si proche au fil des années. Stanislas avait eu du mal à comprendre, lors de nos premières rencontres, que je ne veuille pas être mentionnée dans ses critiques gastronomiques prestigieuses alors qu’il est habitué à l’attitude inverse : l’insistance de jeunes chefs désireux de commencer à se faire un nom grace à lui.

  • C’est le restaurant de Jean-Frédéric, pas le mien. Je ne veux pas de photo ou même que mon nom soit mentionné.
  • Mais pourquoi ?” demandait Stanislas, qui ressemble à un bon médecin de campagne avec son visage aux généreux traits larges sous ses abondants cheveux blancs. Il voulait dire du bien de la blanquette de veau réinventée que je lui avais servie.  “Je connais JFB. Il n’interdit à aucun de ses chefs de cuisine de se faire connaitre… “
  • Oh, je sais ! Ce n’est pas lui, c’est moi. Je ne veux pas être vue, photographiée, mentionnée. J’ai mes raisons.

3.

Stanislas avait accepté mes exigences bizarres sans chercher à les comprendre, ce qui lui a valu mon éternelle reconnaissance. Notre pacte a d’ailleurs permis à notre amitié de se développer rapidement. Stanislas venait diner à l’Oursin pour se détendre, faire plaisir à sa femme Gemma ou ses amis, il n’était pas en mission quand il s’asseyait à ce qui est devenu rapidement sa table habituelle.

C’était un plaisir de parler avec lui. J’ai engagé mon brillant sommelier Quentin sur sa recommandation. Il m’informait d’un chuchotement si un serveur avait une attitude désinvolte ou au contraire, s’était montré particulièrement attentif aux désirs d’une tablée difficile. Son palais était d’une justesse parfaite et j’écoutais toujours ses conseils. Plus de cardamome dans ce plat d’inspiration marocaine… pourquoi ne pas ajouter des étoiles d’anis dans le bouillon où je braisais des dorades… nous pouvions discuter pendant des heures de certains ingrédients et des recettes qui les mettaient à l’honneur. Il m’inspirait.

J’aimais aussi lui parler de certains dilemmes que je rencontrais en cuisine. Michel et Leila, mes deux sous-chefs ne s’entendaient pas. Pourtant tous deux étaient doués et indispensables au bon fonctionnement du restaurant… que faire ? Ils en etaient arrivés, récemment, à refuser de se parler et travaillaient sans communiquer.

  • Y a-t-il une romance là dessous qui aurait du mal à éclore ?  m’avait-il demandé avec son bon rire.

L’idée me fit sourire : ils étaient si différents, Michel toujours dans le mouvement, rapide, capable d’improviser avec brillance, et se mettant en avant sans complexe, Leila sombre et silencieuse mais solide avec un talent de pâtissière remarquable. Et puis Leila m’avait finalement parlé : depuis plus d’un an, Michel la tourmentait dès que j’avais le dos tourné, elle mentionna des insultes qu’elle n’osait pas me répéter et des “gestes”.

  • Tu as licencié Michel aussitôt ? s’enquit Stanislas une lueur d’inquiétude dans le regard.
  • Oui. Ce que disait Leila était vrai, je l’ai compris tout de suite.
  • Il a nié ?
  • Evidemment.
  • Prud’hommes ?
  • C’est possible. Il est furieux. Il m’a menacée. Une preuve de plus, à mon avis.
  • Tu as d’autres preuves que Leila dit vrai ?
  • Mon intuition… ça peut ne pas suffire.

Nous avons échangé un sourire et j’ai fait une petite grimace avant de poursuivre:

  • Jean-Frédéric me soutient. Ça calmera peut-être Michel.

Quelques jours plus tard, dans l’après-midi, bien avant l’ouverture pour le diner, Stanislas avait fait irruption à l’Oursin, rouge de colère, accompagné d’Isabelle, qu’il venait d’épouser.

  • Ce petit con essaie de te salir ! annonça-t-il sans préambule.

Je le fis asseoir, fit préparer des cafés pour Isabelle et lui.  

