« Ce n’est pas le beau temps qui soude les êtres, mais l’orage traversé ensemble. »
Marcelin le Saltimbanque, Pérégrinations dans les Trois Pays
Le ciel s’était éventré et vomissait des trombes d’eau si épaisses qu’elles s’écrasaient sur la terre durcie dans un bruit de chute infinie. Le vent, furieux, arrachait tout sur son passage, giflait les arbres, secouait leurs branches tordues jusqu’à les briser. L’obscurité avalait l’horizon, mais des éclairs brutaux la déchiraient d’éclats soudains, révélant les silhouettes hurlantes du paysage. La pluie martelait le sol avec l’acharnement d’une armée enragée ; elle noyait les sentiers, transformait la poussière en un bourbier traître. Le ciel vibrait d’électricité, chargé d’une tension insoutenable, la tempête annonçait un chaos plus grand.
Les toits de chaume ne résistaient plus. Arrachés net, ils tourbillonnaient avant de s’écraser au sol, éventrés, mêlés aux débris d’ardoise et de bois brisé. Les portes claquaient ; certaines cédaient sous la pression, projetaient loquets et charnières. Les murs tremblaient sous l’assaut, et les fondations gémissaient sous la force du vent.
Les clôtures tombaient les unes après les autres, balayées sans lutte. Les charrettes abandonnées dehors se renversaient ; leurs roues se brisaient ; leurs chargements se dispersaient aussitôt avalés par la boue. Des branches fracassées jonchaient le sol, mêlées aux éclats de verre soufflés par les fenêtres explosées. L’eau s’infiltrait partout : elle perçait les toitures éventrées, entrait dans les maisons, éteignait les foyers, noyait des récoltes déjà malmenées.
Les rues devenaient des torrents boueux qui charriaient paille, bois et tuiles dans une confusion furieuse. Les rares âmes dehors fuyaient, la tête basse, le dos courbé sous les rafales. Elles luttaient contre l’averse qui lacérait leur peau. Au loin, une charpente céda dans un craquement sinistre et s’effondra dans un nuage de poussière. La tempête poursuivait son œuvre, déterminée à renverser ce qui tenait debout.
Les bêtes affolées tentaient d’échapper à l’inévitable. Les chevaux, les yeux exorbités, ruaient contre des enclos disparus, se lançaient dans la nuit aveugle, s’enfonçaient dans la boue, trébuchaient, s’écrasaient dans un fracas de sabots noyés. Les poules tourbillonnaient entre les bourrasques, projetées contre les murs ou emportées dans des trajectoires insensées avant de disparaître dans l’obscurité.
Les cochons, dans leur obstination bornée, se tassaient sous les restes des appentis ; ils grognaient leur misère tout en s’enfonçant dans la boue qui montait. Mais la plus infortunée restait cette vache trempée que le hasard avait livrée à une rafale plus puissante que les autres. Arrachée du sol, elle flotta une seconde au-dessus des toits, les pattes battant le vent dans une panique dérisoire, puis s’évanouit derrière une grange éventrée dans un mugissement irréel.
Les hommes n’échappaient pas davantage à la tourmente. Les plus téméraires, sortis pour protéger leurs biens, se retrouvaient transformés en pantins sans prise sur le monde. Certains gisaient à plat ventre, agrippés à des barrières condamnées ; d’autres tentaient de couvrir leurs visages pour se protéger des projectiles arrachés par le vent.
Un vieillard, cramponné à son chapeau, soutenait la lutte, jusqu’à ce qu’une rafale lui arrache son couvre-chef et l’emporte. Il le suivit du regard, vaincu. Derrière lui, une porte mal fixée claqua, et un cri retentit : un malheureux venait de recevoir une latte au visage et s’écroulait dans la boue.
La tempête ne choisissait pas : elle broyait hommes et bêtes avec le même mépris, et ne laissait derrière elle que chaos et désolation.
Les rivières gonflées se changeaient en monstres enragés. Elles dévoraient leurs berges avec une voracité insatiable. L’eau, jadis paisible, roulait désormais dans un tumulte brunâtre où tournaient branches, débris et tonneaux échappés des entrepôts inondés. Les ponts de fortune cédaient l’un après l’autre ; leurs planches se disloquaient et s’éparpillaient comme de simples allumettes.
Les gués autrefois sûrs devenaient des pièges où les courants traîtres arrachaient la terre et creusaient des gouffres invisibles sous la surface. Un moulin grinçait d’un cri d’agonie avant qu’une vague furieuse ne l’arrache et ne disperse ses restes au loin.
Les chemins de halage se transformaient en marécages qui avalaient bottes et sabots, rendant chaque pas plus pénible. Les puits débordaient et souillaient leur eau ; les sources limpides ne gardaient qu’un bouillon opaque et instable.
Au milieu de ce déferlement, un canard se battait contre le courant. Ses ailes fouettaient le souffle avec une obstination héroïque tandis que le torrent l’entraînait. Plus loin, la vache envolée retomba enfin dans un étang débordé. Elle atterrit dans un bruit spongieux, resta immobile, fixant le vide avec des yeux profondément vexés.