  • Il a contacté Rusard, et Rossin-Valery, et aussi Roxanne Lalièvre, plus jeunes que moi, tu vois, plus “dans le coup”, expliqua Stanislas. Il essaie de les convaincre qu’il a été viré parce qu’“il ne voulait plus coucher avec toi”.

Je ne pus retenir un gloussement de surprise et de rire mêlés.

  • Il dit que tu refuses les interviews et les articles sur toi pour protéger des secrets d’alcôve de ce genre. Tous ceux qui travaillent pour toi, hommes et femmes, doivent coucher avec toi.

Il était si furieux que je ne voulais pas rire ouvertement, comme si je ne prenais pas au sérieux ce qu’il me rapportait, mais je ne pus m’empêcher de commenter :

  • Bigre, j’ai une sacrée santé !

Isabelle rit discrètement. Elle était plus inquiète de la colère de Stanislas que de ma situation, à juste titre.

  • Ils m’ont appelé parce qu’ils savent que je te connais bien, ils se demandaient quoi penser. J'étais furieux !

  • Stanislas, dis-je doucement, ce “petit con” comme tu l’appelles, en fait trop dans ses accusations, ça va se retourner contre lui. En revanche, ça m'ennuierait que ta tension en prenne un coup.

  • Exactement… murmura Isabelle.

Il agrippa ma main.

  • Je ne supporte pas qu’on te salisse ! Tu es comme ma fille…

Il s’interrompit, cherchant à maitriser ses émotions. Il finit en chuchotant presque :

  • Tout ce que tu as fait pour Gemma avant sa mort… et tu es la personne la plus intègre que j’ai jamais connue dans l’industrie.

Gemma avait été emportée par un cancer deux ans plus tôt. Pendant les dernières semaines de sa vie, je préparais, avec l’aide de Leila, des pâtisseries italiennes traditionnelles que je lui apportais plusieurs fois par semaine. Elle ne mangeait presque plus mais aimait respirer les odeurs des gâteaux encore tièdes.

Nous parlions Italien ensemble, elle me racontait, quand elle en avait la force, des histoires de son enfance. Quand elle ne pouvait pas parler, je lui décrivais les endroits ou j’avais vécu, sans en préciser la date, ou alors des anecdotes remontant aux années cinquante, époque où j’avais été journaliste à Rome. “Elle est toujours si détendue, sereine, après tes visites” me dit Stanislas un jour. “Nos amis ne veulent plus venir la voir. Ils nous évitent”.

Sur la suggestion d’Isabelle, Stanislas but son café. Je lui souris. Il tenait toujours ma main, je mis l’autre sur la sienne et dit :

  • Ces moments passés avec Gemma étaient, et restent pour moi un vrai trésor. Je ne les oublierai jamais.

Du coin de l’œil, je vis Isabelle sourire avec grace.

  • Que tu penses à moi comme ta fille me va droit au cœur. Justement, en tant que… “ta fille”... je ne veux pas que tu sautes en l’air et que tu fasses un infarctus à cause de cet imbécile. Ses accusations vont s’effondrer comme un château de cartes.
  • Et si ce n’est pas le cas ?
  • Si ce n’est pas le cas, je ferai face… avec mes amis. Tu es à mes cotés ; Isabelle et toi, vous êtes à mes cotés, et c’est inestimable pour moi. C’est pour ça que… égoïstement… je ne veux pas que tu prennes cette affaire trop à cœur.

Aucune des rumeurs que Michel essayait de répandre ne trouva le chemin du public. Le respect qui entoure les opinions de Stanislas y était pour beaucoup, je le savais. Je ne reçus pas non plus d’assignation devant les Prud’hommes.  

Michel avait, paraît-il, trouvé une position dans le midi. Le climat dans la cuisine de l’Oursin s'améliora nettement après son départ - je m’en voulus d’avoir tant attendu pour agir. Et c’est ainsi que se termina la vie de Nathalie Duval. L’explosion eut lieu trois jours plus tard.

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