Cléandre n’était pas homme à se laisser démonter par une tempête, même si celle-ci ressemblait à la fin de toutes choses. Tandis que le vent arrachait les toits, qu’une vache expérimentait brièvement le vol plané et que les villageois s’accrochaient désespérément à tout ce qui ne s’était pas envolé, lui, avait trouvé refuge dans un endroit où seuls les plus rusés songeraient à s’abriter.
Au fond d’une cave à vin oubliée, sous une auberge dont le toit s’était déjà volatilisé, Cléandre et Miranda attendaient que la colère du ciel se lasse. La pièce était sombre, mais tout y était étonnamment calme. À peine une goutte d’eau filtrait par les interstices des pierres épaisses. Les barriques alignées contre les murs sentaient le bois humide et le vin vieux, un parfum bien plus accueillant que la pluie cinglante et la boue qui engloutissait tout là-haut.
Miranda, assise sur une caisse, balançait les jambes dans le vide. Elle observait Cléandre avec une confiance absolue, comme si se réfugier dans un endroit pareil en pleine tempête relevait de l’évidence. Il avait dégotté une bouteille rescapée, l’avait débouchée avec la nonchalance d’un homme habitué aux pires situations, et se versait tranquillement une rasade dans un gobelet d’étain cabossé. Miranda demanda, la voix paisible, contrastant avec le fracas assourdissant du dehors.
— On va rester ici combien de temps ?
Cléandre haussa les épaules et avala une gorgée.
— Le temps qu’il faut. Une tempête, c’est comme une querelle d’ivrognes. Faut juste attendre que ça s’épuise.
Miranda acquiesça gravement, cette philosophie lui semblait tout à fait sensée. Au-dessus d’eux, un craquement épouvantable résonna : sans doute une cheminée qui s’effondrait ou un arbre déraciné projeté contre un mur. Cléandre ne broncha pas. Il se cala plus confortablement contre une barrique et croisa les bras derrière la tête. Il précisa, d’un ton détendu :
— Ça, c’est un toit qui s’envole.
Miranda hocha la tête. Elle deamanda en pointant un doigt vers le plafond, alors qu’un bruit étrange, entre un miaulement et un sifflement, se mêlait au chaos extérieur.
— Et ça ?
Cléandre tendit l’oreille.
— Probablement un chat… qui a mal évalué sa trajectoire.
Il leva son gobelet en un toast silencieux au félin malchanceux.
Dehors, le monde se désintégrait sous les assauts du vent et de la pluie. Ici, dans la fraîcheur du sous-sol, la tempête pouvait bien rugir tout son soûl. Cléandre avait déjà connu pire. Surtout, il savait que, tôt ou tard, il y aurait des opportunités à saisir dans un village en ruines.
Miranda, bien qu’amusée par la tranquillité insolente de Cléandre, ne pouvait s’empêcher de se poser des questions. Elle regarda autour d’elle, les yeux grands ouverts, scrutant les barriques alignées.
— Pourquoi t’étais sûr qu’on trouverait un endroit comme ça ?
Cléandre sourit.
— Parce que dans chaque village, il y a toujours une cave à vin, et dans chaque cave à vin, il y a un coin oublié où personne ne pense à se cacher quand tout s’effondre.
Il tapota du pied une trappe cachée sous la poussière, menant à un second renfoncement, plus discret.
— Et dans chaque bon repaire, il y a une sortie de secours, au cas où.
Miranda hocha la tête, impressionnée.
— Et le vin, c’était prévu aussi ?
— Évidemment. Faut bien passer le temps.
Il prit une nouvelle gorgée, savourant l’ironie de la situation. Il avait déjà vécu des tempêtes autrement plus féroces : celles déclenchées par des créanciers pointilleux, des maris jaloux ou des autorités bien décidées à lui mettre la main dessus. Ce genre d’ouragan-là ne se dissipait pas aussi simplement qu’un caprice du ciel. Soudain, un bruit sourd retentit au-dessus d’eux. Un effondrement. Puis un silence, aussitôt suivi d’un bruit de succion désagréable. Miranda tourna la tête vers Cléandre et tenta :
— Une charrette engloutie ?
Cléandre pencha la tête, écoutant attentivement.
— Non… plutôt une vache qui tente de se relever.
Miranda ouvrit de grands yeux émerveillés.
— Tu crois que c’est celle qui a volé ?
— Ce serait une belle coïncidence. Dans mon expérience, les vaches qui volent finissent rarement leur journée sur leurs quatre pattes.
Un long mugissement plaintif leur donna raison. Miranda éclata de rire. La tempête pouvait bien hurler, le vent pouvait bien vouloir tout arracher, ici, dans cette cave, elle se sentait en sécurité. Elle demanda, toujours rieuse :
— Et après ?
Cléandre haussa les épaules.
— Après, on attend que les gens sortent de chez eux, qu’ils réalisent l’ampleur des dégâts, et…
Il laissa sa phrase en suspens, observant le plafond comme si l’avenir était déjà écrit là-haut. Miranda insista :
— Et ?
— Et on voit ce qui peut nous être utile.